Elles n'ont jamais disputé la moindre minute en professionnel et ne feront leurs débuts avec le FC Nordsjælland qu'à partir de la saison 2026-2027. Et pourtant, à seulement 18 ans, Nsira Ouedraogo, qui se fait appeler Safi Ouedraogo ou Nsira Safi, et Sery Grace Ruth sont déjà des pièces maîtresses de la Côte d'Ivoire lors de cette CAN 2026, qui constitue leur tout premier grand tournoi international. Formées ensemble à la Right to Dream Academy au Ghana, engagées ensemble avec le club danois, alignées ensemble par Reynald Pedros depuis le début de la compétition : leurs trajectoires se ressemblent presque trait pour trait, à un détail près sur leurs débuts respectifs à l'académie.
Déjà décisives avant leurs débuts en professionnel
Les chiffres parlent pour elles. Sur les trois premiers matchs de poule des Éléphantes, Safi Ouedraogo affiche 2 buts et 3 passes décisives, un total obtenu en un temps record. Contre le Burkina Faso pour le match d'ouverture (victoire 4-1), elle est à l'origine du 3-0 en offrant un corner brossé transformé de la tête par Ines Konan, avant d'inscrire elle-même un but splendide sur coup franc direct à la 56e minute. Trois jours plus tard face à l'Afrique du Sud (2-2), elle délivre deux nouvelles passes décisives, coup sur coup, pour sa complice Sery Grace Ruth, auteure d'un doublé. Puis, lors du succès décisif contre la Tanzanie (2-1), qui qualifie la Côte d'Ivoire pour les quarts de finale face à l'Algérie, c'est encore elle qui ouvre le score d'une reprise de volée en pivot avant de provoquer un penalty transformé par Konan, le tout malgré un choc à la tête et un large bandage sur le haut du crâne. Une prestation qui lui vaut d'être élue joueuse du match.
Sery Grace Ruth n'est pas en reste. Outre son doublé face à l'Afrique du Sud, qui lui vaut elle aussi de remporter le trophée de joueuse du match, où elle a crucifié la défense sud-africaine par deux fois sur des ballons lancés en profondeur par sa coéquipière de toujours, elle est aussi à la conclusion d'un centre lointain qui a lancé l'action du but de la victoire contre la Tanzanie. Une association Ouedraogo-Sery qui fonctionne déjà à plein régime, forgée bien avant leur arrivée en sélection A.
Deux joueuses très complémentaires
Interrogée sur ce qui distingue les deux joueuses, Jessica Davis, actuelle directrice sportive du FC Nordsjælland féminin, n'a aucun doute : leurs qualités identifiées très tôt sont aussi exceptionnelles que différentes. "Safi est le genre de joueuse qui peut vraiment créer quelque chose à partir de rien, et le faire toute seule. Elle a une vitesse incroyable, elle est très, très forte, et elle est très dangereuse devant le but, tout en étant capable de mettre ses coéquipières dans de bonnes positions. Mais de manière générale, je dirais que Safi est une joueuse très individuelle, capable de faire la différence par elle-même", détaille-t-elle. Le profil de Sery est à l'opposé : "L'impact de Sery est vraiment intéressant, parce qu'elle influence tout le monde autour d'elle et rend ses coéquipières meilleures en les mettant dans de bonnes positions. Dans le contexte d'une équipe, Sery a un impact énorme sur tout le monde. C'est une leader sur le terrain, elle utilise beaucoup sa voix, elle dirige les joueuses autour d'elle."
Cette complémentarité de style explique, selon la dirigeante danoise, pourquoi les statistiques des deux joueuses s'entremêlent autant sur le terrain : "Il y a une vraie connexion entre elles deux, parce qu'elles jouent ensemble depuis de nombreuses années. C'est pour ça qu'on voit un but de Safi avec une passe décisive de Sery, ou un but de Sery avec une passe décisive de Safi : elles sont juste très bien connectées." Une alchimie qui ne s'est pas construite en un jour : lorsqu'elles évoluaient encore au sein de l'équipe garçons de Right to Dream, les deux joueuses bénéficiaient d'un jeu moins structuré et pouvaient se concentrer sur un profil davantage tourné vers l'attaque. Leur intégration progressive au sein du groupe féminin professionnel du FCN les a obligées à apprendre un tout autre registre : les courses de récupération, la rigueur défensive, le respect d'un système collectif. "Je pense que leur plus grand développement a été d'apprendre à jouer au sein d'une équipe compétitive et des rôles qu'elles doivent y remplir, plutôt que d'être simplement libres", résume Jessica Davis, qui insiste cependant sur l'équilibre trouvé avec le staff pour ne jamais brider leur instinct : "On ne peut pas vraiment les limiter en leur disant qu'elles doivent rentrer dans une case, sinon on perdrait l'individualité qu'on voit chez chacune d'elles."
De l'académie ghanéenne de Right to Dream à une CAN vécue ensemble
Si leurs parcours se ressemblent tant aujourd'hui, ils n'ont pourtant pas commencé de la même façon. Sery Grace Ruth a été repérée lors d'un essai réservé aux garçons, où elle évoluait comme n'importe quel autre participant, avant d'être invitée à intégrer l'académie. "Je suis arrivée à l'académie au Ghana en 2018, et cela a été pour moi un défi de taille, mais salutaire. Je me suis prouvé à moi-même que je suis capable de m'adapter et de surmonter les difficultés", confiait-elle lors de l'annonce de son transfert.
Le chemin de Safi Ouedraogo, lui, a été plus long. Repérée par une vidéo, elle a d'abord été invitée à Right to Dream pour un essai plus officiel, avant d'être renvoyée chez elle. Un scénario qui s'est répété par trois fois : à chaque retour, on lui remettait une longue liste de points à travailler, et elle s'y attelait avec sérieux. Ce n'est qu'au quatrième passage, en 2019, qu'elle a officiellement été retenue pour rejoindre l'académie, où Sery l'avait donc précédée de quelques mois. Les deux joueuses, toutes deux originaires d'Abidjan, ont ensuite grandi dans le même environnement mixte, où les meilleures footballeuses s'entraînent aux côtés des garçons pour accélérer leur progression.
Le choix de la voie sportive n'a pas toujours fait l'unanimité dans les deux familles, partagées entre le désir de voir leurs filles poursuivre une scolarité classique et celui de les laisser se consacrer au football. C'est notamment la réussite de plusieurs garçons ivoiriens formés par Right to Dream, à l'académie comme ensuite au FC Nordsjælland, qui a fini de convaincre les proches de Safi et Sery que la voie du football pouvait être un vrai projet d'avenir. Les deux joueuses n'ont pour autant jamais délaissé les bancs de l'école : en plus d'un enseignement plus traditionnel, elles ont bénéficié d'une importante formation aux compétences pratiques, de l'utilisation d'un compte bancaire à la gestion des courses en passant par la cuisine. Un équilibre qui, selon Right to Dream, a fini par satisfaire les deux familles, sans qu'il n'y ait jamais eu de réel bras de fer sur le sujet.
Longtemps, la filière féminine de Right to Dream au Ghana a d'ailleurs été pensée avant tout comme un tremplin éducatif, davantage que comme une rampe de lancement vers le football professionnel. Un logiciel qui a changé avec l'exemple de Princess Marfo, comme le raconte Jessica Davis : "Beaucoup des joueuses les plus talentueuses du programme de Right to Dream au Ghana s'entraînaient avec les garçons. C'était une situation similaire pour Princess Marfo, la première joueuse de Right to Dream Ghana, côté filles, à avoir signé pour le FC Nordsjælland, en janvier 2022. Princess a en quelque sorte ouvert la voie en étant la première fille de Right to Dream à choisir de ne pas suivre la filière éducative vers l'université, mais plutôt la voie du football professionnel. Et quand Princess a fait ça, je pense que ça a ouvert la porte à la génération suivante de joueuses." Safi et Sery, alors à l'académie ghanéenne, ont suivi de près ce parcours pionnier avant de rejoindre elles-mêmes, pour la première fois, un stage de préparation avec l'équipe première féminine du FCN au Danemark, à l'été 2022, alors qu'elles n'avaient que 14 ans.
Le double exemple de Princess Marfo, passée du FC Nordsjælland à la NWSL aux États-Unis, a d'ailleurs joué un rôle décisif pour rassurer les familles de Safi et Sery, selon Jessica Davis : "Le chemin tracé par Princess a rendu les choses plus faciles à voir, parce qu'avant que ces deux-là ne signent leur contrat avec le FCN, Princess avait déjà signé un contrat professionnel ici au Danemark, puis un autre en NWSL, aux États-Unis. Beaucoup de filles à Right to Dream ont vu, pour la première fois, que c'était une option possible. Je pense que ça a rendu le travail de conviction auprès des familles beaucoup plus simple." Les deux joueuses bénéficient aujourd'hui d'une représentation formelle via des agences, qui les accompagnent aussi dans le dialogue avec leurs proches. "Ce que je sais avec certitude, c'est qu'avec le succès qu'elles connaissent aujourd'hui, les familles sont toutes convaincues que c'était la bonne décision. Il y a des gens qui sortent de partout pour leur montrer leur soutien, alors qu'il y a quatre ans, quand on a commencé à les engager sur cette voie, il y avait sans doute un peu plus de résistance", conclut-elle.
Deux ans "perdus" à cause de la réglementation
Autre point commun entre les deux joueuses : toutes deux auraient pu rejoindre l'effectif professionnel du FC Nordsjælland dès l'âge de 16 ans. C'est en tout cas ce qu'affirme Mads Davidsen, directeur du football de Right to Dream, à propos de Safi Ouedraogo : "Elle était suffisamment forte pour jouer en équipe première du FC Nordsjælland dès 16 ans. Elle a dû attendre deux ans à cause du règlement, mais ce sont les règles, et nous les appliquons." Une règle FIFA qui interdit à une joueuse mineure de changer de continent avant ses 18 ans, et qui explique pourquoi Safi "a passé du temps en Côte d'Ivoire et au Ghana avant de rejoindre le FC Nordsjælland cet été, à ses 18 ans", selon les mots de Davidsen, qui comprend le principe sans en nier les effets pervers sur des cas comme le sien : "Je comprends pourquoi cette règle existe, pour protéger les mineurs. À une époque, ça pouvait être un peu le Far West, avec des enfants déplacés d'une manière qui n'était bonne pour personne. Mais prise isolément, pour une joueuse comme elle, cette règle a limité son développement."
Un désavantage d'autant plus frustrant que certaines de leurs coéquipières européennes échappent à cette contrainte grâce à ce que Davidsen appelle la "règle Schengen", une exception FIFA qui autorise les transferts de mineurs entre pays de l'Union européenne dès 16 ans. "C'est comme ça, par exemple, qu'un joueur islandais de 16 ans dans notre effectif a pu rejoindre le FC Nordsjælland dès cet âge-là", illustre-t-il. Une possibilité qui ne concernait ni Safi ni Sery, toutes deux contraintes de patienter jusqu'à leurs 18 ans pour rejoindre définitivement le Danemark, alors que leurs homologues danoises peuvent intégrer l'académie du club dès 12, 13 ou 14 ans et disputer leurs premiers matchs officiels dès 15 ans. Un désavantage de trois années sur leurs coéquipières en puissance, que Safi et Sery ont comblé par de multiples séjours de préparation au Danemark au fil des dernières saisons, entre stages et entraînements avec le groupe professionnel à Farum.
Ces années d'attente n'ont pourtant pas été vécues comme une parenthèse vide. Les deux joueuses ont d'abord passé beaucoup de temps à jouer avec les garçons à Right to Dream, au Ghana, une expérience décrite comme géniale par leur entourage. Puis, une fois intégrées à l'environnement du FC Nordsjælland, elles ont pu s'entraîner tantôt avec les U19 féminines du club, tantôt avec l'équipe première féminine. Un changement d'ambiance qui a son importance : se retrouver enfin entourées de pairs, et notamment de filles de leur âge, a représenté une joie différente, un plaisir vécu autrement qu'à l'époque où elles s'entraînaient surtout avec des garçons.
Mads Davidsen revient aussi sur le niveau hors norme de Safi à l'entraînement, qui justifiait qu'elle s'entraîne avec les garçons de l'académie jusqu'à 16 ans passés, une situation rarissime selon lui : "Elle est exceptionnelle, et elle a été suffisamment forte pour s'entraîner avec des garçons jusqu'à 16 ans, ce qui est très rare, car normalement à cet âge, la différence physique rend ça compliqué, les garçons devenant plus forts et plus rapides. Dans son cas, elle était largement au niveau, donc nous l'avons laissée s'entraîner davantage avec les garçons parce qu'elle avait besoin de ce niveau de challenge. Elle était trop supérieure face aux filles." Il va jusqu'à la désigner comme un cas à part dans l'histoire de l'académie : "C'est sans doute la joueuse qui s'est le plus entraînée avec des garçons plutôt qu'avec des filles dans sa carrière." Une porosité qui, selon lui, ne s'est jamais étendue aux matchs officiels mais qui a pu, à l'occasion, déborder sur des amicaux : "Elle ne peut pas disputer de matchs officiels avec des garçons mais nous avons parfois organisé des matchs amicaux. Les joueuses ivoiriennes présentes à cette CAN ont ainsi participé à la Gothia Cup en Suède, un tournoi réservé aux garçons, en amical, et il y a eu des anecdotes amusantes de recruteurs dans les tribunes qui prenaient des notes sans réaliser qu'ils regardaient des filles, tant le niveau était trompeur."
Une jeune filière ivoirienne
Les histoires de Safi Ouedraogo et Sery Grace Ruth s'inscrivent aussi dans une stratégie plus large de Right to Dream, qui a structuré ces dernières années une véritable filière féminine en Côte d'Ivoire, en plus de son académie historique au Ghana. "Nous avons aussi une structure en Côte d'Ivoire, et ces joueuses ont été repérées grâce à ça. Elles sont sur des bourses", explique Mads Davidsen, qui rappelle que la philosophie du projet reste avant tout éducative : "L'accent est mis sur la filière éducative, car nous avons une promesse de marque : chaque enfant que nous accueillons doit avoir un débouché." Onze joueuses issues des différentes académies Right to Dream (Ghana, Côte d'Ivoire, Égypte) étaient alignées lors de cette CAN féminine, un chiffre que le directeur du football veut voir grandir : "Onze joueuses à cette CAN, c'est déjà très beau, et nous en sommes fiers, mais comme côté masculin, ce chiffre doit continuer de grandir."
Pour Davidsen, Safi et Sery incarnent justement le basculement d'un projet longtemps pensé comme une filière de bourses d'études vers une véritable rampe de lancement professionnelle : "Aujourd'hui, avec Princess Marfo comme première illustration, et désormais Safi Ouedraogo et Sery Grace en Côte d'Ivoire, on commence à voir les effets de cet investissement."
La signature à Nordsjælland, enfin
Les deux transferts ont été officialisés à quelques mois d'intervalle. Safi Ouedraogo a paraphé l'été dernier un contrat professionnel de trois ans avec le FC Nordsjælland, courant jusqu'en 2029, avec une intégration prévue dans l'effectif premier dès cette saison 2026-2027 en Ligue A danoise. Chelsea avait pourtant été annoncé sur sa piste avant qu'elle ne choisisse le club de Farum. Sery Grace Ruth a elle aussi signé un contrat préliminaire, avec un transfert prévu pour l'hiver 2026. Selon Jessica Davis, les deux joueuses ont en réalité officialisé leur contrat professionnel dès leurs 18 ans, plus tôt cette année, et vivent déjà au quotidien à l'académie du FC Nordsjælland au Danemark, où elles s'entraînent avec l'équipe première féminine depuis leur anniversaire. Elles ne rejoindront toutefois officiellement le groupe pour les matchs qu'une fois la CAN terminée.
Jessica Davis n'avait pas caché son enthousiasme au moment d'annoncer les deux arrivées, dans deux communiqués distincts publiés sur le site officiel du club à quelques mois d'intervalle. Sur Safi Ouedraogo : "Nous sommes tous extrêmement fiers de pouvoir accueillir officiellement Safi dans notre équipe en 2026. Nous avons eu l'occasion de suivre son évolution au cours de ces dernières années, depuis ses débuts en tant que jeune joueuse timide issue du centre de formation jusqu'à ce qu'elle devienne une joueuse reconnue dans le monde entier du football. Cela a été formidable à voir." Elle poursuit : "Safi est un talent de classe mondiale, et nous sommes convaincus qu'elle évoluera au plus haut niveau. Sa capacité à changer le cours d'un match est unique, et elle représente une menace offensive constante. Comme pour tous les autres jeunes joueurs, nous ressentons une grande responsabilité de lui offrir le meilleur cadre possible pour qu'elle réussisse, et nous nous investissons pleinement dans la poursuite de son développement." Et d'ajouter, sur la portée symbolique du dossier : "Safi fait toujours partie du petit groupe de joueuses de Right to Dream qui s'engagent dans la voie professionnelle et rejoignent le FCN ; ce contrat revêt donc une grande importance pour l'ensemble de l'organisation, car elle deviendra une immense source d'inspiration pour de nombreuses jeunes filles. Nous sommes impatients de la voir à l'œuvre."
Même enthousiasme, toujours via le site officiel du club, au sujet de Sery Grace Ruth : "Nous ne pourrions être plus heureuses à l'idée de voir Sery porter le maillot du FCN en 2026. Nous l'avons rencontrée pour la première fois lors d'un stage d'entraînement au Ghana en 2022, et depuis lors, elle a toujours fait partie intégrante de l'équipe. Il était donc tout à fait naturel de l'accueillir dans notre effectif de Ligue A dès que l'occasion se présenterait", explique Jessica Davis, avant de détailler les qualités de la milieu de terrain : "Sery est un jeune talent exceptionnel et une joueuse très collective. Elle est polyvalente, travailleuse et possède une technique fantastique. Sa capacité à s'adapter à une équipe et à un style de jeu est unique, et je suis convaincue qu'elle a une grande carrière devant elle." Elle conclut : "Ce fut un plaisir de suivre son évolution au sein du centre de formation au Ghana, et le fait qu'elle soit prête à franchir cette étape témoigne clairement de tout le travail acharné accompli par toutes les personnes sur place. Nous sommes convaincus qu'elle aura un impact immédiat sur l'équipe, et nous sommes tous extrêmement fiers d'elle."
Les deux joueuses ont, elles aussi, exprimé leur joie au moment de signer. Safi Ouedraogo : "Je suis vraiment ravie de signer un contrat avec le FC Nordsjælland. J'attendais ce moment depuis longtemps, et j'ai hâte de poursuivre mon évolution au sein du FCN. (...) Je fais partie de Right to Dream depuis de nombreuses années maintenant, ce club et cette organisation sont donc comme une famille pour moi, et j'ai hâte de voir ce que l'avenir me réserve." Sery Grace Ruth, de son côté : "Je suis incroyablement heureuse et fière d'avoir signé un contrat avec le FC Nordsjælland. Cela compte beaucoup pour moi de signer avec le FCN et je suis sûre que ma famille est fière de moi. Right to Dream et le FC Nordsjælland sont comme une famille pour moi, je suis donc très heureuse que la prochaine étape de mon parcours se déroule ici, à Farum."
Un encadrement pensé sur mesure
Intégrer deux joueuses formées à des milliers de kilomètres, dans une toute autre culture, ne s'improvise pas. Le FC Nordsjælland s'appuie notamment sur l'expertise de Kylee Parsons, aujourd'hui directrice assistante de l'académie féminine du club, qui a vécu et travaillé trois ans au Ghana avant de prendre ce poste au Danemark. "Elle a été très importante dans ce processus, parce qu'elle comprend qui elles sont, d'où elles viennent, connaît les familles, et fait le lien entre les deux joueuses et les aspects plus organisationnels, à un niveau plus élevé", explique Jessica Davis. Une vigilance nécessaire pour ne pas plaquer sur Safi et Sery le même traitement que sur n'importe quelle recrue locale : "On veille à ne pas les traiter de la même façon que des joueuses scandinaves de 18 ans, parce qu'elles viennent d'un contexte différent. Elles ont besoin d'un niveau de soutien différent, elles doivent comprendre comment la vie fonctionne ici, alors que les joueuses danoises, elles, s'intègrent de façon quasi immédiate."
Cet accompagnement s'est construit sur plusieurs années et mobilise de nombreux intervenants, insiste la directrice sportive : "Il y a une vraie responsabilité qui repose sur nous, en tant qu'organisation, pour s'assurer qu'elles réussissent. On doit faire les choses bien, ce qui veut dire qu'il y a énormément de discussions qui ont lieu, et ça dure depuis des années. On a eu des groupes de travail avec la direction de l'académie, la direction technique, le référent pastoral au Ghana, en lien avec moi ici, avec Kylee ici, avec notre entraîneur principal, et nos équipes médicales qui échangent en permanence. Ça a vraiment demandé beaucoup de collaboration croisée, sur plusieurs années, pour que cette étape se passe bien."
Des étoiles montantes que le club veut protéger
Difficile de ne pas être marqué par la maturité affichée par les deux joueuses sur la scène continentale, elles qui n'avaient encore jamais porté le maillot des jeunes sélections ivoiriennes il y a un an à peine. Interrogée sur cette capacité à déjà porter une équipe à seulement 18 ans, lors de leur toute première grande compétition, Jessica Davis balaie l'idée d'une surprise : "Surprise, non. Impressionnée, oui. Encore une fois, on les observe depuis des années, donc on a déjà vu l'impact qu'elles ont eu à l'entraînement, en match, même en match amical. Il y a deux ans, on les a vues jouer contre l'une des meilleures équipes de Suède alors qu'elles n'avaient que 16 ans, et elles étaient toutes les deux parmi les meilleures joueuses sur le terrain, si ce n'est les meilleures. Alors aujourd'hui, avec quelques années de compréhension du jeu en plus, cet impact ne me surprend absolument pas. Je pense qu'elles dirigent chacune à leur manière, mais c'est fou de voir, à leur âge, le niveau d'éducation footballistique qu'elles ont déjà."
Elle dresse même un petit portrait comparé de leur maturité tactique : "C'est amusant de voir, parfois, que Sery se rend compte que les choses autour d'elle ne fonctionnent pas comme elles le devraient, parce qu'elle est très cérébrale et comprend ce que devrait être la structure de jeu. C'est drôle de voir cette conscience du jeu chez une joueuse de 18 ans. Et chez Safi, on perçoit aussi une forme de frustration, mais un peu différemment."
Depuis leurs prestations remarquées à cette CAN, les sollicitations autour des deux joueuses se sont multipliées. Jessica Davis reconnaît volontiers que son téléphone n'a cessé de sonner ces derniers jours, sans pour autant vouloir en faire trop autour de ce début de notoriété : "Pour être honnête, je crois fermement qu'il faut les laisser profiter de leur temps au FCN. Cela fait des années que ce moment se prépare. Et quand on a des joueuses aussi jeunes et talentueuses, il est très facile pour tout le monde, dans le monde entier, de commencer à parler de la prochaine grande chose. Légalement, ce ne sont plus des enfants, elles ont 18 ans, mais ce sont de jeunes personnes qui reçoivent énormément d'attention. Et parfois, il faut savoir les prendre sous son aile et les protéger du monde extérieur."
Elle assume vouloir garder les pieds sur terre autour du dossier, sans céder à l'emballement : "Nous voulons qu'elles profitent aussi de leurs premiers contrats professionnels au Danemark, sans se projeter trop loin. J'ai beaucoup d'échanges avec des gens à leur sujet, mais mon discours reste toujours le même : en ce moment, elles sont au FCN, et nous voulons qu'elles profitent d'être au FCN. Il n'y a aucune conversation sur un éventuel départ, sur le moment où cela s'arrêtera." Un scénario que le club avait anticipé de longue date, précise-t-elle : "Nous étions très conscients, et nous préparions cela depuis longtemps, que ce tournoi allait être la première grande occasion pour le monde de vraiment les découvrir. Nous savions que ça arriverait. Mais nous travaillons dur pour simplement les laisser profiter de l'expérience qu'elles vivent à la CAN, et de celle qu'elles vont vivre au Danemark." Et de conclure, dans un esprit résolument protecteur : "Le football est une carrière, et pour elles, ça va devenir un métier. Alors tant qu'on peut y trouver de la joie, il faut en profiter, parce que ça change un jour, quand on est plus âgé et qu'on ne fait plus que se présenter au travail. Pour l'instant, elles se présentent au travail et c'est la meilleure chose au monde. On veut les laisser vivre ça aussi longtemps que possible."
Une complicité à toute épreuve
Sur le terrain comme en dehors, la complicité entre les deux Ivoiriennes saute aux yeux. Reynald Pedros, sélectionneur de la Côte d'Ivoire, ne tarissait pas d'éloges à leur sujet en début de tournoi, dans des propos accordés à L'Équipe : "Safi a 18 ans, c'est l'avenir du football ivoirien avec Sery Grace Ruth, qui est aussi à Nordsjælland, un club pro qui aide leur développement. Elles aiment jouer. Insouciantes, elles ne calculent pas. On a besoin de ce genre de joueuses." Signe supplémentaire de leur proximité, c'est Safi Ouedraogo elle-même qui s'est chargée d'interviewer sa coéquipière pour la RTI en marge de la compétition. L'occasion pour Sery de la complimenter au passage sur son but inscrit sur coup franc contre le Burkina Faso : "Ton coup franc était très bien tiré, bien placé." Interrogée sur ses propres sensations, elle poursuivait : "Je me sens très bien, c'est ma première fois à la CAN féminine", avant d'appeler le public ivoirien à se mobiliser derrière la sélection : "Encouragez-nous, soutenez-nous, on va faire de notre mieux pour arriver loin dans cette CAN."
Jessica Davis confirme que cette proximité n'a rien d'un hasard construit par le club, même si elle a grandement facilité leur parcours commun : "On dit en anglais que c'est comme "attraper la foudre dans une bouteille" (une expression qui désigne le fait de réussir quelque chose d'extrêmement difficile, de rare et de presque impossible à reproduire, ndlr). On a vraiment beaucoup de chance qu'elles arrivent au même moment. Cela dit, on ne peut pas ignorer la relation qu'elles ont construite et la manière dont elles ont pu s'appuyer l'une sur l'autre pendant toutes ces années. Avoir quitté la maison si jeunes, avoir déménagé dans un nouveau pays, elles se sont toujours eues l'une l'autre. Des esprits en quelque sorte jumeaux, ces deux-là. Ce n'était pas nécessairement voulu au départ qu'elles arrivent en même temps, mais ça a rendu les choses beaucoup plus simples pour elles deux, sachant qu'elles ont chacune quelqu'un qui comprend cette expérience si particulière. Et ici, au Danemark, quand le mal du pays les rattrape, elles peuvent compter l'une sur l'autre pour se soutenir. Elles ont toujours quelqu'un avec qui parler leur langue. Elles ont toujours quelqu'un avec qui se remémorer des souvenirs. Elles ont toujours quelqu'un qui comprend le chemin parcouru pour en arriver là. Ce n'était pas calculé au départ, mais on en voit toute l'importance."
Elle nuance toutefois l'image d'un duo indissociable, les deux joueuses ayant pris leurs distances en grandissant : "Je ne dirais pas qu'elles sont collées l'une à l'autre, parce qu'elles sont un peu plus âgées maintenant. Je pense que quand elles étaient plus jeunes, c'était toujours un package deal. Mais maintenant qu'elles sont au Danemark, on voit un peu plus d'indépendance chez les deux. Elles se sont ouvertes, elles ont leurs propres amitiés dans l'équipe, leurs propres relations avec le staff." Leurs personnalités diffèrent d'ailleurs nettement, précise-t-elle : "Safi est un peu plus timide et met plus de temps à s'ouvrir au groupe, alors que Sery, dès le premier jour où elle arrive quelque part, se fait tout un groupe de nouveaux amis." Jessica Davis s'attend d'ailleurs à voir cette individualité s'affirmer encore davantage dans les prochaines années : "Je pense qu'elles arrivent maintenant à l'âge où elles vont vouloir tracer leur propre chemin, plutôt que d'être vues comme un bloc uni, et être vues comme deux individus. Ce sera vraiment intéressant de voir comment elles vont faire les choses différemment, et elles le feront."
Cette complicité s'observe aussi dans les petits gestes, glanés au fil des matchs de cette CAN : lorsque Sery a été remplacée, Safi s'est immédiatement précipitée vers elle pour la saluer ; et quand Safi s'est blessée à la tête contre la Tanzanie, c'est Sery qui semblait la plus inquiète sur le banc. Jessica Davis raconte aussi, avec un sourire dans la voix, l'ambiance particulière au sein du staff du FCN avant le match contre l'Afrique du Sud, où évolue la défenseure Bongeka Gamede, une joueuse que Safi et Sery admirent tout particulièrement : "On avait toute notre équipe qui regardait, et c'était vraiment amusant, parce qu'avant le match, on plaisantait avec elles pour savoir qui allait gagner, qui allait réussir à arrêter qui. Ça allait être du 2 contre 1, comment Bongeka allait gérer ça ? Safi et Sery admirent beaucoup Bongeka aussi, un peu comme quelqu'un de plus âgé qui partage une expérience similaire à la leur. C'était assez mignon de les voir toutes ensemble, et de voir comment elles étaient les unes avec les autres après le match."
Une chose est sûre : avant même d'avoir disputé le moindre match professionnel, Safi Ouedraogo et Sery Grace Ruth sont déjà devenues des visages familiers du football ivoirien. Et à Farum, on n'attend plus qu'une chose : les revoir sur les pelouses du FCN. "On ne peut plus attendre. On les soutient à fond, et bien sûr, on veut qu'elles connaissent le plus de succès possible à cette CAN. On a hâte qu'elles reviennent dans l'équipe. Ce sont clairement des joueuses qui ont un impact, sur le terrain comme en dehors. Donc quand la CAN féminine sera terminée, on sera ravis de les accueillir dès qu'elles seront prêtes", conclut Jessica Davis. Le rendez-vous des quarts de finale face à l'Algérie, samedi à 19h, s'annonce en attendant comme une nouvelle étape vers ce qui pourrait être, dès la saison prochaine sous le maillot rouge du FC Nordsjælland, une aventure européenne tout aussi prometteuse.
