Il est jaune, bleu et rouge. Il représente une nation de 50 millions d'habitants, les défaites douloureuses et les rêves de gloire, le souvenir d'Andres Escobar et l'espoir de James Rodríguez. Il était, pour des millions de Colombiens, l'un des rares symboles capables d'unir un pays fracturé par des décennies de conflit. Mais en ce mois de juin 2026, le maaillot de la sélection colombienne est devenu un chiffon politique.
Tout commence bien avant le coup d'envoi du Mondial. Dès les premières semaines de la campagne présidentielle, Abelardo de la Espriella, candidat d'extrême-droite pro-Trump surnommé "El Tigre", adopte la camiseta jaune comme pièce maîtresse de sa mise en scène politique. Lors d'un rassemblement fin mai, lui, son épouse et leurs quatre enfants portent tous le maillot de l'équipe nationale, profitant de l'excitation dans le pays à quelques semaines de la Coupe du monde.
Faisant campagne avec le maillot de l'équipe nationale et une casquette de baseball, De la Espriella se présente comme un outsider venu d'en bas en lutte contre les élites et les politiques "de toujours". Les maillots de la sélection se mêlent aux drapeaux colombiens et au salut "Firmes por la patria" popularisé par le candidat. Dans les meetings de Barranquilla, sa ville de cœur, les tribunes ressemblent à des virages de stade.
"La sélection appartient à nous tous"
Selon David Quitian, anthropologue spécialisé dans le sport interrogé par l'AFP, De la Espriella cherche à unir "passion sportive et passion politique". Le timing est calculé : la Colombie s'apprête à disputer sa première Coupe du monde depuis 2018 et l'envie de voir les Cafeteros briller se mêle à un discours populiste qui tend à dire qu'un seul des deux candidats ne serait un vrai patriote.
La réaction ne tarde pas. Ivan Cepeda, candidat de gauche et adversaire au second tour, fustige son rival lors d'une conférence de presse : "Depuis quand l'équipe nationale colombienne est-elle devenue la propriété de la campagne de M. de la Espriella ? L'équipe nationale appartient à nous tous."
Cepeda utilise ses canaux numériques pour adresser une consultation formelle à la Fédération colombienne de football (FCF), questionnant le lien entre la tenue officielle de l'équipe nationale et des fins électorales clairement partisanes. La FCF se retrouve à devoir délimiter ses compétences légales et réaffirmer la neutralité des symboles sportifs patriotiques.
Sa réponse est embarrassée. La fédération reconnaît qu'elle "n'a pas la faculté légale, en tant qu'entité privée, pour limiter l'usage d'un vêtement" que n'importe qui peut acheter librement. Mais elle ajoute une phrase qui résume son malaise : "Nous déplorons profondément que le maillot de la sélection colombienne, qui symbolise la discipline, le sport, le travail d'équipe et les capacités de nos joueurs et joueuses, soit mal interprétée ou devienne l'objet de controverses étrangères à la gloire sportive."
Un juge s'en mêle, puis se rétracte
L'affaire prend une tournure judiciaire inédite. La juge Aura Luz Forero, du tribunal pénal municipal n°120 de Bogotá, émet une mesure conservatoire suite à une action en tutela déposée par un citoyen, Wilman Ramiro Bocanegra Calderón, qui argue se sentir discriminé et stigmatisé par l'usage du maillot dans la campagne de De la Espriella.
Le tribunal interdit à De la Espriella et à son parti "Defensores de la Patria" de se servir de la camiseta officielle en actes publics, sur les réseaux sociaux et dans tout matériel de campagne, estimant que cette pratique "imprègne" le symbole national d'un message partial, rompant ainsi la neutralité nécessaire au scrutin et générant un "déséquilibre des droits et garanties fondamentaux".
De la Espriella défie l'interdiction dès le lendemain, réapparaissant en public avec le maillot jaune. Une semaine plus tard, une autre juge révoque la mesure conservatoire, jugeant que l'ordre initial ne démontrait pas suffisamment comment le port d'un maillot violait des droits fondamentaux. Un tribunal de Bogotá ordonne cependant à De la Espriella de retirer toute publicité politique arborant le drapeau colombien, l'hymne national ou tout autre symbole patriotique.
Le précédent Bolsonaro et ses limites
Cette instrumentalisation n'est pas sans précédent. La stratégie de De la Espriella entre en résonance directe avec celle de Jair Bolsonaro, ancien président brésilien, qui s'était lui aussi approprié le maillot de la Seleçao pour faire campagne, au point que la Fédération brésilienne avait fini par changer la couleur traditionnelle de son maillot d'or pour un bleu, afin de ne pas diviser ses propres supporters dans un pays polarisé.
En Colombie, cette pratique a des racines anciennes : les campagnes d'Ernesto Samper en 1994 et d'Andrés Pastrana en 1998 avaient également utilisé le jaune de la sélection comme outil de communication, coïncidant, dans les deux cas, avec des Coupes du monde disputées par les Cafeteros. Mais la systématisation opérée par De la Espriella, dans un contexte de polarisation extrême, a franchi un seuil nouveau.
Des joueurs malgré eux dans la bataille
Les footballeurs eux-mêmes ont été embarqués dans cette guerre des symboles, parfois sans rien demander. Quelques jours avant le second tour, une vidéo circule sur X et TikTok, partagée plus de 10 000 fois, prétendant montrer Luis Díaz et Daniel Muñoz faire le salut militaire "Firmes por la patria", slogan de campagne de De la Espriella, au moment de célébrer un but contre l'Ouzbékistan lors du premier match de la Colombie au Mondial (victoire 3-1).
La vérification est rapide : les images sont fausses, générées par intelligence artificielle. Les joueurs avaient simplement célébré le but en se tapant dans les mains. La Silla Vacía, organe de fact-checking de référence en Colombie, classe le contenu comme "faux". Mais la vidéo avait déjà fait son chemin dans les fils d'actualité d'une population à quelques heures du vote.
Après la victoire de De la Espriella au second tour, Daniel Muñoz, auteur du premier but colombien dans ce Mondial puis unique buteur lors du succès 1-0 face à la RD Congo, a liké les publications du président élu sur les réseaux sociaux. D'autres internationaux se manifestent également : Jhon Durán, James Rodriguez, Falcao et d'autres suivent le leader politique sur les réseaux. Des gestes qui interviennent après une polémique avant le Mondial, où certains joueurs avaient refusé de prendre une photo avec la fille du désormais ancien président Gustavo Petro, classé lui au centre gauche.
Vainqueur, le maillot à la main
Quand De la Espriella prononce son discours de victoire à Barranquilla, il porte une fois encore la camiseta jaune. Sa campagne avait invité tous ses sympathisants à revêtir le maillot le jour du vote, le 21 juin 2026. Un résultat à 49,66% contre 48,70%, soit un peu plus de 250 000 voix, laisse le pays coupé en deux.
Dans les rues de Bogotá, la seule grande ville à avoir massivement voté pour Cepeda, des supporters portent le même maillot que les partisans du vainqueur. Le même tissu jaune, les mêmes couleurs, des significations devenues contradictoires. Le maillot de la Colombie ne réconcilie plus les Colombiens, depuis quelques semaines, il les divise profondément.
Nul ne doute que les agissements de chacun des joueurs de l'équipe nationale sera scruté face au Portugal, ou bien modifié avec l'IA, pour coller aux opinions politiques de l'un ou l'autre du clan. Sur les réseaux sociaux, les deep fakes et fakes news en tout genre inondent encore les fils d'actualité, avec notamment une vidéo relayée où l'on voit les proches des joueurs qui célébreraient la victoire du leader d'extrême-droite. Une mise en scène clament les concernés. Pas sûr qu'une grande performance des Cafeteros ne suffise à effacer la fracture qui sépare la société colombienne, sur le maillot de la sélection et au-delà.
