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Interview Flashscore - Sébastien Frey : "Zidane possède un charisme tranquille et une gestion humaine exceptionnelle"

Sébastien Frey lors d’un match de Serie A en 2025
Sébastien Frey lors d’un match de Serie A en 2025ČTK / imago sportfotodienst / IMAGO

Dans une interview exclusive accordée à Flashscore, l’ancien gardien de Serie A et de l’équipe de France, Sébastien Frey, livre son analyse sans filtre sur les suites de la Coupe du monde élargie. De la déception des Bleus et l’arrivée de Zinedine Zidane à l’avenir des géants de Serie A, l’Inter et la Fiorentina, Frey décrypte les grands enjeux du football mondial, expliquant notamment pourquoi Paolo Maldini est la clé pour redonner à l’Italie sa gloire internationale.

Flashscore : Globalement, quel est votre regard sur cette Coupe du monde qui vient de s’achever ? Elle a suscité beaucoup de débats sur et en dehors du terrain, et c’était aussi la première édition élargie avec plus d’équipes.

Frey : "En ce moment, je suis un peu partagé. D’un côté, il y a eu plusieurs matchs que j’ai vraiment pris plaisir à regarder. De l’autre, on a vu comment la Coupe du monde s’est déroulée et qui a finalement soulevé le trophée. C’est ça, la vraie magie de cette compétition : il peut toujours y avoir des surprises inattendues et des moments merveilleux. Je pense que c’était une surprise fantastique pour l’Espagne, peut-être moins pour l’Argentine ou la France, mais la Coupe du monde a tout simplement cette touche unique et magique.

À l’inverse, en la suivant de loin pendant un mois, j’ai remarqué beaucoup de polémiques autour du tournoi. Je n’y suis pas allé, en partie par choix et en partie à cause d’engagements avec la FIFA, car j’avais vraiment besoin de décrocher un peu. J’espère que les instances dirigeantes – à commencer par Gianni Infantino à la tête de la FIFA, jusqu’à toutes les fédérations et organisations du football mondial – feront un vrai bilan pour voir comment améliorer encore cette compétition à l’avenir.

Malheureusement, il y a aussi eu des incidents honteux. Je ne sais pas si vous avez suivi la polémique autour du match France – Paraguay, mais les propos du ministre paraguayen (NDLR : députée) étaient scandaleux – c’était du racisme pur.

Dans la société en général, mais surtout dans le football, on lutte contre le racisme depuis toujours. Quand des personnalités publiques représentant une nation se permettent d’utiliser des mots aussi durs, cela montre qu’on est confronté à des choses qui n’ont tout simplement pas leur place dans ce sport. C’est clairement l’un des aspects les plus négatifs que j’ai relevés."

À l’inverse, quels ont été les points positifs selon vous ?

"D’un point de vue image et marque, en suivant le tournoi sur les réseaux sociaux et à la télévision, tout paraissait grandiose et spectaculaire vu de l’extérieur. Mais il faut dire qu’on était aux États-Unis.

Pour être totalement honnête, avant la Coupe du monde au Qatar, on était tous très sceptiques – moi y compris. Je n’étais pas sur place car j’analysais depuis l’Italie – je ne devais voyager que pour la finale à cause d’un contrat – mais tous mes anciens collègues présents là-bas m’ont confirmé que c’était une expérience unique et fabuleuse. C’est amusant : avant le début, tout le monde était prêt à critiquer, mais ceux qui y sont allés en ont parlé comme de quelque chose de merveilleux.

J’attends maintenant de retrouver des amis qui rentrent des États-Unis, que ce soit Christian Karembeu ou beaucoup d’autres qui étaient sur place. La première chose que je leur demanderai, c’est comment ils ont vécu l’expérience, aussi du point de vue de l’organisation FIFA Legends.

De l’extérieur, la gestion de l’événement semblait solide, avec une multitude d’événements annexes. Vous savez, quand on parle de ‘show à l’américaine’… J’ai vu un spectacle digne du Super Bowl. Ils sont vraiment maîtres dans ce domaine, et en tant que spectateur, j’ai adoré.

Mais il faut aussi se placer du point de vue des joueurs : les arrêts forcés, comme les pauses hydratation prolongées ou les shows à la mi-temps qui rallongent la récupération, sont des choses que j’ai remarquées de loin et sur lesquelles les joueurs doivent s’exprimer. Mais en tant que simple spectateur extérieur, la mise en scène globale était de très haut niveau."

Sur le terrain, la France a-t-elle été la plus grande déception du tournoi ?

"Oui, c’est une déception car l’effectif était tellement riche que tout le monde en faisait le favori absolu, avant et pendant la compétition. Je reste persuadé que cette équipe nationale a un potentiel énorme pour les prochaines compétitions, grâce à un mélange extraordinaire de cadres expérimentés et de jeunes joueurs très talentueux.

Il faut tourner la page de cette amertume – car pour la France, cela reste difficile à digérer – puisque notre sélection reste, à mes yeux, la plus forte et peut rester au sommet encore de longues années, même avec un changement sur le banc."

Zidane de retour chez les Bleus

Justement, en parlant du banc : quel regard portez-vous sur le travail de Didier Deschamps et sur la nouvelle ère qui s’ouvre avec Zinedine Zidane ?

"Dès que la France a perdu contre l’Espagne, j’ai envoyé un message directement à Didier Deschamps, en lui disant que ce n’était pas la sortie que j’imaginais pour lui après tout ce qu’il avait accompli. Ce que Deschamps a réalisé avec les Bleus est tout simplement monumental.

Il a remporté une Coupe du monde et disputé la finale d’une autre – et honnêtement, cette finale contre l’Argentine était quasiment une victoire en soi, décidée sur un fait de jeu dans les trois dernières secondes. Si (Randal) Kolo Muani avait marqué, on parlerait aujourd’hui d’un moment légendaire. En termes de palmarès, de style de jeu et de prestige, Deschamps laisse un héritage unique.

Mais voilà qu’arrive celui que j’appelle le ‘Dieu du football français’ – notre Zizou national. Zidane bénéficie d’un crédit illimité tant il dégage une aura et un charisme hors du commun ; c’est un géant du football, pas seulement en France mais dans le monde entier. Je lui ai souhaité bonne chance ; je connais aussi très bien son staff technique.

L’arrivée de Zidane tourne la page et suscite un immense engouement. Je suis convaincu qu’il va réussir brillamment. Quand Zidane parle de technique et de tactique dans le football moderne, tout le monde doit s’incliner et écouter. Il saura transmettre les concepts clés à une génération de joueurs incroyablement forte.

Attention, ce sera un immense défi pour lui : dès que l’Euro arrivera, la comparaison avec le bilan de Deschamps débutera immédiatement. Mais Zidane possède un charisme tranquille et une gestion humaine exceptionnelle. D’après ce que j’entends, les joueurs sont ravis à l’idée d’être dirigés par un tel personnage, et toute la France est en ébullition."

En tant qu’ancien gardien, on a vu une utilisation de plus en plus marquée des portiers dans la construction du jeu au pied. Comment jugez-vous cette évolution du poste ?

"J’aime beaucoup l’évolution en elle-même, mais je n’aime pas quand on va dans l’excès. Même lors de cette Coupe du monde, on a vu trois ou quatre grosses erreurs coûteuses à cause de cette obsession de repartir de derrière à tout prix. Mike Maignan lui-même a pris de gros risques contre l’Espagne, et des buts ont été encaissés justement à cause d’un excès de confiance dans la possession et la volonté de dribbler sous pression.

J’adore voir les gardiens plus impliqués : l’arrêt reste la priorité absolue en phase défensive, mais lors de la relance, le gardien moderne devient quasiment le premier attaquant. Une longue passe précise peut ouvrir un match. Ces dernières années, des joueurs comme Ederson, Alisson, Jordan Pickford, Marc-Andre ter Stegen ou Manuel Neuer ont prouvé à quel point être à l’aise au pied pouvait être décisif, en délivrant des passes décisives et en lançant des contres foudroyants.

L’erreur, c’est d’en faire trop. Être bon au pied, c’est aussi réussir une passe de 50 mètres parfaitement sur la poitrine d’un coéquipier – ce n’est pas forcer 20 passes risquées dans sa propre surface. Quand on en arrive là, ce n’est plus ‘jouer au football’, c’est juste prendre des risques inutiles."

Une Espagne "incroyable"

L’Espagne était-elle l’équipe qui méritait le plus la victoire finale ?

"Les quatre demi-finalistes (Argentine, l’Angleterre, Espagne et France) ont prouvé sur le terrain qu’elles étaient les plus fortes. La France restait mon favori initial ; j’attendais un peu plus du Portugal et j’avais misé sur le Maroc comme possible outsider, donc mon pronostic n’était pas parfait !

Cela dit, l’Espagne a réalisé un tournoi incroyable. N’encaisser qu’un seul but sur toute la Coupe du monde, c’est une solidité défensive monstrueuse. En plus, ils ont ce jeu de possession à haute intensité qui étouffe n’importe qui, combiné à des individualités qui ont soit confirmé leur statut, soit explosé au plus haut niveau."

Quel enseignement tirez-vous du dernier chapitre des parcours en Coupe du monde de Lionel Messi et Cristiano Ronaldo ?

"Je pense qu’on a assisté à la fin d’une ère inégalable. Ils ont dominé le football mondial pendant plus de dix ans – c’était vraiment immense. On ne peut que leur tirer notre chapeau et les remercier pour tout ce qu’ils ont apporté au jeu.

Pour moi, les comparer n’a pas de sens car on parle de deux profils totalement différents. D’un côté, il y a un pur génie du football ; de l’autre, le prototype ultime de l’athlète d’élite. Messi, c’est comme (Diego) Maradona : un talent générationnel né avec la magie dans les pieds.

Les notes de Lionel Messi à la Coupe du monde
Les notes de Lionel Messi à la Coupe du mondeFlashscore

Ronaldo, lui, s’est construit à force de travail et de discipline. Et c’est justement pour cela que Cristiano doit être un modèle pour tous les jeunes qui rêvent grand. Quand on regarde Messi, on se dit : ‘C’est magnifique, mais c’est impossible de devenir comme lui car il est né comme ça’. Quand on regarde Ronaldo, on voit d’où il est parti et jusqu’où il est allé grâce à ses sacrifices, et un jeune peut se dire : ‘S’il l’a fait, moi aussi je peux tenter ma chance’."

La Fiorentina et ses ambitions

Pour parler de la Serie A et de vos anciens clubs : la Fiorentina réalise un mercato important et l’arrivée de Fabio Paratici semble être un choix solide. Quel est votre avis sur la nouvelle direction prise par la Viola ?

"C’était le coup de fouet dont le club avait besoin. Le décès de Joe Barone a laissé un vide immense car il gérait le club de A à Z, ce qui a été aggravé par la perte du président Rocco Commisso. Le club avait désespérément besoin d’un dirigeant expérimenté pour reprendre la main sur le sportif. Alessandro Ferrari fait du très bon travail, mais gérer une telle charge seul était mission impossible.

Proportionnellement, l’arrivée de (Fabio) Paratici à Florence me rappelle l’impact qu’a eu Giuseppe Marotta en rejoignant l’Inter. Paratici apporte une expérience internationale précieuse pour remettre de l’ordre et bâtir un projet clair après quelques saisons compliquées. Je serai bientôt à Florence pour les festivités du centenaire du club, et je suis convaincu que c’est l’homme de la situation."

Quelles ambitions la Fiorentina peut-elle raisonnablement nourrir cette saison ? Une qualification en Ligue des champions est-elle envisageable ?

"Non, selon moi, la Ligue des champions, c’est encore un peu tôt. L’objectif principal doit être de consolider une place européenne, que ce soit la Ligue Conférence ou la Ligue Europa. C’est la réalité actuelle de la Fiorentina. Ensuite, si tout s’enchaîne parfaitement, je serais le plus heureux du monde.

Mais il faut que tout le monde garde les pieds sur terre. Par le passé, l’erreur a été de mettre trop de pression avec des attentes démesurées. Florence est une ville de football passionnée mais exigeante, qui peut tout emporter si ça tourne mal.

J’ai toujours pensé qu’il valait mieux avancer discrètement et laisser les gens rêver au fil du temps. Parler de Ligue des champions d’entrée de jeu, c’est risquer de créer une frustration immédiate au premier accroc. Se requalifier pour l’Europe cette année serait déjà un excellent résultat."

Qu’attendez-vous de l’Inter pour la saison prochaine ?

"De l’Inter, j’attends de la continuité. L’équipe sort d’une saison importante – remporter deux trophées est toujours un accomplissement majeur pour un club comme l’Inter. L’objectif principal doit maintenant être de s’affirmer à nouveau parmi les favoris absolus en Ligue des champions. En Serie A aujourd’hui, l’Inter est la seule équipe avec la structure pour vraiment rivaliser au plus haut niveau européen ; les autres ne semblent pas encore prêtes à franchir ce cap.

Marotta a des idées très claires, et le pari sur Cristian Chivu a été payant. J’ai parlé à Cristian il y a quelques semaines pour le féliciter : il est arrivé sous le feu des critiques, il a travaillé humblement et discrètement pendant quatre mois, et il a fini par obtenir une immense satisfaction. Sa prolongation est 100% méritée."

Attendiez-vous un impact aussi rapide de Chivu dans un poste aussi exposé ?

"Honnêtement, non – pas aussi vite. Passer de six mois à Parme directement au banc de l’Inter, en héritant du palmarès de Simone Inzaghi et avec la pression immédiate de gagner, c’était un défi monumental.

Je connais bien Cristian, il a toujours été un passionné de football. Même quand on jouait ensemble, je lui disais : "Tu as l’esprit d’un entraîneur, pas d’un joueur." Il avait un leadership naturel : il a été capitaine de la Roumanie pendant des années et un pilier du vestiaire partout où il est passé, de la Roma à l’Inter. C’était un leader né, mais imaginer une transition aussi fluide était difficile. Je suis vraiment ravi d’avoir eu tort."

Daniele De Rossi au Genoa vous a-t-il également surpris ?

"C’est une histoire très similaire à celle de Chivu. On parle de personnalités qui étaient déjà des entraîneurs sur le terrain de par leur charisme, leur lecture tactique et leur capacité à guider leurs coéquipiers.

Son éviction de la Roma a été dure et prématurée, mais j’espère vraiment qu’il pourra un jour revenir par la grande porte dans le club qu’il aime. En attendant, il est normal qu’il fasse ses preuves. Au Genoa, il fait un travail fantastique : pour les jeunes joueurs d’aujourd’hui, être dirigés par une telle figure est un vrai privilège."

Et Parme, qui a assuré son maintien très tôt sous les ordres de Carlos Cuesta, jeune entraîneur qui découvrait la Serie A ?

"Parme a réalisé une saison fantastique. Pour avoir joué là-bas, je sais ce que représente ce club : dans les années 90 et 2000, c’était un poids lourd du football italien. Après des années difficiles à batailler dans les divisions inférieures, la saison dernière a montré des signes très encourageants.

J’attends maintenant une nouvelle étape : j’aimerais voir Parme s’installer tranquillement dans le ventre mou et pourquoi pas viser une place en Ligue Conférence. L’entraîneur a été l’un des grands artisans d’un maintien acquis très tôt, sans jamais être entraîné dans la lutte pour le maintien quand la situation devenait compliquée."

Maldini de retour aux affaires

Un dernier mot sur la sélection italienne : que pensez-vous du duo exécutif Paolo Maldini – Leonardo ? Les bases sont-elles posées pour enfin retrouver la Coupe du monde ?

"Choisir entre Paolo Maldini, Alessandro Del Piero et Roberto Baggio, c’était l’assurance de ne pas se tromper. L’arrivée de Maldini sera un choix gagnant sur les six prochaines années pour reconstruire toute la structure. Paolo n’est pas seulement une icône de l’AC Milan ; il est le symbole mondial du football italien – un champion unique, un leader naturel, une classe à part.

L’Italie avait besoin d’une figure ayant vécu ces environnements d’élite de l’intérieur pour redonner cette fierté profonde de porter le maillot azzurro. En tant que Français, je peux vous dire que c’était un crève-cœur de voir un géant de l’histoire du football mondial comme l’Italie rater trois Coupes du monde de suite. Cela ne devrait tout simplement pas arriver.

Il aurait fallu agir dès la première non-qualification, mais ils sont sur la bonne voie. L’associer à Leonardo, qui apporte expérience internationale et vision, crée une synergie parfaite.

Il faut voir sur le long terme : l’Italie doit être à l’Euro prochain et retrouver son identité, mais le vrai objectif doit être la Coupe du monde suivante, en construisant vers le tournoi 2032, qui sera en partie organisé à domicile.

Regardez la France avant 1998 : après avoir manqué les qualifications en 1990 et 1994 sous le feu des critiques, ils ont bâti le noyau qui a soulevé le trophée à domicile en 98. L’Italie doit suivre ce modèle : bâtir un groupe prêt à gagner devant son public. La Coupe du monde a manqué ce maillot bleu iconique, et Paolo Maldini est la personne idéale pour insuffler à nouveau ces valeurs fondamentales."