Ce soir du 21 juin 1978, à l'Estadio Château Carreras de Cordoba, l'Autriche n'avait rien à jouer et était déjà éliminée du 2e tour de cette Coupe du monde 1978. Dernière avec 0 point, elle aborde son choc avec l'Allemagne de l'Ouest sans aucune pression, les Allemands étant eux tenants du titre après leur succès 2-1 face aux Pays-Bas en finale du Mondial 1974 qui se joue en RFA. Et c'est précisément cette attitude décontractée qui amènera les Burschen à un succès historique.
Ce que les Autrichiens appellent depuis le "Miracle de Cordoba" et que les Allemands préfèrent taire sous le nom de "La honte de Cordoba" est bien plus qu'un résultat de deuxième tour de poules. C'est un match clé dans l'histoire... de l'Argentine, qui dispute cette Coupe du monde 1978 à domicile.
Un coup de pouce du destin
Pour comprendre pourquoi cette victoire autrichienne 3-2 sur l'Allemagne de l'Ouest a offert à l'Argentine son premier titre mondial, il faut saisir le format surprenant de ce Mondial. Pas de demi-finales directes en 1978 : après un premier tour en groupes, les seize équipes sont redistribuées en deux groupes de quatre au second tour. Les deux vainqueurs de chaque poule s'affrontent en finale. L'Argentine évolue dans le Groupe B aux côtés du Brésil, de la Pologne et du Pérou. Les Allemands, eux, sont dans le Groupe A avec les Pays-Bas, l'Italie et donc l'Autriche.
Avant leur dernier match contre l'Autriche, les Allemands de l'Ouest, champions en titre, ont concédé des nuls contre l'Italie et les Pays-Bas en deuxième tour. Pour atteindre la finale, ils ont besoin d'une victoire avec cinq buts d'écart, en espérant simultanément un résultat nul entre l'Italie et les Pays-Bas. Une équation compliquée mais qui force la Mannschaft à jouer son va-tout.
Car dans l'autre groupe, l'Argentine suit de près ce qui se passe à Cordoba. Non pas parce que le résultat conditionnerait sa propre qualification, les deux groupes du second tour étaient parfaitement étanches et l'Albiceleste, en route vers la finale depuis le Groupe B, n'avait pas à craindre pour sa place. Mais l'identité de l'adversaire en finale, elle, dépend entièrement de ce derby austro-allemand.
L'Allemagne de l'Ouest en finale, c'était le scénario le plus redouté. Les champions en titre, l'équipe de Rummenigge et Sepp Maier, la nation qui avait battu l'Argentine en finale de la Coupe du monde 1966 et dont le football incarnait tout ce que l'Albiceleste avait à surmonter pour entrer dans l'Histoire. Les Pays-Bas, eux, étaient une menace différente, brillante, totale, incarnée par une génération dorée, mais jugée plus accessible.
Le récit d'une soirée historique
À la 19e minute, contre le cours du jeu, les Autrichiens ayant pourtant bien commencé, Karl-Heinz Rummenigge ouvre le score pour l'Allemagne. Les Autrichiens réagissent : à la 59e, Berti Vogts signe un but contre son camp sous pression adverse, avant que Hans Krankl ne double la mise à la 66e. L'Allemagne revient à 2-2 grâce à Hölzenbein à la 72e minute, mais reste à des années-lumière des quatre buts d'écart nécessaires. Et Krankl va même parachever ce match historique pour l'Autriche en marquant le but du 3-2 à la 87e minute après un dernier rush sur l'aile gauche.
C'est la première victoire autrichienne face à l'Allemagne depuis 47 ans, depuis l'ère glorieuse de la "Wunderteam" de Hugo Meisl dans les années 1930. Un exploit retentissant, totalement inattendu, d'une nation qui n'avait que l'orgueil de remporter un derby historique.
Le boulevard argentin
L'Allemagne éliminée, l'Argentine joue son dernier match du second tour contre le Pérou quelques heures plus tard. Elle sait ce qu'elle doit faire : gagner avec au moins quatre buts d'écart pour devancer le Brésil à la différence de buts. Le Brésil avait battu la Pologne 3-1 en fin d'après-midi, portant sa différence de buts à +5. L'Argentine déchaînée s'impose 6-0 et se qualifie pour la finale.
L'Albiceleste est en finale de sa compétition à domicile et a la bonne surprise de ne pas y retrouver la Mannschaft. Un faisceau d'indices positif. L'Allemagne de l'Ouest, championne du monde en titre, grande rivale culturelle et sportive de l'Argentine dans l'histoire du football mondial, n'était plus là. La menace la plus redoutée avait été effacée par un voisin qui n'avait aucune raison de le faire.
En finale, l'Argentine de César Luis Menotti portée par le génie de Mario Kempes, six buts au total dans le tournoi, s'impose 3-1 en prolongation contre les Pays-Bas. Kempes inscrit un doublé, dont le but libérateur en prolongation. Le premier titre mondial de l'Albiceleste est là, dans la ferveur des confettis du Monumental de Buenos Aires.
Quarante-huit ans plus tard, au Mondial 2026, l'Autriche et l'Argentine se retrouvent dans le même groupe pour la première rencontre officielle de l'histoire entre les deux nations. L'Autriche, absente de la Coupe du monde depuis 1998, fait son retour sous la houlette de Ralf Rangnick, aux côtés de l'Argentine, championne en titre. Le fantôme de Cordoba planera sur ce match. Les Autrichiens n'ont probablement pas envie de rendre service à qui que ce soit cette fois-ci.
