Aller au contenu principal

Deborah Abiodun, l'infatigable "Kanté" du Nigeria

Deborah Abiodun, l'infatigable "Kanté" du Nigeria
Deborah Abiodun, l'infatigable "Kanté" du NigeriaCredit: ČTK / imago sportfotodienst / Sulaiman Pooja Adebayo

Discrète dans la vie mais monstrueuse d'intensité sur le terrain, Deborah Abiodun s'est imposée comme le moteur du milieu de terrain nigérian. Avant d'affronter le Cameroun en quart de finale de la CAN 2026, retour sur le parcours d'une joueuse qui gratte chaque ballon comme si sa vie en dépendait.

Elle mesure 1,67 mètre et n'a jamais aimé qu'on la regarde. Sur un terrain, en revanche, c'est une autre histoire : Deborah Ajibola Abiodun se fait voir par ses courses, ses interceptions, sa manière de gratter chaque ballon comme si sa vie en dépendait. Ce dimanche à Casablanca, la milieu de terrain nigériane et les siennes affrontent le Cameroun en quart de finale de la CAN féminine 2026, avec en ligne de mire les demi-finales et un billet direct pour le Mondial 2027 au Brésil.

Née le 2 novembre 2003 à Ibadan, dans l'État d'Oyo, Abiodun a grandi loin des radars du football nigérian avant de passer par la Nasarawa State Sport Academy, pépinière bien connue du football local. Elle fait ses gammes du côté des Rivers Angels, l'un des clubs les plus huppés du championnat nigérian féminin, où elle est même récompensée du titre de joueuse du mois, avant qu'un sélectionneur américain ne change sa trajectoire.

Le duo avec Waldrum et Pittsburgh comme tremplin

En 2022, Randy Waldrum dirige à la fois les Super Falcons et les Panthers de l'université de Pittsburgh. Séduit par ce qu'il voit d'elle en sélection U20, il la fait venir en NCAA. Ses débuts américains sont réussis : en 2023, sa première saison universitaire, elle dispute 22 matchs (19 titularisations) pour 1 424 minutes jouées, inscrit six buts et délivre trois passes décisives, de quoi lui valoir une place dans l'équipe-type des recrues de l'ACC et une reconnaissance nationale via le classement TopDrawerSoccer des meilleures freshmen du pays (16e). Elle marque même le but victorieux face à Ohio State au premier tour du tournoi NCAA, et inscrit un but de la tête sur corner dès sa première apparition marquante, contre Notre Dame.

La saison suivante est plus compliquée : blessée, elle manque six matchs avant le début de la phase de conférence. Elle revient pourtant en force, avec un but contre Clemson, un doublé contre Syracuse et une réalisation contre la 22ᵉ nationale, Florida State : quatre buts en championnat ACC à elle seule sur cette période. Elle décroche une deuxième sélection consécutive dans l'équipe All-Region et figure au passage dans l'équipe-type académique de l'ACC : la milieu de terrain, qui envisage alors des études en sciences de l'exercice, n'est pas seulement une athlète, elle cultive aussi son sérieux en dehors du rectangle vert.

Deux saisons à Pittsburgh suffisent pour convaincre la NWSL. Début 2025, elle s'engage avec le Washington Spirit pour un contrat de trois ans (avec option 2028), sur l'un des créneaux internationaux du club. Un prêt de quelques mois à Dallas Trinity FC, en USL Super League, lui permet d'engranger du temps de jeu supplémentaire avant de réintégrer l'effectif du Spirit, franchise qui a notamment été sacrée championne NWSL en 2021.

Le surnom "Kanté", gagné à la dure contre le Canada

C'est au Mondial 2023, en Australie et Nouvelle-Zélande, que le surnom de "Kante" prend une toute autre dimension. Pour ses grands débuts en phase finale, à seulement 19 ans, Abiodun est titularisée face au Canada, championne olympique en titre. Elle étouffe méthodiquement l'entrejeu adverse, 55 ballons touchés, huit duels au sol gagnés, sept tacles réussis, un tir contré, et muselle même Christine Sinclair, la meilleure buteuse de l'histoire des sélections, alors forte de six Coupes du monde et de près de 200 buts en carrière.

Sur les réseaux sociaux, les comparaisons avec N'Golo Kanté fusent aussitôt. Le match se termine pourtant mal : un tacle non maîtrisé sur Ashley Lawrence, en toute fin de rencontre (90e+8), lui vaut un carton rouge après intervention de la VAR : le tout premier de la compétition. Elle manquera le match suivant contre l'Australie. Sur X, la jeune joueuse s'excuse : "C'est un rêve qui devient réalité de débuter mon premier match senior en Coupe du monde. Je suis heureuse et honorée par ce privilège. Un peu déçue que mes débuts se terminent ainsi. Je suis désolée. Dans l'ensemble, je suis reconnaissante pour cette chance et fière de mon équipe aujourd'hui."

Des JO 2024 au sacre continental

Sa progression ne s'arrête pas là : elle dispute le tournoi olympique de Paris 2024, puis la CAN féminine l'année suivante au Maroc. Le scénario de la finale, disputée face aux hôtes marocaines, restera dans les mémoires : menées 2-0 à une demi-heure du terme, les Super Falcons renversent la rencontre en marquant trois buts coup sur coup pour décrocher un dixième titre continental record, doté d'une prime doublée à un million de dollars. Abiodun, elle, dispute les cinq matches de la compétition, dont trois comme titulaire, et joue l'intégralité de la finale.

Passionnée de musique, elle cultive une double vie assumée : sous le pseudonyme "DJ Saint", elle mixe et enchaîne les prestations, une passion qu'elle exhibe volontiers sur les réseaux sociaux, aux côtés d'autres footballeurs nigérians mélomanes comme Alex Iwobi. Une manière, dit-elle en interview, de "décompresser" loin de l'exigence du haut niveau. À l'opposé de son intensité en match, elle cultive hors du terrain une image posée, presque timide.

Une CAN 2026 démarrée dans la douleur

Cette édition 2026, disputée à nouveau au Maroc, n'a pourtant pas commencé sous les meilleurs auspices pour les Super Falcons : défaite surprise 3-2 d'entrée face au Malawi, l'équipe la moins bien classée du tournoi. Un revers subi sans Abiodun cantonnée au banc. Elle démarre finalement lors du match suivant où le Nigeria arrache un succès 1-0 contre la Zambie à dix contre onze pendant plus d'une mi-temps après l'expulsion de Tosin Demehin. "C'était un effort collectif total. Tout le monde a tout donné sur le terrain, et même les joueuses sur le banc ont fait leur part en nous encourageant et en nous soutenant tout au long du match", confiait-elle après la rencontre, avant d'ajouter : "Nous avions un seul objectif, aller de l'avant, et nous sommes heureuses d'avoir pris les trois points et de rendre les Nigérians fiers, comme toujours."

Puis vient la démonstration, 6-2 contre l'Égypte, un festival collectif marqué par un triplé de penalties converti notamment par Asisat Oshoala, sextuple Ballon d'or africain, qui qualifie le Nigeria pour les quarts, où l'attend son meilleur ennemi régional : le Cameroun, leader invaincu du groupe D avec sept points sur neuf.

La rivalité n'est pas qu'un mot : les deux sélections se sont affrontées en amical avant la CAN, à Yaoundé, où les Nigérianes s'étaient inclinées 1-0. De quoi nourrir la méfiance dans le vestiaire nigérian avant ce choc. Interrogée par ESPN sur la faim de titres d'un Nigeria déjà si dominant sur le continent, un record de dix couronnes continentales et l'ambition d'une onzième, Abiodun résumait sa philosophie sans détour : "Le dernier titre, c'était bien, mais c'est du passé maintenant." Une philosophie qu'elle avait déjà exposée avant même l'entame du tournoi, assurant que les Super Falcons ne prendraient "aucun adversaire à la légère", Malawi y compris.

Dimanche, l'ancienne gamine d'Ibadan devenue le moteur du milieu nigérian aura, une nouvelle fois, la lourde tâche de verrouiller l'entrejeu face à des Camerounaises qui n'ont toujours pas concédé la moindre défaite dans ce tournoi et un ticket pour le Mondial 2027 à décrocher au bout des crampons.