Il a fallu attendre le 14 juin 2026, à Atlanta, pour que le monde entier découvre vraiment Crysencio Summerville. Titulaire sur l'aile gauche des Pays-Bas face au Japon pour l'entrée en lice des Oranje dans ce Mondial, l'ailier de West Ham a livré une première sélection en compétition officielle tonitruante : 100% de dribbles réussis, un but somptueux d'une frappe enroulée du gauche pour redonner l'avantage aux siens et une prestation qui a aussitôt allumé les clignotants dans les cellules de recrutement du PSG, d'Arsenal, de Tottenham et de Manchester United. Les Pays-Bas ont finalement été tenus en échec (2-2), mais Summerville, lui, était lancé. Six jours plus tard contre la Suède, entré à la mi-temps, il a délivré une passe décisive pour Cody Gakpo puis inscrit le cinquième but d'une démonstration collective (5-1). Deux buts, une passe décisive en deux sorties. Et à chaque but, le même geste : les deux mains jointes contre la joue, les yeux fermés, comme quelqu'un qui dort.
Ce rituel a une histoire. Quand il explose à Leeds en 2023-2024 avec 19 buts et 9 passes décisives, Summerville a la sensation que personne ne le voit vraiment. Dans une session de questions-réponses avec les supporters de West Ham, une fan lui demande l'origine du geste. Il lui répond : "J'avais l'impression que les gens "sleeping on me" à Leeds United, parce que je pensais que mon heure était venue la saison précédente. Ma célébration est née de là. J'ai marqué beaucoup de buts, mais les gens ne m'appréciaient toujours pas à ma juste valeur, et c'est pour ça que j'ai fait cette célébration. Je l'ai gardée parce que les enfants et les gens l'ont adorée, alors maintenant, je continue à la faire." Sleeping on me, ou sous-estimer quelqu'un en anglais, fermer les yeux sur son talent.
Une qualification du Suriname aurait tout changé
Ce qui rend l'histoire belle, c'est qu'elle aurait pu ne pas exister sous ce maillot orange. Il y a encore quelques mois, l'avenir international de Summerville était une question ouverte. Le Suriname, pays de ses parents, tentait de se qualifier pour la première Coupe du monde de son histoire et avait le joueur dans le viseur. Une blessure au mauvais moment l'a privé des barrages, lui évitant d'avoir à trancher dans l'urgence. Quand Ronald Koeman a clairement signifié qu'il comptait sur lui, le choix s'est imposé. "C'est un choix où se mêlent émotion et raison, expliquait-il à Voetbal International début juin. C'est aussi un choix pour le reste de ma vie. Au final, j'ai choisi ce qui était le mieux pour moi et pour ma carrière. Dans tout ce que je fais, je vise le plus haut niveau. Et c'est avec l'équipe des Pays-Bas que mes chances de réussite sont les plus grandes."
Koeman, de son côté, ne cache pas son enthousiasme : "Il apporte de la vitesse, mais il est aussi très intelligent entre les lignes et il utilise bien le ballon. Je le trouve fantastique à bien des égards sur le côté droit, qu'il débute le match ou qu'il entre en cours de jeu. J'aime vraiment le voir jouer."
Né le 30 octobre 2001, Summerville a grandi à Rotterdam-Zuid, dans le quartier du Boulevard Zuid puis près de la Vuurplaat. "Les gens décriraient peut-être Rotterdam-Zuid comme un quartier un peu difficile, mais il y avait là des gens de toutes origines et de tous horizons et on n’avait pas du tout l’impression que les gens étaient jugés parce qu’ils venaient d’ailleurs. Ça a construit l'homme que je suis aujourd'hui", décrit le joueur dans une longue interview lors de son arrivée à West Ham. Deuxième plus jeune d'une fratrie de huit enfants, avec trois grands frères, trois grandes sœurs, une petite sœur, il a grandi dans une maison "bruyante et chaleureuse". Sa famille est d'origine surinamaise. Autour d'eux, des voisins turcs, marocains, curaçaoiens, polonais.
À Feyenoord dès l'âge de 5 ans
Ses parents ont chacun quitté le Suriname séparément pour tenter leur chance aux Pays-Bas, avant de se rencontrer. Sa mère Jasmina tenait sa propre société d'aide aux personnes endettées tout en veillant à ce que son fils ne néglige pas ses études : "Elle m'a toujours dit d'avoir un plan B si les choses ne marchaient pas. Elle est d'une force rare. On n'avait pas grand-chose en grandissant, et mes deux parents faisaient deux boulots pour qu'on s'en sorte. Je n'oublierai jamais tout ce qu'elle a fait pour nous." Son père Errol, lui, était camionneur de longue distance, souvent absent, mais toujours présent quand ça comptait. Ancien footballeur contraint d'arrêter sur blessure au tendon d'Achille, il n'a jamais lâché son fils d'une semelle : "Chaque fois que je le voyais, ça me donnait encore plus de motivation. Il a toujours été honnête avec moi, que j'aie bien joué ou non."
La découverte par Feyenoord relève presque du conte. Un samedi après-midi, le petit Crysencio s'amuse avec son frère au RVVV Noorderkwartier, club local où son père entraîne. Un recruteur du grand club de Rotterdam observe la scène depuis le bord du terrain, s'approche, demande l'âge du gamin, réclame ses coordonnées. "Je n'étais là que depuis environ un an quand mon frère et moi, on s'amusait avec l'équipe première, à faire des petits ponts et toutes sortes de figures, et tout à coup, quelqu'un qui nous observait s'est approché de mon frère et lui a dit qu'ils voulaient m'inviter à m'entraîner avec le Feyenoord. Au début, personne n'y a cru. On lui a demandé de montrer ses papiers", se souvient-il. Il avait cinq ans. Il réussit son match test et restera finalement à Feyenoord jusqu'à ses 18 ans.
Au milieu de l'adolescence, quand sa famille déménage à Dordrecht, il reste à Rotterdam. La solution s'impose naturellement : il va vivre chez sa grand-mère maternelle, plus proche du centre de formation, de l'école, de tout ce qui structure sa vie. Ce sont des années décisives, et pas seulement sur le plan footballistique. C'est elle qui lui transmet le plus directement l'histoire et la culture surinamaises, qui ancre en lui une identité dont il parle encore aujourd'hui avec une fierté intacte : "Je suis très fier de mon héritage surinamais. J'adore la nourriture et les gens là-bas, et dès que tu descends de l'avion, tu ressens quelque chose de différent. Je ne sais pas vraiment comment le décrire." Décédée il y a quelques années, il la décrit comme sa "deuxième maman".
Une altercation puis un transfert à Leeds
Malgré une arrivée précoce en centre de formation, le chemin n'a pas toujours été rectiligne. En 2018, une altercation dans le vestiaire avec son coéquipier Mats Knoester, réglée par l'intermédiaire de son frère selon des méthodes peu orthodoxes, lui vaut une sanction maximale : amende plafonnée à son contrat, suspension jusqu'en début 2019, puis prêt au FC Dordrecht en deuxième division néerlandaise. Il rebondit à ADO La Haye en Eredivisie la saison suivante, avant de rejoindre Leeds United en septembre 2020 à ses 18 ans.
En Angleterre, il s'épanouit. Quatre saisons à Leeds, 89 matchs, 25 buts, dont un mémorable à Anfield en octobre 2022 où il entre en jeu et plante le but vainqueur contre Liverpool. En 2023-2024, avec 19 buts et 9 passes décisives en Championship, il est sacré meilleur joueur de la division, aussi bien par les joueurs (PFA) que par la fédération (EFL). Dans la période Leeds, un coup de fil inattendu : Jimmy Floyd Hasselbaink, légende néerlandaise elle aussi passée par là, le contacte pour lui faire des retours. "Les fans de Leeds m'appelaient "Jimmy" au début, ce qui m'a perturbé jusqu'à ce que je comprenne que c'était en référence à lui."
Hasselbaink n'est pas le seul modèle qui revient dans la conversation. "Clarence Seedorf est quelqu'un que j'admirais vraiment. Il est né au Suriname et est devenu une légende aux Pays-Bas. Je pense qu'il mérite encore plus de respect qu'il n'en reçoit, parce qu'il a à peu près tout gagné en tant que joueur", juge-t-il.
Un Mondial de star
En août 2024, West Ham déboursait 30 millions d'euros pour s'attacher ses services. Ses deux premières saisons à Londres ont été perturbées, une grave blessure aux ischio-jambiers en janvier 2025 l'a écarté plus de six mois, mais le joueur a retrouvé son meilleur niveau à l'automne, avant de terminer la saison malgré la relégation des Hammers en Championship. "Ça a été des montagnes russes, décrit-il avant le Mondial. C'était ma première grosse blessure, c'était dur. Mais j'ai essayé de rester positif et de voir ça comme un obstacle sur la route. Ma compagne Janique a été extraordinaire. Elle est à mes côtés depuis qu'on s'est rencontrés au lycée à 15 ans, et elle a toujours été ma plus grande supportrice."
Si sa saison ressemble à une courbe sinusoïdale, sa Coupe du monde elle n'est qu'une courbe exponentielle, Summerville devenant progressivement le chouchou d'un public néerlandais en mal de stars offensives. Sa petite taille, ses dribbles, sa percussion, sa pointe de vitesse et sa qualité de frappe millimétrée ont déjà convaincu Koeman de le mettre titulaire face à la Suède dans un match décisif pour la 1ère place du groupe F. Un Mondial à savourer avant d'être l'attraction du mercato, alors qu'il a déjà acté qu'il ne jouerait pas en D2 anglaise après la relégation de West Ham. Et les Hammers ne pourront pas le retenir.
