Est-ce que cette finale représente une sorte de duel pour la suprématie en Europe ?
Je ne crois pas, non. Il y a déjà eu d'autres finales Barça-Lyon, et il y en aura encore à l'avenir. Ce sont les deux équipes qui dominent le football féminin européen depuis des années. Mais le vainqueur de demain ne sera pas pour autant le meilleur d'Europe de tous les temps. Ce sont deux modèles différents, deux histoires différentes, deux clubs construits de façon différente. Lyon a une histoire plus longue dans le football féminin, ils ont commencé plus tôt à investir. Mais le Barça, ces dernières années, a représenté quelque chose de spécial : pas seulement pour ses victoires, mais pour la manière dont il les a obtenues.
Si l'on regarde les cotes des bookmakers, le Barça apparaît clairement comme favori. Vous le pensez aussi ?
Je ne crois pas qu'il y ait un favori aussi clairement. Si l'on regarde les effectifs, Lyon a un banc plus large, avec davantage de joueuses de haut niveau. Mais si l'on évalue le jeu, la façon dont le Barça a joué cette saison, aussi bien en Liga qu'en Champions, Barcelone joue mieux. Cela dit, Lyon a progressé au fil de la saison, ses joueuses sont actuellement en grande forme, et tout est possible. Je ne vois pas de favori évident.
En France, la presse écrit pourtant que le Barça est favori…
C'est l'inverse ici en Espagne : on dit que c'est Lyon le favori ! C'est vrai que Lyon a des joueuses de très haut niveau et un banc plus fourni que Barcelone.
Quelle sera, selon vous, la clé du match ?
Ce sont deux modèles très opposés qui s'affrontent. Le Barça avec l'idée de conserver le ballon, de construire par des passes courtes, de trouver des espaces entre les lignes. Lyon, au contraire, on l'a vu dans les deux matchs de Ligue des Champions notamment, joue sur les transitions, la contre-attaque, voler le ballon et attaquer vite, en s'appuyant sur ses joueuses offensives, qui sont très rapides et très talentueuses. Je crois que si le Barça perd autant de ballons qu'il en a perdu contre le Bayern Munich en demi-finale, par exemple, Lyon ne pardonnera pas et pourra faire très mal.
"Les deux équipes sont largement supérieures à leurs championnats respectifs"
Comment jugez-vous les saisons des deux clubs ? L'OL Lyonnes a beaucoup recruté l'été dernier, et le Barça a dû se reconstruire après de nombreux départs…
Là encore, ce sont deux équipes opposées. D'un côté, Lyon qui monte en puissance, même si l'investissement dans le club existait déjà, avec l'arrivée de Jonatan Giráldez et une injection financière importante de la part de la nouvelle investisseuse. De l'autre, le Barça qui décline sous l'effet des problèmes financiers du club, côté masculin comme féminin, avec le plafond salarial et tout ce qui en découle.
Mais leurs saisons se ressemblent : les deux équipes sont largement supérieures à leurs championnats respectifs. Lyon, qui historiquement avait le PSG comme concurrent, ne l'a eu à aucun moment cette année. Les deux clubs ont tout gagné en national, avec très peu de rivaux sérieux. Et les deux ont vécu une demi-finale de Champions difficile, où elles ont souffert à un moment ou un autre pour se qualifier.
En France, certains pensent que l'OL Lyonnes allait jouer mieux que ce qu'on a vu cette saison, justement parce qu'ils avaient recruté Jonatan Giráldez. Comment voyez-vous le jeu de ce Lyon ?
Je suis d'accord : avec le niveau de joueuses qu'il possède, Lyon pourrait jouer beaucoup mieux. Il n'a pas eu beaucoup de fluidité dans le jeu cette saison, il n'a pas dominé par la possession, ce que Jonatan faisait au Barça, on ne l'a pas encore vraiment vu à Lyon. Mais l'équipe a d'autres grandes qualités : cette puissance, cette verticalité en contre-attaque. Quand elles récupèrent le ballon, elles sont capables de sprinter à grande vitesse avec des joueuses très talentueuses et de faire très mal en transition. Maintenant, si on évalue le "bien jouer" au sens du Barça, avoir la possession, dominer par le jeu, on n'a pas souvent vu ça chez l'OL Lyonnes cette année.
Vous pensez aussi que Jonatan Giráldez a dû s'adapter aux joueuses qu'il avait à sa disposition ?
Sûrement. Tu dois t'adapter aux joueuses que tu as dans ton effectif. Et au bout du compte, si tu gagnes, le résultat justifie souvent les moyens. En regardant les choses de façon pragmatique, il fait peut-être ce qui est le mieux possible avec les cartes qu'il a.
Vous aviez affronté l'OL Lyonnes en finale de Budapest en 2019 en tant qu'entraîneur, qu'est-ce qui a changé depuis cette finale ?
À l'époque, Lyon était très supérieur physiquement. Le Barça avait réussi à s'en approcher, mais avec les nouveaux recrutements de Lyon, je crois qu'ils ont repris une petite longueur d'avance sur le plan physique, en termes de force et de puissance de leurs joueuses. Mais le contexte a surtout beaucoup changé. À Budapest, c'était notre première finale en tant que Barça, on y allait un peu pour vivre l'expérience et voir ce qui se passerait. Maintenant, ce n'est plus du tout le cas : le Barça vient jouer les finales pour les gagner.
"Ce sont les deux équipes à battre"
Comment voyez-vous la progression du Barça depuis cette époque, alors qu'on parle aujourd'hui du club comme d'un favori potentiel de finale ?
Le Barça a beaucoup progressé ces dernières années, au point de devenir le dominateur de l'Europe sur la période récente, en jouant presque toutes les dernières finales et en en gagnant plusieurs. Mais ce qui le rend vraiment spécial, ce n'est pas que les résultats : c'est la façon dont il joue. Ce que ni Lyon, ni personne d'autre n'a jamais fait dans le football féminin. Implémenter une façon de jouer aussi unique et aussi différenciante, depuis que j'ai commencé, puis Jonatan, puis Pere, c'est quelque chose de vraiment spécial dans le foot féminin. Et ça, il faut lui accorder beaucoup de valeur.
Et c'est peut-être pour ça qu'il existe maintenant une vraie rivalité entre les deux modèles, celui de Lyon et celui du Barça.
Oui, exactement. Ce sont les deux équipes à battre. Elles savent qu'elles sont les deux meilleures d'Europe et elles veulent se prouver mutuellement leur supériorité. L'une dit : "J'ai plus de moyens financiers, mais moi je joue mieux." L'autre, Lyon, répond qu'elles ont l'histoire, qu'elles ont gagné plus de titres et qu'elles ont davantage de légitimité que le Barça.
Cette finale a quelque chose de spécial pour le barcelonisme : les deux entraîneurs, Pere Romeu et Jonatan Giráldez, sont issus du Barça...
On doit être contents, fiers du modèle Barça que nous avons construit, pas seulement capable de former de très bonnes joueuses, mais aussi de bons entraîneurs. On l'a vu aussi du côté masculin, avec Arteta, Luis Enrique, et d'autres qui sont passés par le Barça. Être une vraie pépinière d'entraîneurs, c'est quelque chose qui doit nous rendre très fiers. Et je suis content que des entraîneurs espagnols atteignent des finales européennes. Ça prouve que le niveau des entraîneurs en Espagne est très élevé. J'espère que ça durera longtemps.
"Jonatan Giráldez est peut-être plus pragmatique que Pere Romeu"
Comment jugez-vous l'évolution de chacun en tant qu'entraîneur ?
Jonatan s'est adapté aux équipes qu'il a trouvées en arrivant : du Barça à Washington, puis à Lyon, il s'est ajusté à chaque contexte. Pere Romeu, de son côté, a saisi l'opportunité d'être premier entraîneur au Barça et d'apporter sa pierre à l'édifice. Ce sont deux entraîneurs très jeunes, en plein apprentissage et en pleine croissance. Ils sont tous les deux avec les meilleurs clubs et les meilleurs effectifs. Et demain, le fait qu'ils se connaissent si bien peut être un facteur intéressant : tu sais comment l'autre pense, et l'autre sait comment tu penses. Ça peut rendre le match encore plus beau.
Ils ont des personnalités assez différentes, non ?
Oui. Jonatan est plus impulsif, il prend des décisions rapides, il a le sang plus chaud. Pere, c'est l'inverse : sang-froid, calculateur, calme, posé dans tout ce qu'il fait. Je lui ai parlé récemment, et il m'a dit qu'il n'est pas du tout nerveux, qu'il est très tranquille. Ce sont deux personnalités très différentes en dehors du terrain, et ça se traduit forcément aussi sur le terrain.
Et au niveau du jeu, quelles différences ?
Je crois que le côté calculateur de Pere se traduit par une préparation très poussée du plan de match, anticiper ce qui peut se passer, comment contrer l'adversaire, tout en restant très fidèle à son modèle, à son idée d'avoir le ballon, de dominer le match par la possession et par le jeu. Jonatan, lui, est peut-être plus pragmatique : "Si elles veulent avoir le ballon, nous allons défendre et contre-attaquer." Et il n'hésite pas à s'adapter si le contexte des joueuses le demande.
Après la dernière finale de Ligue des Champions l'an passé, Pere Romeu a été un peu critiqué. Certains pensaient qu'il n'était peut-être pas assez grand pour ce poste, même s'il avait le soutien de ses joueuses...
Moi aussi j'ai perdu ma première finale, et Jonatan aussi a perdu sa première finale. Je ne crois pas qu'on puisse tirer ce genre de conclusion quand on parle de gagner la Champions League, qui est quelque chose d'extrêmement difficile. On a l'impression que le Barça est désormais obligé de la gagner chaque année, et on n'a pas conscience de la difficulté que ça représente. Les critiques envers Pere étaient un peu injustes, mais la meilleure façon de les contredire, c'est de gagner demain. Et j'espère que ça lui permettra de faire taire beaucoup de monde.
"Ça pourrait être une finale avec plusieurs adieux"
Du côté du Barça, on sent un peu de ressentiment envers Giráldez, qui se retrouve sur ce banc adverse. Vous le ressentez aussi ?
Je me souviens des mots qu'il a prononcés quand il a quitté le Barça, il disait qu'il partait pour ne pas jouer contre Barcelone. Et six mois plus tard, il était à l'OL Lyonnes, susceptible justement d'affronter le Barça. Je crois que c'est ça qui fait mal à la frange du public barceloniste, et c'est pour ça qu'on lui rappelle ces paroles maintenant.
De l'autre côté, il semble qu'à Lyon il y a une envie de revanche après la finale 2024, un désir de retrouver le statut de reines d'Europe.
Oui, je crois que ce sentiment existe à Lyon. Et aussi chez certaines joueuses qui sont peut-être en fin de carrière : Renard, Hegerberg. Elles veulent finir sur une belle note, retrouver ce qu'elles ont été à une époque : les reines d'Europe, avec plusieurs Champions League au palmarès. C'est tout à fait normal qu'il y ait cette motivation supplémentaire.
En parlant de fin de carrière, beaucoup spéculent sur le fait que ce pourrait être la dernière finale d'Alexia Putellas avec le Barça. Tu sens cette dimension émotionnelle dans cette finale aussi ?
Oui, ça pourrait être une finale avec plusieurs adieux, des deux côtés. Je ne sais pas si ce sera le dernier match d'Alexia Putellas, c'est une décision qui lui appartient, et elle devra choisir ce qui est le mieux pour elle et pour le club. Mais si c'est son dernier match, j'espère qu'elle part en gagnant encore une Ligue des champions avec l'équipe de sa vie.
Vous analysez ces matchs de Ligue des champions en tant qu'observateur pour l'UEFA. Quelle joueuse est à surveiller dans cette finale ?
En pensant aux joueuses moins connues ou plus jeunes, pour moi Lily Yohannes est quelqu'un à suivre absolument. Et du côté du Barça, je dirais Clara Serrajordi, une joueuse très jeune qui a encore beaucoup de chemin devant elle dans le football féminin et à Barcelone. Une joueuse par équipe, pour ne pas être trop gourmand !
En France, on parle beaucoup de Melchie Dumornay comme la prochaine Ballon d'Or…
Ça pourrait tout à fait être le cas, oui.
Et votre pronostic pour cette finale ?
Je vois un match nul, 1-1 ou 2-2, et le Barça qui gagne aux tirs au but.
