Flashscore : Vous êtes triple champion des poids lourds, c'est un accomplissement énorme sachant que vous n'êtes professionnel que depuis 2021.
Mattar Garcia : Je suis passé pro à 31 ans, c'est assez récent. J'ai commencé la boxe tardivement, j'ai fait mon premier combat à 25 ans. Je suis monté rapidement en boxe amateur, j'ai pu faire ma place, gagner en expérience en Equipe de France. À un moment donné, je me suis dit qu'il valait mieux passer pro, non seulement par rapport à l'aspect financier mais aussi en raison des déplacements, des tournois internationaux car on pouvait s'absenter quasiment deux semaines. Ça devenait compliqué à assumer, j'étais un adulte aguerri, avec un appartement à payer, et j'ai fondé une famille. Le rythme amateur devenait difficile à tenir.
On dit souvent que la catégorie est à maturation lente, vous êtes dans la bonne tranche d'âge aujourd'hui et vous êtes classé dans le Top 100 mondial de Boxrec. Vous vous attendiez à grimper aussi vite ?
Je ne pensais pas arriver à ce niveau-là facilement. En pro, il faut avoir un promoteur. Je suis chez Palatina qui est, pour moi, le meilleur en France. Avant, j'avais le Boxing Club Montpelliérain qui organisait tout et a fait beaucoup pour me faire monter. Palatina m'a repéré et exposé. Disputer trois championnats de France en moins de six mois, je ne suis pas sûr que ce soit à la portée de tout le monde.
Être champion de France, c'est un accomplissement ?
C'est très, très important, surtout que j'avais été deux fois vice-champion de France chez les amateurs. L'être en pro, c'était une concrétisation, surtout que je vois les choses par étapes et dans l'ordre. Il faut d'abord devenir champion de ton pays avant d'envisager une ceinture européenne. C'est un ordre à respecter. Si on entend que le titre de champion de France n'est pas important, ça vient de gens qui ne savent pas le niveau qu'il y a. Des boxeurs le disent aussi mais ils esquivent parce qu'ils pourraient perdre.
Votre premier titre a été contre Mekhi Salli, après arrêt de l'arbitre à la 7e reprise. C'était une opposition de styles et vous avez surpris car vous êtes plus réputé pour votre technique que par votre puissance.
Je remarque qu'on dit souvent que les boxeurs techniques ne tiendront pas chez les pros. C'est faux ! Le bagage technique est important, on le voit bien au niveau mondial. Taper fort ne suffit pas, il faut un haut niveau technique, on le voit avec Oleksandr Usyk. Chez les lourds, tout le monde peut frapper mais la technique ajoute un avantage.
En plus d'Usyk, il y a aussi des profils comme Tyson Fury ou Anthony Joshua qui ont une grosse qualité de déplacement. Avant eux, les frères Klitchko étaient souvent dépréciés alors que leur technique était exceptionnelle.
Oui, à l'époque, on disait que c'était ennuyant comme boxe mais aujourd'hui, on se rend compte que, quand on regarde les palmarès, les meilleurs ont aussi beaucoup de combats en amateur. Il ne suffit pas de taper fort chez les lourds, il faut un certain bagage. Le jab de Wladimir Klitschko, capable d'annihiler la boxe de l'adversaire, c'était impressionnant. Le public aime voir les KO, mais il n'y a pas que ça dans la boxe.
Vous êtes 35e à l'EBU, la fédération européenne. Allez-vous chercher des combats de classement pour grimper dans ce classement ?
Je laisse vacant mon titre de champion de France, je l'ai défendu deux fois contre mes challengers officiels. Je pense que, maintenant, je dois aller voir plus haut. La ceinture européenne m'intéresse donc je veux monter et aller chercher ce titre, avant d'envisager des combats mondiaux.
Travailler avec Palatina, c'est l'assurance d'avoir des galas réguliers contre de bons adversaires ?
Un promoteur, c'est indispensable, d'autant qu'il veut te mettre en valeur pour ramener du monde à ses événements. Il faut se rendre attractif.
Vous avez partagé l'affiche notamment avec Hugo Morel, champion de France des welters, ça fait un beau gala.
Et maintenant Hugo va disputer une ceinture IBO le 9 mai. Palatina fait un gros travail de promotion pour générer de l'audience et de l'engouement autour de la boxe en France.
Chez les lourds, il n'y a pas de limite de poids. En revanche, il y a un équilibre puissance/mobilité/vitesse à trouver. Comment sent-on qu'on est en forme ?
C'est propre à chacun, de ce qu'on recherche. Si on prend l'exemple Arslanbek Makhmudov, je pense qu'il a besoin de prendre du poids pour être en forme optimale mais des boxeurs avec des gabarits comme moi, comme Tony Yoka ou comme Usyk, ont besoin de garder leur rapidité de mouvement et de conserver leur technique. Il faut trouver cet équilibre. Moi, ce qui me convient, c'est 111, 112, 113 kg, pas plus de 115. J'ai essayé plus haut mais ce n'était pas terrible.
Vous avez un physique à la Usyk qui était un lourd-léger au départ.
On fait tous les deux 1.92m. C'est une taille moyenne chez les lourds. J'ai la chance d'être polyvalent et c'est une taille intermédiaire, qui me permet aussi bien d'affronter des lourds plus petits mais aussi plus grands.
Est-ce que le discours des boxeurs a évolué ? Fury n'a pas eu peur de dire qu'il avait des troubles bipolaires et qu'il avait tenté de se suicider, mettant à mal le stéréotype du boxeur surhomme.
On a un statut de champion et on peut inspirer des jeunes. C'est pour ça qu'il faut véhiculer des bonnes valeurs. Je le fais notamment par mes posts sur Instagram, en prenant le risque d'avoir moins de followers mais avec qui je peux partager des points communs. J'ai mon vécu, mes origines, j'ai travaillé dans l'aide à la personne et j'ai côtoyé beaucoup de jeunes. Je me voyais mal partager des posts de voyou. Au contraire, je suis humble et déterminé. On peut avoir différentes personnalités, une dans le ring et une en dehors. Souvent, on pense que le mec dans le dur dans le ring l'est aussi en dehors. Ça colle à la boxe, comme l'association avec la mafia. Je fais un message de prévention avec les jeunes. Tu n'as pas besoin d'être méchant pour être un bon boxeur. C'est difficile de le faire comprendre.
Le travail d'un boxeur est très réfléchi, entre la préparation, la nutrition, la conduite d'une carrière. Mais une fois dans le ring, c'est une autre personnalité.
Ma femme me le dit souvent (rires). Je rentre dans la peau d'un autre personnage, où je peux charrier pour prendre l'ascendant psychologique, où je peux tirer la langue après avoir touché. Elle n'aime pas quand je suis trop sûr de moi et que je nargue parce que dans la vie de tous les jours, ce n'est pas moi.
Avec quel type de public travaillez-vous dans l'aide à la personne ?
Un public adolescent, souvent de l'accompagnement des mineurs accompagnés, de la protection judiciaire de la jeunesse, mais aussi des enfants avec du retard mental ou des troubles du comportement. C'est une expérience professionnelle incroyable parce que, quand on voit ces gamins s'en sortir et rebondir, c'est une leçon. Quand on s'entraîne, qu'on est dans le rouge et que c'est dur, on se dit que ce n'est rien parce que d'autres personnes ont de vrais problèmes. Ça me motive, j'ai toujours faim. Je prends aussi exemple sur les enfants de l'association "Les amis de Jeanba" que je parraine. Je vois le combat des parents au quotidien avec des enfants en situation de handicap et qui n'ont pas d'autonomie. Quand on voit leur envie, leur joie, ça fait relativiser.
>>> Le lien du site de l'association "les amis de Jeanba" est à retrouver ici
Cette volonté de rendre est très présente chez les boxeurs, que ce soit dans leur travail ou dans leur engagement associatif.
On se dit qu'on a de la chance d'être passé du bon côté et c'est important de véhiculer un message auprès des jeunes pour suivre ce chemin. On souhaite partager cette expérience et la boxe génère aussi une aura. Il y a beaucoup de respect pour les boxeurs, on est idolâtré, je m'en rends compte même avec d'autres sportifs ou même dans un dîner. Il faut savoir utiliser ça à bon escient, donner une bonne image parce que c'est très important. La boxe, c'est un sport différent et ça attire.
Parce que tout le monde comprend ce que c'est que de prendre un coup ?
Les boxeurs qui montent dans le ring ont un respect unanime pour ceux qui font comme eux, peu importe le niveau. On est seul dans le ring, même quand tu es accompagné de ta famille, de tes entraîneurs, de ton promoteur. Même s'il y a du trash talk, à la fin, il y a toujours cette accolade, ce respect. Chacun trouve un élément de motivation pour briller mais aussi pour se raccrocher, parce que ce n'est pas naturel de prendre des coups dans la tête, il faut vraiment être passionné pour y prendre du plaisir.
La soirée à l'Adidas Arena aurait été un temps fort de l'année mais il ne faut pas oublier que les salles plus petites sont pleines toute l'année, avec un public de connaisseurs fidèles. Il y a des problèmes financiers dans la boxe en France mais le public est toujours là.
Je donne des cours de boxe et j'entends souvent dire que la boxe est morte mais je constate des choses différentes. Ça m'est déjà arrivé d'être arrêté dans la rue pour me dire qu'on m'avait vu. Il y a encore des passionnés et la boxe ne mourra jamais. J'ai boxé dans des salles qui avaient l'air petites mais le soir du gala, c'était complet et l'ambiance était extraordinaire. Il faut redonner envie au public de se déplacer. La soirée à l'Adidas Arena était parfaite pour ça, Palatina travaille aussi dans ce sens. La qualité des événements fera venir. Et il ne faut pas oublier que le MMA a été bénéfique à la boxe anglaise et vice versa. On essaie aussi de montrer sur les réseaux sociaux la vie quotidienne des boxeurs, sortir des clichés parce qu'en vrai, tous les publics se croisent, peu importe les origines et les milieux sociaux, je le constate moi-même dans mes cours. On peut venir d'endroits différents, avoir des opinions politiques différentes, mais partager un très bon moment ensemble autour de la boxe, dans le respect et le vivre-ensemble.
