Ce que le football doit à l'Ecosse (1/2) : L'invention de la passe

L'équipe d'Écosse lors du premier match contre l'Angleterre en 1872
L'équipe d'Écosse lors du premier match contre l'Angleterre en 1872Profimedia

Vingt-huit ans après sa dernière participation, l'Ecosse est de retour à la Coupe du monde. Avant l'entrée en lice de la Tartan Army contre Haïti, nous retraçons l'épopée du football écossais qui a révolutionné le football à plus d'un titre. Cette première partie raconte comment, face aux grands gabarits anglais issus de l'aristocratie, les joueurs de la classe ouvrière de Glasgow ont inventé la tactique.

La dernière participation de l'Ecosse à la Coupe du monde remonte au XXe siècle, en 1998. Trois petits matches, dont celui d'ouverture perdu contre le Brésil, un point pris contre la Norvège avant de couler contre le Maroc de Mustafa Hadji : la Tartan Army était passée comme un courant d'air. 

Vingt-huit plus tard, après un barrage dantesque contre le Danemark, l'Écosse est de retour. Si le pays compte des clubs importants comme le Celtic, les Rangers ou Aberdeen, son influence semble modeste. Et pourtant, c'est exactement l'inverse. L'Écosse a inventé le football moderne et une action a priori banale mais qui fut une révolution au XIXe siècle : la passe. 

Conservateur du musée du football écossais situé à Hampten Park à Glasgow, Richard McBrearty sera notre guide dans les méandres de la fin du XIXe siècle.

En Angleterre, un football-rugby très brutal

Quand le football naît en Angleterre, l'époque est à l'individualisme. L'empire britannique est à son zénith, c'est la fin du romantisme et le début de l'ère victorienne. L'individu est au-dessus du collectif, l'image du self-made man est valorisée et l'émergence de ce nouveau sport doit exalter ces valeurs. Le football est un sport amateur et élitiste, symbole des hautes sphères dirigées par les 300 familles. 

"Si on considère ces premiers joueurs issus de l'aristocratie, quelles écoles fréquentaient-ils ? Eton, Harrow School, Charterhouse, Westminster : le nec plus ultra des écoles que l'on pouvait trouver au Royaume-Uni à cette époque. Quelle est la philosophie dispensée à ces jeunes gens, non seulement en classe, mais aussi sur le terrain de sport ? Toute leur éducation vise à développer leur leadership. Ce sont les fils de la très haute bourgeoisie londonienne. Ils doivent prouver à tous qu'ils sont capables de diriger et prêts à faire honneur à leur nom de famille. Alors quand il s'agit de jouer au football, l'idée de faire une passe est considérée comme un acte de lâcheté car faire une passe, c'est se décharger de ses responsabilités". 

En résumé, le jeu direct est perçu comme le seul qui vaille, l'unique expression valable, et passer le ballon est considéré comme un acte de trouillard et mourir sur le terrain n'est pas une expression mais bel et bien une réalité.

"Un jeune homme sur le terrain doit démontrer à tous ses prouesses individuelles de footballeur, donc il ne fait pas de passes. Tu dribbles, tu cours aussi loin que tu peux. C'est aussi un jeu de force, de puissance, de muscles. Charger, plaquer, ça fait partie des règles. C'est donc un jeu très physique et technique, mais tout repose sur les prouesses individuelles. Un joueur attaque avec le ballon, soutenu par un groupe d'avants comme au rugby. Ils attendent que le porteur du ballon perde la possession : quand ça arrive, il est plaqué et un de ses coéquipiers en soutien récupère le ballon et poursuit la charge".

En fait, à cette époque, jouer au football ressemble aux tournois du Moyen Âge : ça passe ou ça trépasse. Et ce n'est pas pour de la blague. En 1890, 26 joueurs de football sont morts sur le terrain ! En 1891, de nouvelles règles ont été édictées, notamment le penalty, pour lutter contre la brutalité, avec un succès modeste : d'après la revue médicale The Lancet, entre 1891-1899, 96 joueurs de football et de rugby sont partis les pieds devant.

La passe, une invention révolutionnaire

On joue au football comme on est dans la vie. C'est ainsi qu'en 1870, l'esprit ouvrier présent en Écosse révolutionne le jeu. En Angleterre, le football est un monologue; en Écosse, il devient un dialogue.

Le "passing game" change tout. Déjà, dans le système de jeu qui passe en 1-2-2-6, avec des joueurs plus légers que les Anglais. En à peine 5 ans, l'innovation devient la norme. L'invention du jeu en triangle entraîne l'amélioration technique, avec une relation étroite entre le milieu et l'attaque. Le jeu écossais est clair, ordonné et méthodique, avec l'utilisation de passes à l'intérieur avec un milieu sans position fixe pour éviter le hors-jeu, tel un faux 9. 

Les différences de gabarits sont notoires. Les aristocrates anglais sont dans l'opulence, les ouvriers écossais ont une alimentation basique. Il faut donc trouver des subterfuges pour renverser le rapport de force. 

"Lors du premier match international de 1872, l'équipe d'Écosse, qui jouait à Queen's Park, réalisa qu'elle ne pouvait pas rivaliser avec l'Angleterre. Ils étaient trop petits ou trop légers. L'aristocratie anglaise était bien nourrie et bien élevée. C'étaient donc des individus grands, forts et puissants. L'équipe écossaise savait que si elle essayait de jouer à ce jeu, elle se ferait facilement dominer. Elle a compris qu'elle devait jouer par paires : si un joueur était en possession du ballon, courait vers l'avant - le dribble est encore présent dans le jeu écossais, et était mis à terre lors d'un duel, il devait effectuer une simple passe latérale et conserver la possession. C'est une tactique simple selon les critères actuels, mais elle a révolutionné le football de l'époque". 

À la fin du XIXe siècle, le système de jeu est baroque avec nos yeux : un gardien, un défenseur, un milieu et... huit attaquants. Cela était notamment dû à la règle du hors-jeu. Initialement, comme au rugby, un joueur était en position illicite s'il était devant le ballon. C'est donc un hors-jeu collectif. La règle devient individuelle : était hors-jeu un joueur qui était situé entre trois défenseurs et le gardien. Cependant, la codification n'était pas encore uniforme en fonction des territoires. 

"Initialement, il n'y avait pas de hors-jeu, puis en 1867, la règle du hors-jeu individuel a été instaurée. Le jeu de Sheffield comportait des passes, mais d'une manière très différente de l'écossaise. Avec la règle du hors-jeu individuel, un joueur pouvait se tenir constamment près du gardien de but. On parlait alors de "bumping" ou de "fauchage". Ce joueur ne bougeait pas :  il restait immobile. Tant que le gardien se trouvait derrière lui, il était en position régulière. Lorsqu'ils récupéraient le ballon, les joueurs le dégageaient loin devant". 

À Londres, jouer en passes est aperçu par bribes, notamment par les Royal Engineers, mais c'est exceptionnel. À Glasgow et dans l'Écosse de la fin du XIXe siècle, en revanche, le jeu est résolument collectif dès le départ.

"Il y a un très bon exemple qui remonte au début de l'année 1873, deux ou trois mois seulement après le premier match international à Glasgow, Écosse-Angleterre. Queen's Park affronte alors Vale of Leven, et une action à cinq joueurs est décrite en un seul geste. Cinq joueurs se passent le ballon, et le journaliste dit qu'ils ont magnifiquement joué au pied. Vous ne trouverez nulle part ailleurs, dans les articles sur le football londonien ou celui de Sheffield, ce genre de terminologie. Passes à plusieurs joueurs, action à cinq, magnifique jeu au pied… On voit donc clairement la différence à ce moment-là".

La revanche des cols bleus

Paradoxalement, le jeu écossais laisse une empreinte plus importante en Angleterre qu'en Ecosse qui, elle, reste marquée par le style anglais, tout comme l'Espagne, la Russie, l'Allemagne et l'Italie. C'est Sheffield, berceau du football, qui sera influencé en premier. La raison est simple : c'est une région industrielle qui attire les ouvriers, notamment écossais. 

"Quand on observe l'expansion du jeu de passes courtes écossais en Angleterre, on part de l'année 1876, moment où les premiers joueurs reconnus quittent l'Ecosse pour se rendre à Sheffield, à commencer par J.J. Lyne et Peter Andrews. Ils évoluaient déjà au niveau international avec l'Ecosse et la sélection de Glasgow qui avait affronté et battu Sheffield (2-0). Ils ont donc ensuite joué à Sheffield. Le professionnalisme était encore interdit - il sera autorisé en 1885 à Londres. Lange a plus tard admis qu'il avait eu un emploi de façade et qu'il n'y était allé que pour jouer au football. Quant à Peters qui était boulanger, il a travaillé dans les assurances, un emploi de col blanc de classe moyenne".

Les derniers seront les premiers : être un blue collar est un inconvénient de départ qui se transforme finalement en avantage. "L'aspect ouvrier entre vraiment en jeu, car le football devient populaire. Si vous étiez issu de la classe ouvrière, vous pouviez tenter votre chance en Angleterre car, si ça ne marchait pas, vous pouviez revenir sans problème, dans la mesure où il y avait beaucoup d'emplois disponibles et en retrouver un n'était pas difficile. À l'inverse, si vous apparteniez à la classe moyenne, avec une trajectoire de carrière et des perspectives de progression professionnelle, la donne complètement différente : vous ne pouviez pas prendre un tel risque, surtout que le football était perçu comme un jeu futile et les parents n'était pas enthousiastes à l'idée de voir leur fils tout abandonner. C'était très, très mal vu. En fait, le professionnalisme du football anglais a motivé les footballeurs écossais issus de la classe ouvrière".

La participation de Queen's Park basé à Glasgow devient une source d'inspiration, d'autant que le club atteint la finale de la Cup en 1884 et 1885, battu à chaque fois par Blackburn Rovers. Lors du doublé de 1889, Preston North End évolue avec 8 Écossais. En 1892, ils sont... 11 à Liverpool. D'autres clubs comme Newcastle, Bolton ou Sunderland sont aussi composés majoritairement d'Ecossais. 

Les "Scots Professors" inspirent même des rivalités, principalement à Londres. Créé en 1882, Corinthians représentait à ce titre la haute bourgeoisie de la capitale qui conservait le style individualiste des premiers pionniers. Mais simultanément, dans une grande ville universitaire, se popularise un nouveau système en 2-3-5 : la Pyramide de Cambridge, dont les premières fondations ont été posées par Wrexham, au Pays de Galles. C'est à partir de là que le piège du hors-jeu deviendra une tactique et que se dessineront les premières esquisses du faux 9. 

L'exil pour développer la tactique

"Ce qui est intéressant, c'est que, lorsqu'on regarde le jeu de passes courtes écossais c'est que, même si ça commence en Écosse, les Écossais l'ont introduit dans d'autres clubs. En fait, on n'a pas besoin d'être Écossais pour adopter le jeu de passes courtes écossais. Ils sont recrutés car ils pratiquent un football innovant, car ils apportent quelque chose de nouveau au jeu et que ça attire les foules. Le football est un sport populaire, les gens sont prêts à payer pour se divertir et les Écossais, avec leurs passes courtes et leur technique raffinée, offrent le meilleur spectacle". 

Né à Bollington, au sud de Manchester, Edward Shires suit son père à Vienne après le décès de sa mère. C'est en Autriche qu'il découvre le football mais c'est à Budapest qui écrira ses lettres de noblesse footballistique, et plus précisément au MTK à partir de 1904-1905. Alors que le club doit faire face à la rivalité de Ferencvaros, Shires attire l'attaquant anglais Joe Lane en 1911 et l'entraîneur, écossais évidemment, John Tait Robertson. En 1904 avec les Rangers, il fait partie d'une tournée en Autriche et en Tchécoslovaquie qui se termine par 6 victoires en autant de matches. Devenu le premier entraîneur-joueur de l'Histoire de Chelsea, il recrutera 16 compatriotes dont 7 milieux de terrain et deviendra le premier buteur de l'Histoire des Blues. 

À peine arrivé à Budapest, il assiste à une rencontre et flashe sur un attaquant. Dans son livre "Évolution tactique du football de 1863 à 1945", Martín Perarnau rapporte les propos de Shires : "Robertson est arrivé un dimanche et il a immédiatement voulu assister à un match. Je l'ai amené au Millenáris où jouait l'équipe de jeunes. Robertson a regardé le match pendant un quart d'heure et il a désigné l'un des gamins : "Tu le vois, lui  Je vais le transformer en footballeur". Le gamin, c'était Kálmán Konrád, membre de la ligne d'attaque du MTK qui est ensuite devenu le maestro de Vienne". 

Robertson a une intuition qui coule de source aujourd'hui mais qui ne l'est pas à cette époque : les joueurs doivent utiliser les deux pieds et pas uniquement leur pied fort. Il évoque aussi les connexions entre défense et milieu ainsi que milieu et attaque, de la couverture défensive et des compensations. 

S'il remporte deux fois la Coupe, il ne parvient pas à arrêter la série de 5 titres de champion consécutif de Ferencvaros. Mais surtout, épaulé par des joueurs qui croient dur comme fer à ses préceptes, Robertson change profondément et durablement tout le football hongrois. "C'est Robertson qui a le plus développé le football en Hongrie, affirmé Shires. Les Hongrois ont plus appris avec lui pendant deux ans de qu'ils auraient pu apprendre d'autres pendant dix". 

Les graines semées par Robertson germeront avec Jimmy Hogan qui parviendra à mettre le MTK au sommet de la hiérarchie domestique qui durera une décennie. Surtout, ce style de jeu aboutira au Onze d'or hongrois symbolisé par le "Major galopant" Ferenc Puskas qui remportera les JO 1952 et tombera en finale de la Coupe du monde 1954. 

Avant cela, le positionnement en faux 9 de Konrád avec le MTK a directement influencé en 1931 la Wunderteam, la pyramide danubienne en 1-2-3-1-4 avec Matthias Sindelar en vedette à la pointe de ce triangle d'attaque. 

La Hongrie ne sera pas le seul pays d'Europe de l'Est à bénéficier du football écossais. À Prague, Johnny Madden au Slavia et John Dick au Sparta ont aussi posé des bases qui aboutiront à la finale de la Tchécoslovaquie en finale de la Coupe du monde 1934 contre l'Italie. 

Le jeu écossais arrivera aussi en Espagne, via deux Anglais. Né à Wolverhampton, un bassin minier, Fred Pentland est arrivé à Santander avant de mettre le cap sur Bilbao. Avec l'Athletic, il a remporté la Liga en 1930 et 1931, ainsi que 4 fois la Copa del Rey (1930, 1931, 1932, 1933). Au Barça, c'est aussi un Anglais influencé par les "Scots Professors" et choisi par Hans Gamper en personne qui a érigé une philosophie en dogme : Jack Greenwell, mineur de profession, inventera le jeu en triangle et le mettra en pratique pendant plus de dix ans (1912 à 1923 puis de 1931 à 1933) et 492 matches. Un héritage qui perdure encore aujourd'hui, pierre angulaire de la Masia. 

La réforme du hors-jeu referme une ère

Après la nouvelle réforme du hors-jeu en 1925, qui reste en vigueur aujourd'hui encore, le style écossais devient anachronique, avec une réorganisation de l'attaque et des ailiers qui se convertissent désormais en buteurs. Une date de fin est toute trouvée : la victoire de l'Écosse contre l'Angleterre (5-1) le 31 mars 1928. Ce jour-là, sur un terrain rendu boueux par la pluie, les "Wembley Wizards" corrigent les Three Lions avec un triplé d'Alex Jackson et un doublé d'Alex James. Ce succès de prestige marque une césure quasi-définitive car après avoir été invaincue depuis le début de la décennie 1920, l'Ecosse a perdu contre son rival en 1927 à Hampten Park (1-2) et trois semaines après cette victoire historique, la Scottish Football League XI avait été nettement battue (6-2) par la Football League XI, toujours à Hampten. 

"Nous avons certainement contribué à façonner le football. Je ne dirais pas que nous avons tout inventé, mais nous avons assurément influencé la manière dont le football était joué à ses débuts. Il est certain que nous avons oublié comment faire nous-mêmes. La modification de la règle du hors-jeu en 1925 a déjà changé la façon dont le football était joué au Royaume-Uni et il y a eu un certain isolationnisme. La FA, la Fédération écossaise de football ont rejoint la FIFA assez tôt mais elles se sont brouillées avec l'instance à cause de l'amateurisme. Il y a donc eu une période où, tandis que le football commençait à vraiment se développer, à s'améliorer et à se perfectionner en France, en Espagne, en Europe centrale, le Royaume-Uni n'avançait plus vraiment et allait dans une voie sans issue. Or personne ne s'en est vraiment rendu compte".

Et c'est la diaspora qui fera grandir le football tactiquement, avec des conséquences notoires à la fois en Europe mais aussi en Amérique du Sud, continent où naîtra un concept tactique essentiel : l'utilisation du faux 9. 

La Coupe du monde 2026 se déroulera du 11 juin au 19 juillet aux États-Unis, au Canada et au Mexique. Le tournoi réunira 48 sélections et se jouera dans 16 stades modernes.

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