La Croatie traverse ce Mondial 2026 comme elle a traversé ses deux derniers matchs de groupe : en survivant. Une défaite 4-2 concédée d'entrée face à l'Angleterre, puis une laborieuse victoire 1-0 face au Panama grâce à l'entrant Ante Budimir. Un bilan collectif en demi-teinte pour une équipe au Damier qui, finaliste en 2018, troisième en 2022, semblait promise à mieux que cette traversée du désert. Mais au milieu de ce jeu terne et sans inspiration, une lumière s'impose : Martin Baturina.
Le milieu offensif de Côme, 23 ans, né à Zürich, formé au Dinamo Zagreb, est depuis le début du tournoi la seule raison de regarder la Croatie jouer. En deux matchs, il a porté les Vatreni à bout de bras, avec des statistiques historiques qui appuient le regard de tout supporter.
Comme Maradona
Face au Panama, Baturina a complété six dribbles tentés, soit un taux de réussite de 100 %, tout en provoquant sept fautes. La combinaison de ces deux statistiques dans un même match de Coupe du Monde n'avait plus été réalisée par un joueur aussi jeune depuis... Diego Maradona contre la Belgique en 1982, qui avait lui-même réussi six dribbles en inscrivant huit fautes au compteur.
Sa fiche statistique complète face au Panama dit tout d'un joueur en état de grâce : 53 touches de balle, 21 passes réussies sur 25 tentées, 19 conduites de balle, 58,4 mètres de progression totale, 15 duels gagnés, deux touches dans la surface adverse, un tir. Et surtout ces six dribbles sur six tentatives, ce qui le place dans une catégorie rarissime : dans le football du 21e siècle, seuls Ángel Di María face à la Bosnie en 2014, Sofiane Feghouli contre l'Allemagne cette même année et Eden Hazard face au Brésil en 2018 avaient réussi plus de cinq dribbles tentés avec un taux de réussite de 100 % en match de Coupe du Monde. Baturina rejoint ce club très fermé dès son deuxième match en Coupe du monde.
"Il est excellent dans le dribble et pour provoquer des fautes. C'est pour ça qu'il est titulaire. Quand il reçoit le ballon, c'est difficile de le lui prendre", résume Zlatko Dalić, le sélectionneur croate. "Avec plus de 11 km, il a été le joueur qui a couvert le plus de distance contre l'Angleterre, alors qu'il n'est pas le plus fort ou le plus puissant. Ses courses et ses sprints étaient encore meilleurs contre le Panama. Qu'il continue comme ça, il a une grande carrière devant lui."
Un missile signé Baturina
Si la performance face au Panama confirme un talent que les observateurs de Serie A suivent depuis janvier, c'est la rencontre contre l'Angleterre qui révèle le tempérament du bonhomme. Titularisé pour la première fois en Coupe du Monde, Baturina ouvre son compteur en inscrivant un missile de l'extérieur de la surface qui laisse Pickford sans réaction pour égaliser à 1-1, à la 36e minute. C'est le premier but croate de l'extérieur de la surface en Coupe du Monde depuis la célèbre reprise de Luka Modrić face à l'Argentine en 2018.
Sa ligne statistique contre les Three Lions reste remarquable dans le contexte d'une défaite : 41 touches, 25 passes réussies sur 32 tentées, une passe clé, deux dribbles dont un réussi, cinq duels au sol dont quatre gagnés, quatre duels aériens dont deux gagnés.
"On était bien en première mi-temps, mais peut-être qu'on a concédé des buts de façon stupide. Au final, ils méritaient de gagner. On a montré qu'on pouvait rivaliser avec les meilleures équipes, mais aujourd'hui on était juste un peu en dessous. Merci à Perišić pour le centre. Je suis content pour le but, mais je ne suis pas content parce qu'on n'a pas gagné", déclare-t-il sobrement après la rencontre.
L'héritier de Modrić ?
Il n'a pas fallu attendre ce but pour voir naître les comparaisons avec Luka Modrić. Milieu de terrain offensif avec un centre de gravité bas, droitier, formé au Dinamo Zagreb, même s'il a commencé dans le club ennemi de Hajduk Split, Baturina a vu ses premiers pas dans le monde professionnel être ponctués de rappels au numéro 10 légendaire de la Croatie. Comme beaucoup d'autres avant lui. Mais la filiation entre les deux semble plus évidente.
Depuis novembre 2023 et sa première sélection face à la Lettonie, où il était entré à la place de Modrić, le numéro 10 symbolique de la Croatie semble lui tendre les bras. Cet hiver, à Milan, il avait tenté d'obtenir le maillot du légendaire Ballon d'Or 2018 après deux confrontations entre Côme et l'AC Milan. En vain. "Je voudrais lancer un appel à l'AC Milan : produisez plus de maillots Modrić, tout le monde en veut un !", avait-il plaisanté. "On est amis en équipe nationale. C'est un rêve de jouer contre lui."
Ce Modrić-là, 40 ans, toujours présent au coeur de la sélection croate en ce Mondial, n'a pas tardé à prendre sous son aile celui qu'on appelle déjà son successeur naturel. "Ce sont des gamins talentueux qui ont un grand avenir devant eux. J'espère qu'ils apporteront beaucoup de succès et de joie à la Croatie. En ce moment ils sont importants pour nous, et avec l'expérience ils seront encore meilleurs et continueront ce qu'on a construit. Je les aide de toutes les façons : le comportement, l'entraînement, les conseils… En tant que capitaine, je suis toujours là pour eux", dit le quadragénaire, évoquant à la fois Baturina et Petar Sučić.
De la place de Zagreb au Mondial américain
Ce dernier, justement, forme avec Baturina un duo qui transcende le jeu croate dans cette Coupe du monde. Colocataires en équipe nationale depuis leurs débuts ensemble, partenaires également au Dinamo Zagreb avant que leurs chemins en clubs ne se séparent, les deux hommes partagent bien plus qu'une chambre d'hôtel. "On joue ensemble depuis deux ans et demi en équipe nationale et au Dinamo. On a été colocataires tout ce temps, donc on connaît toutes les habitudes de l'autre, comment on se comporte et comment on se prépare. Sur le terrain, je n'ai même pas besoin de le regarder pour tout savoir, tout comme il sait tout sur moi. On coopère excellemment, ce qu'on a aussi montré contre l'Angleterre", explique Sučić.
Aujourd'hui, lui et Baturina voient tous les espoirs des 3,9 millions d'habitants de la Croatie reposer sur leurs épaules. Les Vatreni jouent leur avenir en Coupe du Monde ce vendredi contre le Ghana et cela passera sans doute encore par une grosse performance du joueur de Côme. Lui qui, il y a quatre ans, regardait le Mondial 2022 depuis la place Ban Jelačić de Zagreb avec des amis. "Beaucoup de choses ont changé depuis, et je suis heureux de faire partie de l'équipe nationale. J'aimerais beaucoup gagner une médaille avec la sélection, c'est un grand honneur", confiait-il récemment à Nova TV. La Croatie a besoin d'un résultat. Baturina, lui, a déjà prouvé qu'il était du niveau.
