Unai Simón, d'un rôle de numéro 1 remis en cause à une Coupe du monde record

Unai Simón
Unai SimónReuters

L'Espagne aborde vendredi son quart de finale contre la Belgique avec, dans ses cages, un gardien qui écrit l'histoire dans ce Mondial 2026. Unai Simon, décrié pour ses statistiques en club, a répondu de la meilleure des manières : en battant un record d'invincibilité vieux de 36 ans et en confirmant, une nouvelle fois, que la sélection espagnole est peut-être l'endroit où il est le plus intouchable.

Rarement une équipe n'aura autant illustré l'expression de "problème de riches" au poste de gardien. Unai Simon, David Raya et Joan Garcia forment un trio que beaucoup d'autres nations envieraient à l'Espagne, chacun ayant les arguments statistiques ou sportifs pour prétendre à une place de titulaire ailleurs. Raya a été l'un des meilleurs gardiens d'Europe la saison passée avec Arsenal, décrochant son troisième Gant d'or de Premier League consécutif après une saison XXL conclue par un titre de champion et une finale de Ligue des champions perdue aux tirs au but contre le PSG. Garcia, lui, s'est imposé dès sa première saison au Barça comme le portier le moins battu de Liga.

Et pourtant, c'est Unai Simon qui a débuté chaque match de l'Espagne depuis le début du tournoi. Une hiérarchie assumée et défendue bec et ongles par Luis de la Fuente, qui avait tranché la veille du match d'ouverture contre le Cap-Vert : "Le choix est déjà fait." Le sélectionneur n'a pas ménagé ses mots pour justifier ce choix : "Ce serait injuste de ne pas reconnaître la qualité, la classe, le parcours et l'expérience d'Unai. Il est incontournable."

Une concurrence saine, presque affichée comme une force

Ce qui frappe dans ce trio, c'est l'absence apparente de tensions malgré l'enjeu. Les trois gardiens s'entraînent ensemble, dans un groupe à part, et le discours est unanime sur la complicité qui les unit. Joan Garcia, qui a pourtant toutes les raisons de vouloir jouer, décrit une relation d'entraide plutôt que de rivalité à l'AFP : "Nous essayons d'aider Unai avec des choses que l'on voit depuis l'extérieur. Il sait très bien ce qu'il a à faire. Il a besoin de peu d'aide, mais si nous voyons un comportement particulier chez un attaquant dans son positionnement, on essaie de l'aider."

David Raya tient un discours similaire, presque à contre-courant de la frustration qu'on pourrait imaginer chez un gardien de sa qualité laissé sur le banc : "La concurrence nous rend meilleurs chaque jour. Nous vivons cela naturellement. C'est un luxe de pouvoir travailler avec ces grands gardiens." Le portier d'Arsenal va plus loin en évoquant des styles complémentaires plutôt que concurrents : "Les cages sont entre de bonnes mains. Nous avons des styles différents, nous voyons les choses différemment, et le fait d'être un petit groupe qui s'entraîne à part nous permet d'être à 100 %. Nous nous aidons et nous nous poussons les uns les autres."

Unai Simon lui-même a tenu à couper court aux polémiques nées autour de l'arrivée de Joan Garcia, revenant sur les tensions supposées entre les trois hommes : "Beaucoup de choses ont été dites, certaines étaient vraies, d'autres ne l'étaient pas totalement. La vérité, c'est que Joan García est venu ici pour apporter quelque chose au collectif, en me mettant la pression, ainsi qu'à David Raya, afin de montrer au sélectionneur qu'il veut jouer. Et en dehors du terrain, pour être un coéquipier exemplaire, comme l'était Remiro à l'époque."

Une saison à l'Athletic qui avait tout remis en cause

Il faut pourtant se rappeler d'où revient Unai Simon pour mesurer l'ampleur de sa réponse sur le terrain. Sa saison 2025-2026 avec l'Athletic Club a été statistiquement sa pire depuis longtemps : 73 buts encaissés en 46 apparitions, seulement huit clean-sheets pour un taux à 17,4 %, et un ratio de buts évités de -6,86, très largement le pire des trois gardiens espagnols du Mondial. À titre de comparaison, Raya n'a encaissé que 31 buts avec Arsenal pour 19 clean-sheets et un ratio de 4,39, tandis que Garcia affichait 42 buts encaissés, 15 clean-sheets et un ratio de 9,7 avec le Barça. Même dans le jeu au pied, longtemps présenté comme l'une de ses forces, Simon n'a converti que 58 % de ses passes la saison passée, loin des 65 % de Raya et des 90 % de Garcia.

Ces chiffres, à nuancer par le contexte très différent des trois clubs concernés, ont suffi à faire naître un vrai débat en Espagne avant le Mondial. Au point que Luis de la Fuente a lui-même mis à l'épreuve la hiérarchie établie lors du match amical contre l'Égypte, fin mars, à Barcelone : c'est David Raya qui avait débuté la rencontre dans les cages espagnoles, avant de céder sa place à Joan Garcia à la 62e minute. Un signal clair envoyé à Unai Simon, qui traversait alors une période compliquée avec son club, et qui n'avait pas caché avoir lui-même interrogé sa propre légitimité de numéro un.

Un tournoi qui confirme sa fiabilité en sélection

Mais dès qu'il enfile le maillot de la Roja, Unai Simon redevient un tout autre gardien, et ce Mondial 2026 en est la meilleure démonstration. Contre l'Autriche en seizièmes de finale, il a franchi la barre des 517 minutes sans encaisser détenue par l'Italien Walter Zenga depuis 1990, avant d'étirer ce record à 609 minutes après le succès 1-0 contre le Portugal en huitièmes. Une série entamée dès la Coupe du monde 2022, puisque le dernier but encaissé par Simon en phase finale remonte à la 51e minute du troisième match de poules au Qatar, inscrit par le Japonais Ao Tanaka. Il avait déjà dépassé, avant Zenga, le record espagnol détenu par Iker Casillas et ses 476 minutes d'invincibilité entre 2010 et 2014.

Interrogé sur ce record par le quotidien AS, le gardien a tenu à replacer sa série dans un temps plus long, incluant même la déception des tirs au but de 2022 : "Pour commencer, les minutes sans encaisser de but du Mondial précédent comptent aussi pour moi. Je crois que nous avions démontré à ce moment-là que nous étions une équipe offensive, mais nous sommes rentrés à la maison aux tirs au but, des choses qui arrivent dans le football. Et cette année, nous essayons de continuer à accumuler des minutes et des clean-sheets pour que le prochain qui voudra battre le record ait plus de difficultés." Sur la saison délicate traversée en club, il balaie également la comparaison : "Je ne considère pas que ce soit le cas." Face à la presse durant le tournoi, il s'est montré tout aussi mesuré sur la portée de sa série : "Ce record dépend plus de l'équipe que de moi."

Sur ce seul Mondial 2026, le bilan est éloquent : zéro but encaissé en cinq matches, entre la phase de groupes face au Cap-Vert (0-0), à l'Arabie saoudite (4-0) et à l'Uruguay (1-0), puis les seizièmes et huitièmes de finale contre l'Autriche (3-0) et le Portugal (1-0). En cumulant l'intégralité de ses apparitions en Coupe du monde, Qatar 2022 compris, Unai Simon affiche un total de trois buts encaissés et sept clean-sheets en neuf rencontres, avant d'affronter la Belgique et Thibaut Courtois vendredi.

Ce n'est pas un cas isolé. En sélection, Unai Simon affiche un total de 30 clean-sheets en 63 matches disputés avec la Roja. Il a été sacré champion de la Ligue des Nations en 2023 puis de l'Euro en 2024, année où il a terminé deuxième meilleur gardien du monde. En club, il avait également remporté le Trophée Zamora de Liga en 2023-2024, récompensant le gardien du championnat qui a encaissé le moins de buts, avec 33 buts encaissés en 36 matches. Autant de distinctions qui tranchent avec la saison compliquée qu'il vient de traverser à Bilbao et qui illustrent un contraste devenu presque une marque de fabrique : un gardien parfois vulnérable en club, mais différent dès qu'il porte le maillot rouge.

L'Espagne dispose même d'un argument supplémentaire en cas de match serré : sur les six séances de tirs au but disputées par la sélection, Unai Simon en a remporté trois, en quart de finale de l'Euro 2020, en finale de la Ligue des Nations 2023 et en quart de finale de la Ligue des Nations 2025. Il en a toutefois perdu trois autres, dont la plus récente contre... le Portugal, en finale de la dernière Ligue des Nations.

Un vestiaire peuplé d'anciens gardiens

Cette réussite collective au poste de gardien doit aussi beaucoup au staff technique mis en place par Luis de la Fuente. Fait rare, quatre membres du staff du sélectionneur ont eux-mêmes été gardiens durant leur carrière de joueur : Juanjo González, l'entraîneur adjoint spécialisé dans la stratégie, qui a notamment officié comme entraîneur des gardiens aux côtés de Luis Enrique lors du Mondial 2022 ; Miguel Angel España, préparateur des gardiens du groupe A depuis l'arrivée de De la Fuente en 2023 et figure historique de la formation des portiers à la fédération espagnole ; Javier López Vallejo, aujourd'hui psychologue du sport de la sélection, ancien international espoirs passé par Osasuna et Villarreal ; et Pablo Peña, analyste vidéo formé à la Masia, présent lors de quatre Coupes du monde dont celle de 2010.

Une continuité qui n'est pas anecdotique dans l'obsession espagnole pour la relance au pied et l'anticipation défensive, deux domaines sur lesquels Unai Simon travaille en permanence avec ces anciens portiers devenus membres du staff. Marc Cucurella résumait bien cette philosophie après la victoire contre le Portugal : "Je crois que les grandes équipes et les équipes championnes sont celles qui défendent le mieux, et nous essayons de faire ça ainsi. C'est un travail collectif, sur le pressing, sur les lignes, sur la communication, et le fait de garder sa cage inviolée rapproche toujours un peu plus de la victoire."

À 29 ans, Unai Simon aborde donc ce quart de finale contre la Belgique auréolé d'un record historique et d'une confiance retrouvée, après des mois où sa place de titulaire semblait tout sauf acquise. Mais le débat sur le numéro 1 espagnol pourrait bien resurgir plus vite que prévu. Interrogé sur sa présence éventuelle au Mondial 2030, coorganisé par l'Espagne, le principal intéressé s'est lui-même montré prudent sur son avenir à ce poste, laissant entendre qu'il ne se voit pas forcément défendre les cages espagnoles à domicile dans quatre ans et préfère "refermer le cycle" plutôt que de forcer sa place. De quoi relancer, à terme, la concurrence avec Raya et surtout Garcia, présenté comme le successeur naturel. En attendant, c'est bien Unai Simon qui écrit l'histoire, et qui tentera de prolonger sa série vendredi face aux Diables Rouges.

La Coupe du monde 2026 se déroulera du 11 juin au 19 juillet aux États-Unis, au Canada et au Mexique. Le tournoi réunira 48 sélections et se jouera dans 16 stades modernes.

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