Il n'a pas de compte Instagram. Pas de compte X. Pas de TikTok, pas de story à alimenter, pas d'image à entretenir. "Je n'ai pas de profil sur les réseaux sociaux. Il n'y a pas de raison particulière. Je n'aime pas perdre mon temps sur les réseaux sociaux. C'est certes un outil utile, mais on peut y passer jusqu'à cinq heures par jour. J'apprécie bien plus la vraie vie. Nous sommes constamment sous les projecteurs, constamment scrutés par les médias et les journalistes. Après un match ou un entraînement, j'ai besoin de me détendre, de décompresser, de passer du temps avec ma famille. C'est la principale raison pour laquelle je ne suis pas sur les réseaux sociaux."
À 22 ans, Petar Sučić est pourtant la star de la Croatie malgré lui, avec son pote Martin Baturina, et fera l'objet de toutes les attentions alors que les Vatreni affronteront une sélection portugaise qu'ils n'ont jamais battu en match officiel.
Le Mondial qui le révèle
Avant ce tournoi, Sučić était connu des suiveurs de Serie A et des aficionados du football croate. Mais en Amérique, le milieu de terrain de l'Inter s'est rapidement fait un nom. En trois matchs de phase de groupes, il a été décisif à deux reprises, un but, une passe décisive, et s'est imposé comme le métronome d'une équipe qui cherchait son second souffle après l'ère Modrić. Son sélectionneur Zlatko Dalić ne tarit pas d'éloges à son sujet : "Sučić est l'un des exemples de joueurs qui sont très rapidement devenus indispensables à l'équipe nationale — peut-être le plus rapidement. Il joue très bien. Il a de bonnes aptitudes motrices, il est persévérant, il a du caractère et de la qualité. Il a remporté le titre avec l'Inter. Il aide Luka en défense, et on sait ce qu'il apporte en attaque. Son travail a payé." Luka Modrić, son idole de toujours, abonde : "Il a disputé un match phénoménal. Il démontre qu'il est le présent de cette sélection nationale, et pas seulement l'avenir. Il doit simplement continuer comme ça."
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Cette montée en puissance en sélection, Sučić la partage avec un complice de longue date : Martin Baturina. La complicité entre les deux anciens du Dinamo Zagreb n'est pas née de ce Mondial. En octobre 2024, lors d'un Croatie-Pologne de Ligue des Nations qui s'est soldé sur un match nul 3-3, ils s'étaient échangé les rôles pour bien lancer les Vatrenis : à la 24e minute, Sučić inscrivait son premier but en sélection sur une passe décisive de Baturina. Deux minutes plus tard, Baturina marquait à son tour son premier but croate sur une passe décisive de Sučić. Une façon de sceller leur amitié, pour ceux qui sont toujours aujourd'hui coloc en sélection.
Au Mondial, ils ont confirmé leur entente : contre l'Angleterre, après une malicieuse feinte de frappe, Sučić a servi en retrait Baturina, qui a expédié une superbe frappe en pleine lucarne. Contre le Ghana, il a cette fois gardé le but pour lui : une frappe à l'extérieur du rectangle depuis environ 25 mètres, sur pelouse détrempée, imparable. Un but qu'il a célébré en glissant le ballon sous son maillot, en hommage à sa femme enceinte qui n'a pas pu se déplacer pour ce Mondial américain : "Le but nous tient beaucoup à cœur, à elle et à moi. Je l'ai marqué pour elle et, Dieu voulant, pour notre futur enfant." Il a terminé la rencontre élu homme du match, avec des statistiques quasi-parfaites : 44 touches, 31/34 passes réussies, 7 duels dont 5 gagnés, 4 fautes provoquées. Il devient au passage le deuxième joueur le plus jeune à marquer pour la Croatie en Mondial après Gvardiol contre le Maroc en 2022.
De Kandija à San Siro
Un but qui a dû avoir une saveur toute particulière à Kandija, un village d'environ 300 âmes non loin de Bugojno, en Bosnie-Herzégovine. "J'ai grandi dans un petit village, avec ma famille. Nous avons une petite ferme. Mon père aime élever des vaches, nous en avons quelques-unes, et quand j'étais petit, je l'aidais parfois à les traire le matin, raconte-t-il au site web de l'Inter lors de son arrivée. C'était amusant. J'aimais ce mode de vie, je pense avoir eu une enfance heureuse. J'étais très heureux de vivre dehors toute la journée. Nous avions aussi d'autres animaux. C'est une partie de ma vie dont je me souviendrai toujours." Il tape ses premiers ballons à Bugojno, la ville voisine, entre 2013 et 2019: "J'ai de merveilleux souvenirs et tant d'émotions liés à cet endroit. J'y ai beaucoup appris sur la vie. Je pense que cela a été une partie importante de ma vie et je crois pouvoir insuffler l'image de cette ville à mes premiers pas."
Puis il intègre sur le tard le centre de formation Zrinjski Mostar, le club qui représente la communauté croate de la ville de Mostar — une ville elle-même scindée entre ses trois ethnies, Croates et Bosniaques en majorité, Serbes en minorité. Les recruteurs du Dinamo Zagreb le repèrent début 2022. Le choix de ce club n'est pas anodin : Sučić est issu d'une famille croate de Bosnie, une communauté catholique et croatophone qui constitue l'un des trois peuples constitutifs de la Bosnie-Herzégovine depuis les accords de Dayton. Pour beaucoup de ces familles, le maillot à damier n'est pas le maillot d'un pays étranger : c'est le maillot de chez soi, même quand chez soi se trouve de l'autre côté d'une frontière tracée par l'histoire.
La coïncidence veut d'ailleurs qu'il soit Croate de Bosnie comme... Zlatko Dalić, son sélectionneur, qui est né à Livno, comme lui. Né en 1966, Dalić a fait toute sa carrière de joueur dans des clubs croates avant d'entamer celle d'entraîneur, lui qui porte un chapelet dans la poche avant chaque match et effectue des pèlerinages au sanctuaire de Medjugorje. Sučić a suivi un chemin similaire : après 24 matchs avec les sélections de jeunes de Bosnie-Herzégovine, il choisit début 2024 de rejoindre les Vatreni : "La décision n'a pas été facile. Cependant, en tant que Croate, mon plus grand souhait est de représenter la Croatie, qui est ma patrie." Le milieu de terrain vit depuis un rêve éveillé et ne cesse de clamer son amour pour les Vatreni à la moindre occasion : "J'aime vraiment l'équipe nationale et je suis l'homme le plus heureux du monde quand je joue pour la Croatie. J'en profite à chaque fois."
À Zagreb, les choses s'enchaînent vite : quelques mois en réserve au Dinamo, une promotion rapide en équipe première, puis un prêt à Zrinjski où il remporte le doublé coupe-championnat. C'est sous ce maillot qu'il découvre la Ligue des Champions : "Mon premier match de Ligue des Champions c'était contre le Sheriff Tiraspol. Il pleuvait tellement fort que je pensais qu'on ne jouerait pas. Mais finalement, on est entrés sur le terrain. C'était ma première fois en Europe. J'étais heureux et enthousiaste, et j'ai marqué l'un des plus beaux buts de ma vie. Une soirée inoubliable." Après deux saisons avec le Dinamo, son club de coeur, 51 matchs et 4 buts, l'Inter débourse 14 millions d'euros pour le recruter. Conseillé par Brozović, Perišić, Kovačić et Fabio Cannavaro, qui a été brièvement son coach au Dinamo, il choisit San Siro plutôt que la Juventus.
Petar et Luka
Sučić se décrit comme un numéro 6 classique - "C'est à ce poste que je me sens le mieux, avec le calme sur le terrain et l'endurance comme points forts" - mais peut évoluer en huit ou sur les côtés. Ses modèles à ce poste ? "Busquets, mais il est en fin de carrière. Aujourd'hui, Rodri, Kimmich, Brozović sont au sommet de leur art. Cependant, nous ne sommes pas tous des joueurs identiques, alors j'essaie de m'inspirer de chacun pour progresser." En Croatie, il est logiquement vite comparé à Marcelo Brozović, aussi passé par le Dinamo Zagreb, pour son impact et son côté infatigable. Sučić le revendique lui-même, il court "12 à 13 kilomètres par match minimum". Mais il n'aime pas la comparaison avec ses ainés, rappelant que Brozović ou encore Modrić ont connu la guerre et des parcours bien plus chaotiques que le sien vers les sommets.
Dans la famille Sučić, il n'est d'ailleurs pas le seul à avoir attiré l'attention. Son cousin Luka, fils du frère de son père, évolue au milieu de terrain à la Real Sociedad et porte lui aussi le maillot croate. Ensemble, les deux cousins vivent un rêve éveillés : "On se parle tous les jours. Surtout avant les matchs, on se souhaite bonne chance. Il a grandi en Autriche, mais dès qu'il a un peu de temps libre, il vient me voir, et on joue comme quand on était petits, à une époque où on n'aurait jamais imaginé jouer ensemble en sélection. On peut être fiers de nous, nos familles le sont aussi. Quand on était petits, on regardait les matchs de l'équipe nationale à la télé, et maintenant on joue ensemble pour la Croatie. Pour moi, c'est une histoire de famille particulière."
Les deux cousins se retrouvent à Noël ou au Nouvel-An, toujours en Bosnie, le temps de se chamailler sur qui est le meilleur club de Croatie, Petar supportant le Dinamo depuis petit, quand Luka est pour le grand rival de Hajduk Split. Le temps aussi sûrement de décortiquer les carrières de chacun, Petar vivant une saison 2025-26 extraordinaire au point de s'être fait une place dans le XI de l'Inter malgré un Chivu qui le trouve "un peu frêle", quand Luka n'a joué que 1351 minutes avec la Real Sociedad et observe les prestations de son cousin en Coupe du monde depuis le banc.
Le défi du milieu
Ce jeudi soir à Toronto, Petar Sučić va pourtant relever ce qui ressemble au plus gros défi de sa carrière. Dalić a prévenu en conférence de presse : "Le Portugal possède des joueurs très bons tactiquement et techniquement. Parmi les meilleurs du monde. C'est pourquoi, compte tenu de notre style de jeu, je m'attends à une bataille au milieu de terrain. Nous n'allons pas changer notre façon de jouer, mais nous devrons être agressifs et disciplinés face à une sélection fantastique." En face, Vitinha a rendu hommage au milieu croate : "Il est évident qu'ils ont un grand milieu de terrain, une grande équipe et une immense référence pour moi comme Luka Modrić. J'en ai déjà parlé, c'est une grande référence pour tous et pour moi en tant que milieu de terrain encore plus. J'ai déjà joué contre lui et nous avons échangé nos maillots. Je peux dire que c'est un plaisir de jouer contre lui, j'espère que demain il sera un peu plus triste que moi."
C'est dans cet entre-jeu que tout se décidera. Et c'est là que Sučić aura son mot à dire. Celui qui n'était encore qu'un garçon de Kandija quand la Croatie se faisait éliminer cruellement par le Portugal en 8es de finale après avoir vu Perišić frapper le poteau à la 116e minute avant que Quaresma ne marque l'unique but de la rencontre en contre à la 117e, rêve sûrement d'offrir un bien meilleur destin aux Vatreni.
La Coupe du monde 2026 se déroulera du 11 juin au 19 juillet aux États-Unis, au Canada et au Mexique. Le tournoi réunira 48 sélections et se jouera dans 16 stades modernes.
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