Elle n'a jamais cherché la lumière, mais c'est bien elle que Jorge Vilda a choisie. Pour l'entrée en lice des Lionnes de l'Atlas dans leur CAN à domicile, face au Kenya, le sélectionneur espagnol a fait un choix qui a surpris : laisser sur le banc sa capitaine historique et Ballon d'or africain Ghizlane Chebbak, et confier le brassard à Hanane Aït El Haj, qui a porté les couleurs du Maroc en tant que capitaine dans l'absence de la capitaine habituelle Chebbak, exclue du onze de départ. Un symbole fort, pour une joueuse qui incarne depuis des années la rigueur silencieuse des Marocaines.
Le brassard, la conférence de presse, la confiance
Dès le coup d'envoi de la compétition, la latérale droite de 31 ans a endossé un rôle de leadership assumé. Sur le terrain d'abord, où elle délivre deux passes décisives lors de la victoire inaugurale 4-0 face au Kenya et est élue logiquement joueuse du match. Une performance qui a confirmé son statut de cadre incontournable du onze de Vilda.
En dehors du terrain aussi, la défenseure s'est imposée comme la voix du groupe aux côtés de son sélectionneur. Avant le choc contre l'Algérie, comptant pour la deuxième journée de la phase de poules, c'est elle qui accompagnait Jorge Vilda en conférence de presse d'avant-match. Elle y a affirmé que le groupe était conscient de l'importance de ce match dans la course à la qualification, insistant sur la nécessité de garder la concentration et d'entamer la rencontre avec force pour obtenir le résultat escompté.
Une semaine plus tôt, après la victoire face au Kenya où elle avait été désignée meilleure joueuse, elle s'était exprimée avec la même sobriété qui la caractérise. Elle s'est dite heureuse de cette distinction tout en soulignant qu'il s'agissait du fruit d'un travail collectif, précisant que ce trophée ne lui appartenait pas à elle seule mais reflétait les efforts de ses coéquipières, du staff technique et de toutes les composantes de la sélection.
Vilda et les fortes têtes : un profil qui coche toutes les cases
Il y a une constante dans la carrière de Jorge Vilda : la gestion du collectif compte parfois plus, à ses yeux, que le statut acquis. Le technicien espagnol, champion du monde 2023, a construit sa réputation sur un management vertical et sur un conflit resté dans les mémoires du football féminin européen. En septembre 2022, quinze internationales espagnoles, parmi lesquelles Aitana Bonmatí, Mapi León ou Patri Guijarro, annoncent qu'elles se mettent en retrait de la sélection tant que la situation ne s'est pas améliorée avec Vilda, invoquant un impact sur leur état émotionnel et leur santé. La Fédération espagnole tranche en sa faveur : aucune des quinze rebelles ne figure dans la liste dévoilée par Vilda pour préparer le Mondial 2023, le technicien assurant vouloir bâtir une "nouvelle" équipe avec des joueuses "engagées". Trois d'entre elles seulement reviendront avant la Coupe du monde, remportée par l'Espagne avec Vilda sur le banc.
Ce bras de fer a forgé son image : celle d'un entraîneur qui n'hésite pas à écarter des cadres, même parmi les meilleures joueuses du monde, plutôt que de composer avec des voix fortes dans son vestiaire.
Transposé à Rabat, ce logiciel de management prend une forme plus feutrée, mais le mécanisme interroge. Au début de la CAN féminine 2026, Ghizlane Chebbak, Ballon d'or africain 2025, capitaine historique et longtemps indiscutable, a débuté les deux premiers matchs du Maroc sur le banc, Vilda lui préférant Kautar Azraf, une milieu de 18 ans formée au FC Barcelone et qui n'avait jamais joué en professionnel avant cette CAN.
Dans le même temps, c'est une autre joueuse, à l'opposé du statut de star, qui a hérité du brassard : Hanane Aït El Haj, jamais tapageuse, jamais en conflit rapporté avec son encadrement. On ne peut évidemment pas prêter à Vilda une intention qu'il n'a jamais formulée publiquement, il a d'ailleurs salué l'impact de Chebbak à son entrée en jeu contre l'Algérie, soulignant qu'elle avait apporté davantage de calme à l'équipe. Mais l'histoire récente du sélectionneur invite légitimement à interroger la coïncidence : un technicien qui a préféré, en Espagne, se séparer de quinze internationales plutôt que d'ajuster sa méthode retrouve au Maroc une situation où la joueuse la plus statutaire du vestiaire perd sa place de titulaire, pendant que le brassard échoit à celle dont la discrétion n'a jamais fait débat.
Une joueuse "Joker", entre rigueur défensive et projection offensive
Si son style ne saute pas aux yeux au premier regard, il est unanimement salué par ceux qui suivent la sélection de près. "En tant qu'arrière droite, elle est rapide, dans le couloir droit, capable d'assurer à la fois ses tâches offensives et défensives, excellente dans les centres. Elle peut jouer en axe défensif ou encore en tant qu'ailière droite", décrit Amine Oubaha, journaliste sportif à SNRTnews, cité par Femmes du Maroc. Une polyvalence qui en fait, selon ses mots, une véritable "joueuse Joker" dans l'effectif de Jorge Vilda, capable de dépanner à plusieurs postes sans jamais dénaturer l'équilibre du collectif.
Cette double casquette, défensive et offensive, s'est confirmée dès l'entrée en lice du Maroc dans sa CAN à domicile : lors de la victoire 4-0 face au Kenya, elle est directement impliquée sur deux buts inscrits par Ibtissam Jraidi, tout en assurant, comme toujours, la couverture de son couloir. Le communiqué du Deportivo Alavés, qui l'a recrutée à quelques jours du tournoi, résume bien ce profil : une latérale "dynamique et très active", avec "une nette propension à soutenir les phases offensives" et "une réelle capacité à influencer le jeu de son équipe".
D'un poste de dépannage sous Pedros à un rôle clé sous Vilda
Sous la houlette de Reynald Pedros, le Maroc évoluait principalement dans une organisation compacte (souvent en 4-4-2 ou 4-2-3-1), axée sur la discipline défensive, le bloc médian-bas et la rapidité des transitions offensives. Aït El Haj occupait un rôle de latérale droite plus conservateur. Sa priorité absolue était la fermeture de son couloir et la couverture de la charnière centrale. Ses montées étaient strictement mesurées et basées sur le dédoublement extérieur pour soutenir Fatima Tagnaout ou Rosella Ayane. Elle cherchait rapidement des centres tendus ou des passes verticales directes pour sauter les lignes. Pedros lui demandait un gros travail d'interception et de duel physique à la perte du ballon pour tuer les contre-attaques adverses dès leur origine.
L'arrivée du technicien espagnol a profondément modifié le modèle de jeu des Lionnes, en adoptant des principes de jeu de position (4-3-3 ou 3-4-3 amovible) inspirés du style ibérique, basés sur la possession et la fixation. Sous Vilda, Aït El Haj ne se contente plus d'arpenter la ligne de touche. Elle repique très fréquemment dans le demi-espace intérieur lors des phases de possession pour créer un surnombre au milieu de terrain et offrir une solution de passe supplémentaire. Elle touche plus de ballons par match et participe activement au contrôle du rythme. Avec une ligne défensive positionnée beaucoup plus haut sur le terrain, Vilda s'appuie sur son sens de l'anticipation et sa vitesse de recul pour gérer la profondeur et les espaces laissés dans son dos.
Une trajectoire bâtie loin des projecteurs
Née le 2 novembre 1994 à Agadir, Hanane Aït El Haj mesure 1,60 m et évolue au poste d'arrière droite. Rien, dans ses débuts, ne laissait présager qu'elle deviendrait un jour la capitaine ponctuelle des Lionnes de l'Atlas : sa carrière senior démarre loin des grands clubs, au CM Laâyoune, entre 2014 et 2016. C'est là qu'elle pose les bases de ce qui fera sa réputation - la rigueur, la régularité, l'abnégation - avant que l'AS FAR, club le plus titré du football féminin marocain, ne vienne la chercher en 2016.
Elle y restera, avec une interruption, jusqu'en 2024, construisant l'essentiel de son palmarès : plusieurs titres de champion du Maroc, plusieurs Coupes du Trône, et surtout un sacre continental avec la Ligue des champions féminine de la CAF en 2022, après une troisième place l'année précédente. C'est au cœur de cette période, en 2020-2021, qu'elle s'offre une première parenthèse européenne : un an au Zaragoza CFF, en deuxième division espagnole. L'expérience est brève, mais elle ouvre une porte qui ne se refermera plus vraiment. Elle rentre ensuite à l'AS FAR pour trois nouvelles saisons, le temps de confirmer son statut de cadre et de vivre les grandes campagnes internationales du Maroc, avant un retour remarqué en Espagne.
En septembre 2024, le Valencia CF officialise son arrivée jusqu'au 30 juin 2025, la présentant comme "une joueuse rapide, sachant très bien s'associer dans toutes les zones du terrain, techniquement remarquable, présente dans les duels et toujours bien positionnée". Une description qui résume assez bien ce que le Maroc connaît d'elle depuis des années. Une saison en Liga F plus tard, elle repasse par l'AS FAR, alors que plusieurs autres internationales marocaines rallient le championnat local avant la CAN à domicile. Et c'est justement à quelques jours du coup d'envoi du tournoi, le 24 juillet 2026, que le Deportivo Alavés annonce sa signature : un nouveau départ pour l'Espagne.
Une internationale de longue date, formée dans l'ombre des grandes
Hanane Aït El Haj est internationale depuis 2014, et sa montée en puissance suit, en creux, celle du football féminin marocain tout entier. Elle traverse la CAN féminine 2022, organisée à domicile, où le Maroc atteint pour la première fois une finale continentale avant de s'incliner face à l'Afrique du Sud, puis la Coupe du monde 2023 en Australie et en Nouvelle-Zélande, où les Lionnes de l'Atlas se qualifient historiquement pour les huitièmes de finale. Deux campagnes qu'elle dispute en tant que titulaire, dans l'ombre des attaquantes qui font les gros titres, mais jamais loin du onze de départ.
Le brassard qu'elle porte par intermittence depuis le début de la CAN 2026, en l'absence de Ghizlane Chebbak, n'est donc pas une nouveauté forcée par les circonstances du tournoi. Elle l'avait déjà endossé en 2024, lors des qualifications olympiques face à la Zambie : titulaire à l'aller comme au retour, elle portait le brassard au match retour à Rabat en l'absence de Chebbak, alors suspendue. Un signe que la confiance du staff technique envers elle ne date pas d'hier, et que son statut de capitaine de rechange s'est construit match après match, bien avant que Jorge Vilda n'en fasse un choix aussi visible.
Cette confiance, elle la portait déjà, avec une pudeur presque intacte, onze ans plus tôt. Interrogée le 31 juillet 2015 par la Fédération royale marocaine de football, à peine appelée en équipe A après être passée par les moins de 20 ans, la jeune défenseure racontait la difficulté des débuts : "Pour nous, les plus jeunes, au début, on a rencontré beaucoup de difficultés parce que nos parents ne nous laissaient pas pratiquer ce sport, parce qu'il avait déjà une mauvaise image. Mais après avoir vu le club dans lequel on était déjà et la sélection nationale, ils ont vu qu'on était dans une ambiance familiale, qu'il n'y avait pas de différence."
Et d'ajouter, sur l'équilibre qu'elle avait su trouver entre foot et scolarité : "Concernant les études, il n'y a pas de problème : quand quelqu'un a la volonté et veut réussir, il réussira. Moi, j'ai déjà obtenu mon bac et j'ai rencontré beaucoup de problèmes au début avec ma famille. Mais ensuite, j'ai obtenu mon bac et j'ai continué mes études." Onze ans plus tard, cette même détermination tranquille se lit encore dans sa manière de porter le brassard : sans discours, sans posture, mais sans jamais le lâcher non plus quand on le lui confie.
