Roberto Martínez a grandi à Balaguer, en Catalogne, où il intègre dès l'âge de neuf ans les équipes de jeunes du club local avant de rejoindre les catégories jeunes du Real Saragosse. Il gravit les échelons du club aragonais aux côtés de deux autres jeunes prometteurs, Jesús Seba et Isidro Díaz, et s'installe en équipe réserve à partir de la saison 1992-1993. Cette même saison, lors de la dernière journée de championnat, au stade Vicente-Calderón, l'entraîneur Víctor Fernández le fait entrer en jeu contre l'Atlético de Madrid : ce seront ses seules minutes en Liga.
Revenu jouer au niveau régional à Balaguer, où il gère une école de football en guise d'alternative au service militaire, sa carrière bascule à l'été 1995. Paul Hodgetts, un ancien footballeur reconverti en directeur général de JJB Sports, la chaîne de magasins de sport basée à Saragosse et appartenant à Dave Whelan, repère Martínez et ses deux coéquipiers du Real Saragoza B. Whelan, lui-même ancien joueur de Blackburn Rovers devenu entrepreneur après une fracture de jambe en finale de la FA Cup 1960, vient de racheter Wigan Athletic, un club sans histoire de la Third Division anglaise (le quatrième et dernier échelon professionnel), avec l'ambition déclarée de bâtir un stade de 25 000 places et de hisser le club en Premier League en cinq ans. Faire venir trois jeunes espagnols dans la division la plus modeste du football anglais est alors un pari si inhabituel qu'il fait immédiatement parler de lui dans la presse britannique, qui surnomme le trio "The Three Amigos", en référence à la comédie de 1986.
Les "Three Amigos" de Wigan
Martínez lui-même racontera plus tard l'accueil réservé par Whelan pour convaincre les trois jeunes Espagnols de franchir le pas : "Dave Whelan a tout fait pour nous donner envie de signer pour le club. Nous sommes arrivés en juillet 1995 et, en plus d'être accompagnés par notre agent, nous avions toujours quelqu'un de JJB Sports qui parlait espagnol avec nous. Tous ceux qui se sont occupés de nous cette semaine-là nous ont fait sentir spéciaux et bienvenus. Ils ont même organisé une excursion à Blackpool et, comme par miracle, il a fait beau ce jour-là !"
Le choc culturel et sportif, lui, est immédiat : Jesús Seba se souviendra que "ce qui nous a le plus surpris, c'est que les attaquants de notre équipe, aussi jeunes soient-ils, avaient tous un dentier", tant la Third Division de l'époque était marquée par la dureté et le jeu direct. Isidro Díaz résumera leur adaptation ainsi : "Je crois qu'on s'est intégrés justement pour ça, parce qu'on était différents des autres."
Martínez, qui ne parle pas un mot d'anglais à son arrivée, inscrit pourtant un but dès son premier match officiel sous le maillot de Wigan, contre Gillingham, à l'ouverture de la saison 1995-1996. Il termine l'exercice comme meilleur buteur du club avec 13 réalisations et intègre l'équipe-type de la division. Il traversera cinq saisons comme joueur sous les ordres de neuf entraîneurs différents, tant le projet de Whelan brûle les étapes, avant de refuser une offre de Sheffield pour prolonger avec Wigan. De ce trio de Zaragozans partis à l'aventure, il est le seul à ne jamais rentrer : Seba repart en Espagne dès 1997, faute de temps de jeu, avant de finir sa carrière au Portugal puis en troisième division espagnole ; Díaz suit un chemin similaire, via Wolverhampton et Rochdale. Martínez, lui, restera dix ans à Wigan comme joueur puis entraîneur, sera désigné meilleur joueur de l'histoire du club par les socios en 2005, et ne reviendra jamais vivre en Espagne.
Il racontera plus tard, en évoquant cette arrivée à 21 ans dans l'anonymat total d'un club de quatrième division anglaise : "Tu arrives là-bas et la montagne est si grande que tu n'as pas d'autre objectif que survivre." Interrogé par Marca en mai 2021 sur l'ensemble de ce chemin parcouru, il résumait sa trajectoire ainsi : "Mon histoire, il faudrait la tourner à Hollywood et la raconter à mes petits-enfants. Tout a commencé quand j'ai quitté le foyer familial pour partir à Saragosse à 16 ans, puis j'ai quitté l'Espagne pour le Royaume-Uni à 21 ans, avant de partir pour la Belgique à 44 ans."
Un profil forgé en Angleterre, presque plus britannique qu'espagnol
Au-delà de la simple expatriation, c'est toute la culture professionnelle de Martínez qui s'est construite outre-Manche. Marié à une Écossaise, installé au Royaume-Uni pendant plus de vingt ans comme joueur puis entraîneur, il est régulièrement décrit dans la presse hispanophone comme un quasi-inconnu chez lui avant 2018, un profil résumé par ce titre consacré à son parcours : "Catalan, avec un accent britannique, admirateur de Johan Cruyff". L'analyste tactique espagnol Martí Perarnau, référence reconnue en Catalogne, le décrivait dès 2016 comme l'exemple même d'"un Espagnol presque totalement assimilé au Royaume-Uni", après près de vingt ans passés sur place comme joueur et entraîneur.
Martínez lui-même a explicitement revendiqué cette identité de manager à l'anglaise. Dans une interview accordée à Coaches' Voice, il racontait ses débuts sur le banc de Swansea en 2007 en ces termes : "Je voulais construire une philosophie de jeu, endosser toutes les fonctions propres à un manager du football britannique : planifier la vision des trois ou quatre prochains mercatos, miser sur de jeunes joueurs à fort potentiel et prendre le temps de travailler avec eux. Je crois avoir toujours gardé cette façon de faire, aussi bien dans les clubs que dans les fédérations où je suis passé. C'est comme si tu prenais des décisions en pensant que tu vas occuper ce poste pendant les cinquante prochaines années, et je crois que c'est la seule manière de faire." Il ajoutait : "La réalité des résultats, la nature même de notre métier, ne te donne pas cette stabilité, mais je considère fondamental pour un entraîneur d'agir avec cette mentalité de permanence. Je l'ai toujours associée à la culture britannique du manager anglais, qui m'a fasciné dès le premier jour."
Outre l'aspect managérial, c'est surtout son manque de culture tactique à l'espagnol, son pragmatisme et sa vision de surtout miser sur le fait de mettre ses meilleurs joueurs en confiance au détriment parfois d'une identité collective qui l'écarte des postes d'entraîneurs dans son pays. Lui-même le reconnaissait dans son entretien à El País de juillet 2021 : "Comme entraîneur, je ne crois pas avoir signé un seul autographe en Espagne. C'est normal, j'ai fait toute ma carrière au Royaume-Uni et il est très difficile d'avoir cette connexion avec les gens. Pendant les sept saisons que j'ai passées en Premier League, je n'étais pas quelqu'un de proche pour le supporter espagnol." Il notait toutefois un basculement après l'élimination de la Roja au premier tour du Mondial 2018 : "Quand la sélection espagnole a été éliminée, les supporters me disaient qu'ils étaient avec la Belgique. Ce fut un moment de grande proximité." Il restait malgré tout confiant sur l'avenir : dans une interview à As pour l'émission La Futbolería, en juin 2020, il affirmait être certain d'entraîner un jour en Espagne.
Évoqué deux fois sur des bancs espagnols
Le rendez-vous manqué le plus flagrant avec sa terre d'origine remonte à l'été 2018. Après la troisième place de la Belgique au Mondial russe, le poste de sélectionneur espagnol se libère avec le limogeage de Julen Lopetegui. La presse ibérique évoque alors sérieusement le nom de Martínez. Interrogé en marge du World Football Summit à Madrid, fin septembre 2018, sur un éventuel appel de la fédération, il répond sobrement : "Non. J'étais sous contrat pour le projet belge en vue du Mondial." La RFEF choisira finalement Luis Enrique.
Rebelote en octobre 2021, quand le nom de Martínez circule pour succéder à Ronald Koeman au FC Barcelone, porté par son amitié avec Jordi Cruyff. Dans une interview au quotidien belge Het Laatste Nieuws, il coupe court : "Il n'y a absolument rien. Il n'y a aucun contact." Quelques heures plus tard, en conférence de presse, il refuse même d'entrer dans le débat : "J'ai été très clair depuis le début. Je ne dois pas parler de rumeurs. (...) Je ne commente jamais ma situation personnelle."
"Ce n'était pas le bon moment" : le constat, sans amertume, à la veille du match
Le sujet est resté d'actualité jusqu'à la veille de ce huitième de finale. En conférence de presse ce dimanche, de nouveau interrogé sur ce vide dans son parcours, Martínez a livré une réponse posée, presque philosophe : "Mon cas est différent. Je n'ai jamais travaillé en Espagne. Cela paraît incroyable, mais j'ai vécu 21 ans au Royaume-Uni, 21 ans en Espagne, sept en Belgique et trois ans et demi au Portugal. Ma maison, c'est là où se trouve ma famille et ma mission. Pour moi, l'important est d'être très proche des joueurs et de ce que représente notre sélection. Je remercie pour la force et tout ce que nous avons vécu à Toronto, le peuple portugais a été incroyable. Près d'un demi-million... La force était incroyable. Voilà. La passion compte beaucoup. Et en tant que sélectionneur, la fierté est immense."
Relancé plus frontalement sur l'absence d'offre venue d'un grand club espagnol au cours de sa carrière, il a refusé de céder au regret : "D'abord, dire que j'ai eu des opportunités. Mais dans la carrière d'un entraîneur, je crois beaucoup au timing. J'aime boucler un cycle. Et ce n'était pas le bon moment. Je ne regarde pas cela. Je suis parti de chez moi avec la passion de jouer au football. Ensuite, d'entraîner. J'ai fait cela au Royaume-Uni et cela fait partie de mon parcours. Je suis quelqu'un de très curieux. Mais le football et la passion pour ce sport m'ont permis de découvrir différents pays. J'en suis très fier. Je ne regarde jamais ce que je n'ai pas réussi, mais je profite de ce sur quoi je peux travailler."
Un Espagnol historique sans l'Espagne
Ironie du sort, c'est justement sous d'autres couleurs que Martínez a bâti une statistique historique pour le football... espagnol. Sa victoire contre la Croatie en 16e de finale le 3 juillet dernier, lui a permis d'atteindre neuf victoires en phases finales de Coupe du monde toutes sélections confondues (deux avec le Portugal, sept avec la Belgique), dépassant Vicente del Bosque et devenant l'entraîneur espagnol le plus victorieux de l'histoire du Mondial. Il détient aussi désormais le record du nombre de matchs dirigés en phases finales par un sélectionneur espagnol (14) et affiche, à la tête du Portugal, le meilleur pourcentage de victoires de l'histoire de la sélection lusitanienne : 68 %, avec 30 succès en 44 rencontres. Un an plus tôt, le 8 juin 2025 à Munich, c'était encore lui qui privait l'Espagne d'un titre, en s'imposant aux tirs au but (2-2, 5-3 t.a.b.) en finale de la Ligue des Nations.
Si Martínez tient à démontrer toutes ses qualités lors d'un "derby de la péninsule ibérique" en 8e de finale, l'Histoire ne joue pas en sa faveur. À ce jour, aucun sélectionneur n'a jamais réussi à éliminer son propre pays d'origine lors d'une phase à élimination directe de Coupe du monde. Le cas de figure s'est produit à six reprises, comme le rappelle le compte statistique Míster Chip, et à chaque fois, c'est le pays natal du sélectionneur qui a eu le dernier mot.
Lundi, à Arlington, Roberto Martínez tentera donc bien plus qu'une simple qualification en quarts de finale. Il tentera d'écrire une première dans l'histoire du Mondial : devenir le tout premier sélectionneur à éliminer, en phase à élimination directe, le pays qui n'a jamais voulu de lui.
La Coupe du monde 2026 se déroulera du 11 juin au 19 juillet aux États-Unis, au Canada et au Mexique. Le tournoi réunira 48 sélections et se jouera dans 16 stades modernes.
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