Il avait noté ça dans un carnet. Disputer un match de Coupe du monde. Le gamin d'Estanyol, village de deux cents âmes sans terrain de football dans la province de Gérone, a non seulement réalisé ce rêve, il en est devenu l'un des visages les plus marquants. À dix-neuf ans, Pau Cubarsí est le seul joueur de moins de vingt ans à avoir joué chaque minute de ce Mondial, le défenseur le plus précis du tournoi, et l'unique représentant de sa génération dans le meilleur onze de la phase de groupes établi par Opta, aux côtés de Messi, Vinicius, Mbappé et Haaland.
En 270 minutes disputées, trois cleansheets, 290 passes réussies sur 295 tentées - soit 98,3 % de précision, meilleur taux du tournoi - neuf passes longues sur dix abouties, seize récupérations de balle, neuf dégagements, un seul dribbleur passé, une faute commise, et un adversaire expulsé à la suite d'une de ses interventions. Sept duels gagnés. L'Espagne n'a pas encaissé le moindre but depuis le coup d'envoi du tournoi, terminant la phase de groupes avec le même bilan que le Mexique : la seule autre équipe à avoir gardé sa cage inviolée lors des trois premiers matchs. 0-0 face au Cap-Vert, 4-0 contre l'Arabie saoudite, 1-0 contre l'Uruguay. Pour la Roja, c'est une première dans l'histoire de la Coupe du monde. Cubarsí en est la colonne vertébrale.
Une pression qui glisse
Les éloges sur ce début de Mondial XXL s'accumulent, les comparaisons aussi. Marco Materazzi, champion du monde 2006, a publiquement regretté que l'attention se concentre sur Lamine Yamal plutôt que sur lui. Peter Drury, mythique commentateur anglais, reste bouche bée devant les prestations de l'adolescent : "Le football nous a offert Pau Cubarsí à tous ceux qui n’ont jamais eu le privilège de voir jouer Carles Puyol. Ce jeune homme n’a que 19 ans, mais il défend avec la sagesse d’un vétéran et la sérénité de quelqu’un qui a passé toute sa vie au plus haut niveau. Il ne court pas après le jeu, il le lit, le contrôle, et neutralise bien souvent le danger avant même qu’il n’ait eu le temps de s’installer. Il est le calme au milieu de la tempête, l’organisateur, le gardien, le jeune géant qui rend tous ceux qui l’entourent meilleurs."
Un calme qui n'est pas une posture. Quand on lui demande d'où vient cette sérénité apparente, s'il s'agit d'un travail mental ou d'un accompagnement professionnel, Cubarsí répond : "Non, je pense que je suis comme ça naturellement. Ma famille est aussi très calme, avec de bonnes valeurs qu'elle m'a transmises. Je n'aime pas attirer l'attention. Sur le terrain, je donne tout. En dehors, je préfère rester à l'écart et être avec ma famille." Il reconnaît néanmoins que la Coupe du monde est un contexte particulier, même pour lui qui "subit une pression quotidienne au Barça" : "La Coupe du monde est un tournoi à élimination directe, et la moindre erreur y sera coûteuse. Il faut être très concentré."
Mais sous cette apparente placidité se cache aussi un compétiteur. "J'aime être imposant, agressif, c'est un poste où tu ne peux reculer devant personne. Il faut avoir du caractère", précise-t-il. Le fils de menuisier d'Estanyol sait très bien ce qu'il fait sur un terrain.
Des progrès assumés
Ce Mondial n'est pas tombé du ciel. Cubarsí est le premier à reconnaître le chemin parcouru. Il estime qu'entre le Cubarsí de 17 ans qui faisait ses débuts avec le Barça et celui de 19 ans qui vit sa première grande compétition avec l'Espagne, "beaucoup de choses ont changé" : "J'ai compris que tout se gagne, qu'il faut travailler jour après jour. Et si quelque chose ne vient pas, autre chose peut t'aider sur le chemin. C'est un très long parcours, avec des opportunités qu'il faut savoir saisir."
Son parcours de jeune crack n'a pas été sans écueil : à l'été 2024, il faisait partie des 29 joueurs convoqués à Las Rozas pour préparer l'Euro, avant d'être l'un des trois joueurs écartés par Luis De La Fuente, qui lui a préféré des défenseurs centraux plus expérimentés. De La Fuente l'avait orienté vers les Jeux olympiques, où Cubarsí a remporté l'or avec Eric García comme partenaire en défense centrale. Quand on lui demande si son expérience à Paris l'a aidé à mûrir, il confirme dans Marca : "Bien sûr. J'étais un enfant à l'époque. Et je le suis encore un peu aujourd'hui. Il faut faire beaucoup d'erreurs pour devenir un joueur. Il faut vivre beaucoup d'expériences et s'améliorer à partir de tout ce qui t'arrive."
Un leader discret
Dans le vestiaire espagnol, Cubarsí occupe une place croissante qui dépasse ses seules performances défensives. Interrogé sur son sentiment d'être devenu un leader depuis le début du tournoi, il reconnaît : "Oui, à chaque fois que j'essaie de m'améliorer et d'obtenir une place plus importante au sein de l'équipe, je me sens davantage comme un leader." Un leadership à son image, loin des discours enflammés.
Quand on lui demande comment il impose ce leadership dans une équipe jeune et gagne le respect de ses coéquipiers, sa réponse dit tout de sa personnalité : "En dehors du terrain, il s'agit avant tout de s'amuser, de passer du temps ensemble et de jouer à des jeux. Cela nous permet de prendre du recul par rapport au football. Sur le terrain, à l'entraînement, nous devons être attentifs à tout, pleinement concentrés et, surtout, progresser et aider nos coéquipiers."
Le duo avec Laporte, et Unai derrière
Dans ce Mondial, Cubarsí n'est pas seul en défense centrale. À ses côtés, Aymeric Laporte, son aîné de dix ans, vétéran de plusieurs grandes compétitions avec la Roja dont l'Euro 2024, assume une part du travail de cadrage et d'organisation. Laporte ne tarit pas d'éloges sur son partenaire : "C'est un énorme joueur. Il a déjà joué beaucoup de matchs avec le Barça et la sélection. L'avenir le dira, mais il a un énorme potentiel." Le sélectionneur Luis De La Fuente abonde, louant après la phase de groupes "un niveau exceptionnel de concentration, de responsabilité et de solidité" de son équipe.
Laporte apporte à Cubarsí "l'expérience" qu'il ne peut pas encore avoir à 19 ans : "Il m'aide et me donne des instructions. J'essaie aussi de l'aider autant que possible, mais l'expérience joue légèrement en sa faveur." Et quand on lui rappelle ses statistiques élogieuses et qu'on lui demande s'il se considère comme l'homme du Mondial, il refuse de se l'approprier : "Peut-être que sur le plan statistique je suis bien placé, mais Laporte à mes côtés a réalisé des matchs spectaculaires, et Unai a lui aussi été énorme dans les buts. Nous sommes tous très contents." Les statistiques individuelles soulignent pourtant que c'est bien lui, le plus jeune des deux défenseurs centraux, que les analystes d'Opta retiennent comme meilleur défenseur du tournoi.
Le travail défensif dans l'ombre de l'attaque
Alors que Lamine Yamal avait concentré toute l'attention médiatique des journalistes suiveurs de la Roja en ce début de Coupe du monde, Cubarsí lui loue le travail de l'ombre fait par ses coéquipiers : "On parle toujours davantage du joueur qui marque des buts ou qui fait des passes décisives. La vérité, c'est que Lamine a un niveau incroyable et qu'on doit toujours parler de lui. Il le mérite pour tout ce qu'il fait. Mais il y a aussi les joueurs derrière. Les erreurs se voient davantage, et il est aussi important de valoriser ce travail."
Pour autant il est devenu progressivement l'autre star du Mondial côté espagnol, même si selon ses dires il "n'aime pas attirer l'attention" et "préfère rester discret et calme". Mais l'Espagne entendra parler de lui pendant longtemps. Peter Drury l'a formulé mieux que quiconque : s'il en est là à 19 ans, imaginez ce que sera le joueur à vingt-neuf ans. Le gamin qui regardait les Coupes du monde à la piscine de son village et les notait dans un carnet vient d'en devenir l'un des protagonistes. La suite appartient à une décennie entière.
La Coupe du monde 2026 se déroulera du 11 juin au 19 juillet aux États-Unis, au Canada et au Mexique. Le tournoi réunira 48 sélections et se jouera dans 16 stades modernes.
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