Flashscore : En tant qu'Hall of Famer et que Lorraine, que pensez-vous de ce combat entre votre compatriote Flora Pili et Katie Taylor ?
Anne-Sophie Mathis : Pour être honnête, Flora n'a pas le niveau de Taylor, c'est sûr. En même temps, Taylor était déjà la meilleure chez les amateurs et c'est actuellement la meilleure chez les professionnelles. Mais Flora a énormément progressé, elle a pris en masse musculaire. Donc je me dis qu'elle a une chance sur deux. Pourquoi pas ? Je me dis que ça peut aller vite, un coup peut tout faire basculer et, dans tous les cas, elle a tout à prendre de ce combat-là, surtout qu'en boxe, on n'est jamais à l'abri de rien.
C'est le dernier combat de Taylor, elle est à domicile. Il faudra absolument un KO à Pili pour s'imposer ?
Elle boxe à l'étranger et on sait que si elle ne gagne pas par KO... En tout cas, ça va lui faire de la notoriété. Flora ne baisse pas les bras, elle va faire un gros combat. Ce sera un beau match, c'est sûr, avec beaucoup de combativité. Même si elle s'arrête, Taylor est toujours au top, elle l'a encore démontré lors de sa dernière sortie contre Amanda Serrano. Elle est toujours là, elle a son rythme et en face, il faut le tenir parce que pour elle, c'est une habitude. Elle a quatre poumons la fille (rires). Est-ce que Flora sera en mesure de tenir, d'être toujours à fond ? Le cardio va beaucoup compter.
Taylor fait partie des meilleures boxeuses de l'Histoire.
Exactement. C'est une chance de pouvoir l'affronter. Voilà, tu as une chance sur deux. Si je me mets à la place de Flora, je me dis "moi aussi j'ai mes chances, je me suis entraînée pour, alors pourquoi je n'y arriverais pas ?".
En juin, elle nous confiait qu'elle avait bien conscience de son statut mais qu'elle n'avait rien à perdre et qu'il fallait vivre le moment à fond.
Le stade sera plein, elle prend une bonne bourse et il y a tout ce qu'elle est en train de prendre en ce moment. Pour la boxe féminine française, c'est important et super gratifiant de rencontrer la numéro 1 mondiale. J'espère que ça va mettre un petit coup de boost au niveau des médias, parce qu'on est vraiment au Moyen-Âge avec la boxe féminine.
Si Pili bat Taylor, elle vous rejoindra au Hall of Fame ?
Honnêtement, une victoire compterait mais ça pourrait ne pas suffire pour que les médias influent sur les personnes qui nomment les candidats au Hall of Fame. Je pense qu'il faut un deuxième truc. Je sais que pour moi, il a fallu plusieurs combats. J'avais battu deux fois Myriam Lamare, puis battu Holly Holm aux États-Unis, et d'autres Américaines. C'est un ensemble en fait. Si Flora gagne, c'est super, mais je ne pense pas qu'ils resteront là-dessus pour l'introniser.
Au niveau français, une victoire la mettrait au niveau de Georges Carpentier et Marcel Cerdan ?
Il faudrait qu'elle gagne avec la manière. Si elle met de bons coups bien placés, et qu'à un moment donné, elle la touche et la fait tomber, là, il n'y aurait pas à discuter. Si c'est dans des échanges, qu'un coup passe et que ça met Taylor KO - et ça peut arriver - ce serait peut-être différent.
Vous disiez que la boxe féminine française vivait au Moyen-Âge. Dès que l'annonce du combat a été faite et que la billetterie a ouvert, Croke Park a été sold out en quelques heures. C'est un autre monde ?
Ça fait déjà un petit bout de temps que les femmes attirent. Mais c'est comme chez les hommes en fait : il y a des noms qui ressortent et quand ils sont là, tu sais que tu vas remplir. À mon époque, des filles venaient boxer en France parce qu'aux États-Unis, elles ne prenaient rien comme bourse. Elles n'étaient pas forcément connues, malgré un bon palmarès. Par exemple, j'ai boxé la soeur d'Amanda Serrano, Cindy (pour le titre unifié des welters en octobre 2011, ndlr). Elle était venue parce qu'elle avait autant de victoires que de défaites et elle gagnait mieux chez nous. Or en ce moment, au niveau féminin, il y a pas mal de noms qui ressortent. C'est aussi grâce à Jake Paul qui organise de grandes soirées. Il y va au taquet et il ne se trompe pas.
Jake Paul n'est pas le plus grand des féministes mais il a perçu qu'il pouvait faire du business, au point d'organiser au Madison Square Garden. Comme quoi, il y a de l'argent dans le sport féminin.
Quand j'ai rencontré Myriam Lamare, c'était en 2006 et je me demandais pourquoi les Acariès nous avait fait boxer l'une contre l'autre. C'était arrivé trop vite. Ils auraient dû nous mettre dans une catégorie différente, nous faire boxer toutes les deux dans la même soirée et puis, au fur et à mesure, ajouter des filles qui auraient pris de l'ampleur. Et au bout d'un moment, on se serait affrontées. Peut-être qu'ils n'y croyaient pas.
Est-ce qu'on pourrait imaginer une organisation collective entre boxeuses pour faciliter les possibilités de combats mais aussi de sparrings ?
À mon époque, je n'avais pas le choix : je devais mettre les gants avec des gars ou avec des amateurs. Quand je demandais à des boxeuses pros, c'était toujours non, probablement pour que je ne connaisse pas leur technique ou des choses comme ça. Il n'y avait qu'avec l'Équipe de France que je pouvais m'entraîner dans un autre style de boxe qui n'était pas approprié. J'essayais de m'adapter mais ce n'était pas du tout le même rythme. Quatre filles tournaient tous les trois rounds et à la fin, j'étais morte (rires). Mais c'est vrai que chez les filles, ce n'est pas évident.
Quand vous affrontez Lamare, c'était elle la favorite des médias.
J'étais vachement introvertie et je ne le regrette pas parce que je n'étais pas du genre à remettre en avant. Pour moi, le principal c'était de gagner juste ce qu'il me fallait pour bien vivre.
Le niveau d'intensité était très élevé.
Ça m'a fait penser à Taylor contre Serrano. C'était vraiment le même style de combat. Elles, c'était en 2025 alors que nous c'était il y a quasiment 20 ans.
Vous connaissez les grands événements puisque vous avez boxé à Bercy. Comment l'aviez-vous géré et quels conseils pouvez-vous donner à Pili qui va entrer devant plus de 80.000 personnes ?
Je pense que j'avais quelque chose d'inné parce que j'ai toujours su me focaliser uniquement sur mon adversaire. Honnêtement, il n'y a qu'à la fin où j'ai pu entendre quelques voix, quand on avait terminé le combat. Sinon, je suis bien incapable de dire qu'il y avait un tel ou un tel qui me disait "Allez Anne-So", qui était dans le public, qui m'encourageait. Je ne voyais qu'elle. À l'époque, on se débrouillait par nos propres moyens, sauf que là, je sais que Flora a un préparateur mental. Encaisser psychologiquement, ce n'est pas évident. Donc, elle a cet avantage-là et c'est super intéressant. J'étais une dure à cuire, je n'en ai pas eu besoin mais peut-être que j'aurais dû. Ça m'aurait quand même soulagé parce que ça m'a un peu perdu quand j'ai arrêté ma carrière.
La redescente d'adrénaline après un tel combat est difficile ?
Aujourd'hui, je pense que les filles sont suivies ou, du moins, elles ont la possibilité de l'être. C'est un grand atout parce que moi, j'ai beaucoup. Je peux le dire : il m'a fallu dix bonnes années pour remonter la pente. Je faisais une dépression, j'étais retombée dans l'anonymat, j'avais un boulot comme tout le monde, j'avais pris du poids. Je n'avais plus l'effervescence autour de moi, ni l'adrénaline.
Ce combat de Pili va-t-il servir à la boxe féminine française ou rester un one-shot ?
Oui et non. En fait, ça va dépendre de ce qu'elle va mettre en place et comment elle va tenir le combat. Parce que si elle boxe sans plus et qu'en plus, elle le paie, il n'y aura pas de grosses répercussions. En revanche, si elle fait le show, qu'elle sort un combat de dingue dans le style de qu'on avait fait avec Lamare, là il y aura des répercussions parce que, justement, ça va taper dans l'oeil des gens. Il y a toujours des gens pour dire qu'elle ne va pas tenir, qu'elle va prendre un KO mais si elle fait les dix rounds et qu'elle reste debout, ça reste. Flora doit marquer les esprits.
