Flashback : 20 ans après, l'Opération Puerto laisse un souvenir impérissable en matière de dopage

Jan Ullrich, figure de proue de l'Opération Puerto.
Jan Ullrich, figure de proue de l'Opération Puerto.PASCAL GUYOT / AFP / Flashscore

Juste après la fin de l'ère Lance Armstrong, le Tour de France 2006 devait marquer un renouveau, mais l'Opération Puerto a tout emporté. Retour sur un évènement tristement célèbre de plus sur la Grande Boucle.

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L'ère Lance Armstrong est sans nul doute la pire époque de l'histoire du Tour de France. En tout cas, c'est ce qu'une majorité de gens vous répondront si vous leur posez la question. Sept ans de domination, de suspicions, d'enquêtes jusqu'à des aveux entendus en 2012, alors que personne n'était dupe durant la "deuxième carrière" de l'Américain.

Du coup, après cette sombre période de la Grande Boucle (qui n'existe plus au palmarès), il fallait tourner la page, au sens propre comme au sens figuré. Le Tour de France 2006 devait servir à cela. Un renouveau pour mettre sous le tapis le poids de la suspicion et démarrer une nouvelle ère pour la plus grande course du monde.

Des espoirs anéantis par l'Opération Puerto, qui a de nouveau mis un crochet au foie du Tour de France. L'édition 2006 restera historique pour de mauvaises raisons, mais ce cas de dopage, qui a égalé la fameuse "Affaire Festina", restera au panthéon des moments noirs de la Grande Boucle. Et tout a commencé de la manière la plus inattendue possible.

Manzano, de l'adultère à l'aveu

Le premier protagoniste principal de cette affaire se nomme Jesús Manzano. Un simple gregario au sein de la formation espagnole Kelme, équipe marquante des années 90 et 2000 (et donc de la période noire du cyclisme de facto). Un coureur dopé, mais bien évidemment, on ne le savait pas à l'époque. Un coureur de base tristement célèbre pour avoir eu un malaise en plein Tour de France 2003, sans que cela n'ait, à l'époque, provoqué une quelconque suspicion, tout le monde étant à cette époque engagé dans la "chasse au Lance Armstrong". 

Un malaise que sa formation attribuait - à tort ou à raison - à la prise de produits dopants. Et Kelme a donc voulu s'en débarrasser, mais on ne vire pas les gens sans raison. Il fallait trouver un prétexte, quel qu'il soit : il allait tomber du ciel lors du Tour d'Espagne 2003, quand un membre de l'équipe le surprenait dans sa chambre d'hôtel en compagnie d'une femme pendant la course. Conduite inappropriée, dehors le gregario. 

Personne, jamais, n'aime se faire licencier. Parfois, on peut se venger, parfois non. Mais Manzano, lui, a choisi l'option 1. Direction AS, célèbre journal espagnol, pour déballer tout ce qu'il savait sur le dopage, et surtout sur les nouveaux produits de l'époque (nouveaux pour le grand public, bien évidemment), comme l'oxyglobine (produit issu de l’hémoglobine bovine), qui aurait causé son malaise, et l'inoubliable "poussière de la mère Célestine", une enzyme supposée faire disparaître toute trace de la prise du produit phare de l'époque : l'érythropoïétine, ou EPO

Forcément, la Guardia Civil n'allait pas laisser lettre morte toutes ces déclarations, qui sont la base de ce qui deviendra l'Opération Puerto. L'occasion de mettre en "vedette" un des deux médecins les plus célèbres de cette époque du cyclisme (avec le fameux Docteur Mabuse) : Eufemiano Fuentes.

Fuentes le précurseur

Un vrai médecin, ancien sportif, qui tenait dans ses mains les destinées des plus grandes équipes espagnoles de l'époque : la ONCE de Laurent Jalabert (qui n'avouera jamais malgré les preuves, mais c'est un autre sujet), puis la Kelme donc. L'homme qui a fait avancer le dopage de manière spectaculaire quand d'autres cherchent à le combattre. C'est sans doute le protagoniste principal de l'Opération Puerto. 

Car c'est en perquisitionnant sa clinique de Madrid que les enquêteurs vont découvrir près de 200 poches de sang. Elles s'avéreront appartenir à des cyclistes pour la plupart. La raison ? Les "fameuses" auto-transfusions sanguines. Schématiquement, il s'agit de prendre du sang avant de commencer un cycle de dopage, et de s'en resservir plus tard (typiquement, pendant le Tour de France) pour atténuer les risques de contrôle.

Les listes des coureurs impliqués, retrouvées chez Fuentes, allaient être rendues publiques… deux jours avant le Tour de France. Et il y a du lourd. Jan Ullrich, vainqueur de la Grande Boucle en 1997 et 5 fois deuxième. Francisco Mancebo, qui venait de remporter le Dauphiné. Ivan Basso, qui vient de remporter le Tour d'Italie, Joseba Beloki, lui aussi deuxième du Tour. Feu Michele Scarponi, futur vainqueur du Giro. Óscar Sevilla, ancien deuxième de la Vuelta. 56 coureurs au total, dont la majorité sera jetée hors du Tour de France à 48 heures du Grand Départ. Sans compter Alexander Vinokourov, qui ne pourra prendre le départ… parce qu'il n'avait plus assez de coéquipiers, puisque la majorité étaient suspendus !

Pour le renouveau, c'est raté. Toute l'affaire Lance Armstrong se concentrait autour d'un coureur, ou au mieux d'une équipe, l'US Postal. Pour cette affaire, on retrouve les plus gros noms de l'épreuve, de clairs candidats au maillot jaune, accompagnés donc par tous leurs gregarios. Encore une fois, comme au moment de l'affaire Festina, c'est tout un système qui est étalé au grand jour. 

Cette "chasse au Lance Armstrong" était-elle si éreintante que tout le monde en aurait oublié qu'il n'y avait pas qu'une seule équipe dans le peloton ? Personnage central de l'histoire, Fuentes viendra clamer que la réalité est pire que ce que l'on croit, et surtout, qu'elle ne s'arrête pas au cyclisme. Dans des propos rapportés par Marca, il explique que "si je parle, on retire le championnat d'Europe de football (2008) et la Coupe du monde (2010) à l'Espagne." Jamais rien ne sera prouvé sur ce point cependant.

Pourquoi tout le monde allait voir ce fameux médecin, en sachant que plus sa clientèle était importante, plus les risques étaient grands en cas d'exposition publique ? Parce que c'est quasiment le seul qui acceptait de prendre des risques, d'expérimenter, de tenter d'adapter des produits destinés à un autre usage pour en magnifier la puissance en faveur des athlètes. Fuentes, dans son domaine, qu'on le veuille ou non, était un précurseur. Combien de vies a-t-il coûtées ou mises en danger, c'est une autre histoire…

Landis enfonce le Tour dans la pénombre

Côté Tour de France, c'est la consternation. Car l'organisation ne plaisantait pas dans sa tentative de tourner une page. Le directeur de la course, Jean-Marie Leblanc, controversé durant l'ère Armstrong, était épaulé depuis 2004 par l'actuel titulaire du poste, Christian Prudhomme, qui allait être intronisé seul grand patron pour l'édition suivante. Ce Tour était son "début de règne", et difficile de commencer plus mal.

Au revoir les brebis galeuses, place à une course propre : c'est le message qui tentait d'être diffusé pour redonner de l'intérêt à la course. Mais la malchance s'en mêlait quand le désormais grandissime favori Alejandro Valverde (qui, ironie de l'histoire, sera plus tard rattrapé pour l'Opération Puerto et suspendu) se cassait la clavicule dès la troisième étape. Malheureusement, la disparition des têtes de série n'allait faire que commencer, et dans des conditions toujours douteuses. 

Dès la première étape, Danilo Di Luca avait renoncé pour une "infection urinaire". Puis on allait perdre Bobby Julich, troisième du Tour 1998, et Iban Mayo, ex-futur-éternel espoir espagnol et successeur désigné de Miguel Indurain, qui venait de remporter l'étape reine du Critérium du Dauphiné, et qui abandonnait pour… un rhume. Pendant la course, le médecin de la FDJ Gérard Guillaume résumera avec ironie la situation : "Avec la peur du gendarme, certains découvrent le mal de jambes." Mais bien évidemment, cela n'était rien à côté de ce qui allait se passer avec Floyd Landis.

Pour rappel, Óscar Pereiro, lors de la 13ᵉ étape, avait pris le maillot jaune en étant membre d'une échappée qui avait terminé avec 29 minutes d'avance sur le peloton ! Une tunique qu'il portait encore avant les trois étapes alpestres et le dernier contre-la-montre, mais qu'il allait perdre sur la première pour 10 secondes au profit de Landis. Sauf que sur la deuxième…

... Landis allait connaître une incroyable défaillance, concédant plus de 8 minutes à Pereiro, et abandonnant ses rêves de victoire finale, puisqu'il ne figurait plus dans le top 10 du général au départ d'une dernière étape monstrueuse. Qu'importe pourquoi, qu'importe comment, l'Américain se lançait dans une tentative du désespoir, parcourant plus de 150 km seul en tête, collant six minutes à tout un peloton lancé à ses trousses pour lever les bras et se replacer pour la victoire finale qu'il ira chercher au contre-la-montre, en spécialiste de l'exercice. 

Bien évidemment, une telle démonstration après une telle déroute amenait la suspicion, d'autant que les raisons de sa défaillance n'étaient pas clairement exprimées, pas plus que celles de son subit renouveau. Mais puisque le Tour de France 2006 était plus que meurtri par le dopage, tout le monde semblait disposé à regarder ailleurs pour ne conserver que la magnificence de la performance. La réalité allait bien évidemment venir percuter tout le monde en pleine figure : 7 jours plus tard, un contrôle positif à la testostérone lors de son numéro alpestre était révélé.

Plus de maillot jaune, et le vainqueur du Tour de France est et restera… Óscar Pereiro, contrôlé positif au salbutamol six mois plus tard ! Ironie de l'histoire encore une fois, Floyd Landis ne fera jamais partie des coureurs impliqués dans l'Opération Puerto. 

Tout ça pour rien ?

20 ans après, en écrivant cet article, on est pris d'un sentiment de nostalgie. Mais pas la nostalgie d'une performance inoubliable, d'un exploit ravageur. Non, l'autre nostalgie d'une époque où, quand on regardait un numéro d'un coureur, on savait qu'il serait tôt ou tard rattrapé par la patrouille. Encore une fois, l'ironie de l'histoire allait être incroyable l'année suivante, quand Michael Rasmussen, alors qu'il avait la course gagnée, était mis hors course pour avoir menti sur son emploi du temps pour échapper à des contrôles antidopage. Rasmussen, qui avait remporté sur le Tour 2006 l'étape dans laquelle Landis avait connu sa terrible défaillance !

Cette fameuse "nouvelle ère" était pire que la précédente, puisqu'en 2007, le Tour avait également perdu Alexander Vinokourov sur contrôle positif. En 2008, personne n'a oublié Riccardo Riccò : des attaques sorties de nulle part où il ridiculisait tout le monde sur des pentes à 10%, deux victoires d'étape, et quatre jours après la deuxième (ô surprise), un contrôle positif à l'EPO. Sans oublier Bernhard Kohl, inconnu au bataillon, surprenant troisième déchu quelques mois plus tard. Avant le nouveau climax de cette époque, quand Alberto Contador sera déchu de son troisième sacre sur le Tour (2010) pour un contrôle positif au clenbutérol, qu'il tentera d'attribuer à… un steak avarié ! Les années passent, les mensonges restent, et ils sont toujours plus savoureux.

Mais 20 ans après, que reste-t-il de l'Opération Puerto ? Rien. Beaucoup ont été blanchis, et quasiment tous les coureurs suspendus ont pu recourir ensuite et avoir une belle carrière. Même le verdict de culpabilité du Docteur Fuentes a été annulé en appel ! Au vu de l'ampleur de la tempête, des moyens soulevés et des conséquences immédiates, le verdict final (même si l'affaire n'est toujours pas officiellement close) fait grise mine. 

20 ans après, on ne parle plus de dopage : les contrôles positifs sont infimes. On parle de "gains marginaux", de "zones grises", des progrès du matériel, de l'alimentation, de la préparation, de la génétique… beaucoup d'explications pour justifier des performances qui n'ont de toute façon jamais cessé d'être impressionnantes, et donc par extension interrogatives. 

Le règne de la Sky durant les années 2010 a soulevé la question des AUT (autorisations d'usages à des fins thérapeutiques), sortes de cartes joker qui ont notamment sauvé Chris Froome, et possiblement évité à l'organisation de rayer quatre lignes de plus sur le palmarès. La domination de cette équipe n'a pas débouché sur un scandale de grande envergure, mais a rendu la course fade. 

Néanmoins, le Tour de France a réussi à lancer sa nouvelle ère, avec bien évidemment en figure de proue Tadej Pogačar. Cela a marché : les audiences sont bonnes, le public est au rendez-vous, il y a un favori mais de vrais rivaux, et enfin, on commence à croire les coureurs quand ils prétendent être propres. 20 ans après, c'est un progrès majeur dans le renouveau du cyclisme. Mais l'Opération Puerto, malgré son absence de réel verdict choc, a appuyé encore plus fort sur le poids de la suspicion dans le vélo, et on sent qu'elle est toujours présente. Et cela ne changera probablement jamais... 

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