Dès qu'un attaquant norvégien dépasse le mètre quatre-vingt-dix, qu'il est puissant et qu'il commence à empiler les buts dans les grandes ligues européennes, le raccourci est inévitable : c'est le nouveau Haaland. Jørgen Strand Larsen, qui est plus âgé d'un an que l'attaquant de Manchester City mais qui a percé plus tard que le prodige de Bryne, n'a jamais porté la comparaison comme un fardeau. "Erling est l'un de mes meilleurs amis et il est ridiculement bon", dit-il à la FIFA avant le début de cette Coupe du monde. Dans un entretien accordé à Sky Sports après ses débuts chez les Wolves, il affirmait déjà : "Ce que fait Erling est complètement fou. Haaland est Haaland. Il est une machine. Je ne cherche pas à rivaliser avec lui."
La nuance est pourtant réelle. Là où Haaland est un pur prédateur de surface, d'une verticalité et d'une explosivité uniques, Strand Larsen est davantage un avant-centre pivot, précieux dans le jeu collectif, redoutable dans les duels aériens, près de 80 % de succès dans sa catégorie, et capable de combiner des deux pieds. Les deux joueurs se connaissent depuis les sélections de jeunes norvégiennes et sont d'excellents amis. En équipe nationale, Strand Larsen accepte volontiers de s'effacer pour servir son capitaine : "La concurrence est rude. Je pense que quelques années en arrière, j'aurais été l'avant-centre titulaire. Mais il faut comprendre la réalité. Haaland est Haaland, et Sørloth joue à l'Atlético de Madrid. On a trois attaquants dans de très grands clubs des meilleures ligues. Ça complique forcément la tâche du sélectionneur." Il serait pourtant titulaire indiscutable dans la majorité des équipes nationales présentes à cette Coupe du monde. Mais il n'est que le 3e laron d'une attaque norvégienne hors-norme.
Un garçon globe-trotter, une formation au long cours
Jørgen Strand Larsen est né à Halden, petite ville côtière du sud de la Norvège, en région Østfold, où ses deux parents étaient déjà connus pour leurs exploits de buteurs dans les ligues amateurs locales. Né le 6 février 2000, il grandit en sportif complet, tennis, hockey sur glace et golf, avant que le football ne l'emporte définitivement. Ses idoles d'enfance ? Zlatan Ibrahimović et Fernando Torres, au point d'appeler son chat Torres.
En 2017, il quitte son club du Sarpsborg 08 et part pour Milan. À 17 ans, Jørgen Strand Larsen est invité à intégrer l'équipe réserve du club lombard, en prêt. Leur entraîneur : Gennaro Gattuso. Le gamin impressionne, apprend les bases de l'italien en quelques mois, mais Milan décide de ne pas lever l'option d'achat. La vie loin des siens lui pèse. Sa mère multiplie les allers-retours entre la Norvège et l'Italie pour l'aider à tenir le coup. Strand Larsen préfère rentrer. Un premier coup d'arrêt fondateur pour lui, comme il l'explique à Sky Sports : "Chaque étape que j'ai franchie depuis la première a été plus facile. C'est pour ça que je me sens vraiment bien maintenant où que je sois. Je sais que ça va se retourner, il suffit de rester soudé et de travailler dur."
La vie lui a justement donné l'occasion de prouver qu'il savait rebondir. À l'automne 2025, la Norvège mène 3-1 contre l'Italie dans un match de qualification décisif pour le Mondial à San Siro. Strand Larsen, devenu star de Premier League, hérite du ballon, dribble Gianluca Mancini avec une facilité déconcertante et fusille Gianluigi Donnarumma : 4-1. Le public italien quitte les tribunes sous le choc. Sur le banc adverse, l'entraîneur des Azzurri observe, impuissant. Son nom : Gennaro Gattuso. Celui-là même qui l'avait vu se heurter aux difficultés du football italien.
De retour à Sarpsborg après l'expérience milanaise, il explose lors de ses débuts professionnels : entré en jeu contre Drøbak-Frogn, il réalise un triplé dans une victoire 10-1. La suite est une odyssée européenne : Groningue aux Pays-Bas, où il est élu joueur de l'année après 17 buts, puis le Celta de Vigo en Espagne où les supporters le rebaptisent affectueusement "Xurxo", la version galicienne de son prénom. C'est là, sous la houlette de Rafa Benítez, l'entraîneur qui avait conduit Fernando Torres à ses plus grandes heures à Liverpool, qu'il va apprendre le plus sur son métier d'attaquant.
"Ces détails, il m'a appris beaucoup de mouvements à l'intérieur de la surface. C'est pour ça que j'ai marqué autant de buts", assure-t-il toujours à Sky Sport. La première saison à Vigo est difficile, le club frôlant la relégation, mais Strand Larsen finit par peser dans les quinze derniers matchs : "On a lutté contre la descente, mais j'ai vraiment apprécié mon séjour là-bas." Un séjour facilité par son adaptation, lui qui était capable de répondre à une interview de fin de rencontre en espagnol après seulement quatre mois passés en Galice. La deuxième saison est celle de l'éclosion : 13 buts en Liga, meilleur buteur du club.
Mais comme avec Groningue, où il avait forcé son départ en envoyant des messages au directeur technique et au président de son club toutes les deux heures pendant deux jours entiers, Strand Larsen quitte le championnat espagnol après seulement deux petites saisons. Direction l'Angleterre et un prêt avec option d'achat... de Wolverhampton qui dépense 3 millions d'euros pour son prêt puis 27 millions l'été suivant pour l'engager définitivement. Le Celta ne pouvait pas refuser autant d'argent pour un attaquant qui n'aura marqué "que" 18 buts en 74 matchs sous la tunique celeste.
L'enfer de Molineux, le paradis de Selhurst Park
En Premier League, Strand Larsen prouve qu'il valait bien ce pesant d'or : 14 buts et 5 passes décisives en 35 matchs de championnat et surtout une fin de saison en trombes avec 7 buts et 2 passes décisives en neuf match. Ce qui lui vaut de décrocher le titre de meilleur débutant de l'histoire du club en Premier League. Les Wolves lèvent l'option. Mais sa deuxième est un cauchemar. Wolves ne gagne pas. Strand Larsen ne marque plus. Les critiques s'accumulent sur son langage corporel, sur son implication. Il finit par quitter le club en janvier 2026. Direction Crystal Palace contre 50 millions d'euros, transfert record des Eagles.
Dans un entretien accordé au journal norvégien VG peu après son départ, il ne cherche pas d'excuses : "Ça a été six mois complètement sans espoir. C'était très difficile mentalement, physiquement, de toutes les façons possibles. Je ne voulais pas que ça se termine ainsi à Wolves, parce que c'est un club fantastique auquel je tiens. Quand on n'a aucune victoire après une demi-saison, il y a évidemment beaucoup de pression de l'extérieur. Nous les footballeurs, on se met aussi beaucoup de pression. On a de grandes attentes et tout le monde veut faire un pas en avant et être 'le grand homme'. Moi surtout, qui n'y arrivais pas vraiment. Mais ça, c'est du passé."
À Crystal Palace, la résurrection fut immédiate. Dès son premier match officiel, une victoire 1-0 à Brighton, il s'impose par son intensité. Après le match, il confiait à Sky Sports : "C'était le match le plus intense que j'aie jamais joué !" Quelques jours plus tard, un doublé contre Burnley, dont une magnifique reprise de volée. Puis en demi-finale retour de Ligue Conférence contre le Shakhtar Donetsk en avril, il récupère un ballon de Daichi Kamada, feinte, rentre dans l'axe et lobe délicatement le gardien. Un but élu but de la saison à Crystal Palace. En finale face au Rayo Vallecano, il ne fait que remplacer Jean-Philippe Mateta à la 74e minute, mais est sacré champion d'Europe moins de quatre mois après son arrivée. "Palace me convient très bien. Le style de jeu me correspond. On a des joueurs qui peuvent me mettre dans de bonnes situations", convient-il sobrement.
Un duel de remplaçants particulier
Ce jeudi soir, quand Strand Larsen s'élancera dans l'axe de l'attaque norvégienne, il retrouvera en face de lui un visage familier : Maxence Lacroix, annoncé titulaire dans une défense française remaniée. Les deux hommes partagent le même vestiaire à Selhurst Park depuis février, s'affrontent à l'entraînement tous les jours et se connaissent mieux que quiconque. Lacroix sait comment Strand Larsen prend ses appels, comment il pivote, comment il lobe. Et inversement.
De son côté, le sélectionneur Ståle Solbakken a prévenu qu'il ménagerait ses cadres pour ce match : "Il y aura des changements. Ce n'est pas que nous ne voulons pas gagner, mais le rythme entre les matchs et l'état physique des joueurs en fin de rencontre signifient que d'autres vont avoir leur chance." Strand Larsen sera donc l'un des bénéficiaires de cette rotation. Pour lui, ce sera l'occasion de montrer que derrière le numéro 9 phénomène que la planète football suit match après match, il existe un deuxième voire un troisième attaquant norvégien de très haut niveau.
