Le mouvement a été discret dans sa forme, retentissant dans son message. Mardi, des dizaines de joueuses des deux premières divisions tricolores ont coordonné leurs prises de parole sur les réseaux sociaux pour exiger la signature d'une convention collective, après avoir vu leurs capitaines prendre la parole dans une tribune publiée le matin-même. Le lendemain, à l'occasion des matchs de la 20e journée de Première Ligue, des actions ont été menées sur plusieurs terrains en soutien aux joueuses du Dijon FCO, menacées de disparition de leur section féminine. Une mobilisation co-construite avec l'UNFP, le syndicat des joueurs professionnels, qui pilote les négociations côté joueuses depuis 2023.
"On a fait ça à travers des visioconférences avec toutes les représentantes de tous les clubs pour définir une stratégie qu'on a co-construite avec elles, explique Fabien Safanjon, vice-président de l'UNFP en charge du football féminin. Elles étaient dans les starting blocks depuis un certain moment."
Dijon comme détonateur
Pour comprendre le timing, il faut distinguer deux sujets que la mobilisation a entremêlés, selon les acteurs. D'un côté, la situation du Dijon FCO, dont la section féminine risque d'être abandonnée par son club. De l'autre, le blocage persistant sur la convention collective, qui concerne l'ensemble des 24 clubs professionnels de Première et Seconde ligues.
C'est Vincent Ponsot, président du Collège du football professionnel féminin au sein de Foot Unis, le syndicat des clubs professionnels, et directeur général de l'OL Lyonnes, qui formule le plus clairement cette distinction : "Pour moi, il y a deux sujets différents. Il y a le sujet de Dijon, et il y a un deuxième sujet qui est venu s'accoler (avec la convention collective, ndlr). Et d'ailleurs, en avoir parlé avec les joueuses de Dijon hier, elles n'ont pas trop apprécié le fait qu'on les utilise pour ça."
Du côté de l'UNFP, Fabien Safanjon reconnaît que la concomitance entre la situation dijonnaise et le blocage des négociations a offert "un timing idéal pour mettre en lumière le fait que c'était inconcevable" que les joueuses restent sans filet de protection sociale. Il souligne également que la récente négociation d'une convention collective pour la future Ligue 3 masculine, avec une majorité de clubs représentés par le syndicat des clubs amateurs l'U2C2F, a mis en lumière une anomalie : "On a été capable de trouver des choses en six mois pour la Ligue 3. Pourquoi ce serait différent pour les filles ?"
Trois ans de négociations, deux points qui bloquent
Côté LFFP, la Ligue de football féminin professionnel créée en 2024 à l'occasion de la professionnalisation des deux premières divisions du football féminin français, le directeur Paul-Hervé Douillard mesure ses mots : "On partage le sentiment des joueuses sur la nécessité de bénéficier d'une convention collective rapidement. Parce que je pense que c'est maintenant une étape primordiale pour le développement du football féminin professionnel." La Ligue, qui n'est pas signataire de la future convention, se définit comme un acteur de médiation.
Elle n'a pas souhaité freiner les actions des joueuses sur les terrains, autorisant les différents gestes de soutien aux joueuses de Dijon en amont et pendant les matchs, y compris la coupure à la 20e minute effectuée par les joueuses de l'OL Lyonnes et celles du DFCO en référence aux 20 ans de la section féminine du club bourguignon qui s'apprête à disparaître.
Mais entre Foot Unis et l'UNFP, le dialogue est tendu. Deux points cristallisent le blocage.
Le maintien de salaire en cas de blessure. L'article 276 de la charte du football professionnel garantit aux joueurs masculins 90 jours de maintien de salaire en cas d'arrêt de travail : "En cas d’accident du travail ou de maladie, le joueur perçoit pendant au moins trois mois, à compter du jour où a été établi le certificat d’arrêt de travail, la différence entre son salaire mensuel fixe et les indemnités journalières versées par la Sécurité Sociale, sauf si le joueur blessé ou malade n’a pas satisfait à toutes les formalités administratives ou médicales imposées par la Sécurité Sociale ou d’autres organismes."
Un article que Foot Unis assure avoir accepté d'intégrer à la convention collective dans un mail transmis aux syndicats le 3 mars dernier. Mais l'UNFP souhaite aujourd'hui aller plus loin que cet article rédigé dans le cadre de la convention collective des clubs professionnels masculins, estimant qu'elle laisse place à une interprétation d'une prise en charge sur 12 mois glissants, ce qui réduirait les garanties.
Une bataille de formulation qui illustre la profondeur de la méfiance entre les deux parties. "Dans la convention qu'on a signée avec les clubs amateurs pour la Ligue 3, on a simplement rajouté 'pour chaque arrêt de travail'. C'est ça qu'ils ne veulent pas accepter", insiste Safanjon. Côté Foot Unis, le syndicat dit ne pas avoir été informé de cette volonté de changement.
Concrètement en reprenant l'article 276 tel que formulé actuellement dans la charte, une joueuse qui se blesse une première fois pour plus de trois mois aurait donc consommé ces 90 jours de maintien de salaire et devrait éviter toute autre blessure pour ne pas subir la différence entre ce que paie la Sécurité sociale pour un accident de travail (un plafond à 7000 euros/mois) et ce que lui paie son club. Une situation qui concerne pour l'instant peu de joueuses dans le football féminin français, les salaires étant relativement bas et les joueuses aux salaires importants prenant souvent des assurances complémentaires au cas où.
Mais dans ce cadre-là, avec ces 90 jours de maintien de salaire sur 12 mois glissants, la joueuse doit surtout éviter toute blessure en-dehors de son cadre de travail. Si elle a déjà consommé ces 90 jours précédents et qu'elle se blesse hors cadre professionnel, le plafond de la Sécurité sociale se limite à 1200 euros par mois. Pour Fabien Safanjon, l'enjeu est concret : "Toutes celles qui gagnent au-delà de 1200 euros sont obligées de prendre une assurance complémentaire pour assurer leur maintien de salaire, si elles ont déjà consommé les 90 jours."
Le débat est surtout sémantique, puisque l’article 276 tel que prévu dans la charte de la LFP couvre bien pour chaque blessure et non sur 12 mois glissants, comme confirmé par la commission juridique de la LFP après le recours d’un joueur d’un club professionnel. Une future commission juridique de la LFFP pourrait imposer une lecture différente et c’est de ça que l’UNFP veut se protéger.
Le droit à l'image. C'est, selon Vincent Ponsot, le principal point d'achoppement actuel. L'UNFP souhaite pouvoir commercialiser l'image de joueuses de plusieurs clubs sur un même support, comme cela existe depuis des décennies chez les garçons dans l'article 280, notamment à travers les albums Panini.
Les clubs professionnels refusent que leur logo puisse être utilisé sans leur accord explicite. "On a besoin d'une convention collective pour faire progresser le football féminin. Parce qu'il y a des choses qui se passent dans certains clubs qui ne sont pas acceptables. Par contre, d'être pris en otage sur un sujet où le fait que l'UNFP veut vendre des contrats commerciaux avec les logos des clubs sans l'accord des clubs, c'est indéfendable pour moi", tranche Ponsot, qui juge qu’on s’éloigne des négociations autour du statut social de la joueuse.
L'UNFP se défend de créer de la richesse pour le football féminin, avec des accords lucratifs passés avec Panini, EA Sports... : "On s'est engagé à ce que l'argent récolté pour les joueuses leur soit intégralement versé de manière solidaire, sous différentes formes, pour que l'ensemble des joueuses puissent en bénéficier." Avec une répartition de 70% des revenus pour la ligue et les clubs et 30% pour les joueuses via l'intermédiaire de l'UNFP.
Qui est responsable ?
Sur la question des responsabilités, les positions divergent nettement.
Vincent Ponsot ne nie pas que des concessions aient tardé côté clubs. Mais il dénonce ce qu'il perçoit comme une stratégie de l'UNFP : utiliser les négociations parallèles sur la Ligue 3 masculine pour imposer de nouvelles conditions dans la convention collective du football féminin. "On était très proche d'un accord, même s'il n'y avait pas d'accord. Et puis d'un coup, on a vu arriver plein de nouveaux sujets qui n'avaient jamais été évoqués." Il insiste : "Moi, je me suis battu contre certains de mes membres. Foot Unis a changé d'interlocuteur, et c'est moi qui me suis retrouvé en première ligne." Fabien Safanjon, lui, reconnaît publiquement l'engagement de Ponsot : "Vincent Ponsot a largement fait sa part pour faire avancer les négociations."
Pour l'UNFP, la responsabilité incombe clairement au syndicat des clubs professionnels. "Nous exigeons une égalité entre les joueurs et joueuses, en contre-partie nous acceptons que le premier contrat professionnel soit de 5 ans, à la demande de Foot Unis. Ils ont les clés du deal." L'UNFP insiste aussi sur le fait que la convention collective de la future Ligue 3 a été négociée en six mois avec d'autres acteurs issus du monde amateur, ayant pourtant moins de moyens.
Quant à la LFFP, Paul-Hervé Douillard assume une position de retrait volontaire : "Nous ne pouvons rien imposer, nous avons joué notre rôle, c’est dorénavant la responsabilité des partenaires sociaux de trouver des solutions en dépassant les blocages, dans l’intérêt du football féminin professionnel."
Après les derniers échanges entre les deux parties en cette fin de semaine, la tendance est à l’apaisement avec la volonté commune de trouver des solutions la semaine prochaine.
Les joueuses mobilisées, mais jusqu'où ?
Si la mobilisation des joueuses a été massive sur les réseaux, elle a été plus contrastée sur les terrains. Selon plusieurs sources, des pressions auraient été exercées par certains clubs pour éviter les actions lors des matchs. Fabien Safanjon confirme : "On a quelques éléments qui nous font dire que oui, certaines joueuses ont été effrayées." L'UNFP avait précisément conçu la mobilisation collective comme un "bouclier" pour éviter la stigmatisation de joueuses isolées.
La question d'une éventuelle grève est désormais sur la table, même si personne ne l'appelle de ses vœux. "Il n'y a jamais eu de grève dans le football depuis 1972. Si on devait en arriver là, ce serait vraiment déplorable", reconnaît Safanjon. Mais il ajoute : "Les filles sont hyper mobilisées, et si on n'arrive pas à trouver un accord, les actions vont continuer jusqu'en arriver à des cas extrêmes."
Vincent Ponsot, lui, balaie presque la question : "Je n'y ai même pas pensé, parce que j'espère qu'on va aboutir." Paul-Hervé Douillard est plus direct : "Une grève, ce n'est jamais une bonne chose pour qui que ce soit."
Le retard français en perspective
Wendie Renard, capitaine de l'OL Lyonnes, a déclaré en zone mixte après le match de mercredi que "le foot féminin français n’avance pas" : "Le championnat anglais avance, se structure. Le championnat italien se structure. Le championnat allemand se structure aussi, donne des moyens. Et nous, il n’y a rien. Ce n’est pas cohérent." Le constat est partagé, avec des nuances.
"Il y a des sujets où on n'avance pas assez vite par rapport aux autres pays : la promotion, la notoriété, la place que les médias accordent au football féminin, concède son directeur général Vincent Ponsot. Notre modèle, ça doit être l'Angleterre." Paul-Hervé Douillard relativise pourtant sur les comparaisons avec l'Espagne ou l'Italie, tout en admettant que "le retard pris sur la convention collective est un très mauvais point".
Pour Fabien Safanjon, le problème est plus structurel : "Si on laisse uniquement les clubs décider du sort du football, en mettant en marge les entraîneurs, les joueurs, les joueuses, on arrive aux situations qu'on vit aujourd'hui." Une critique qui dépasse la seule question de la convention collective pour pointer les gouvernances du football professionnel français dans son ensemble.
Et maintenant ?
Suite à la mobilisation des joueuses, Foot Unis avait transmis une nouvelle proposition et s'était donné 48 heures pour aboutir. Les deux points d'achoppement, la rédaction de la garantie blessure et le droit à l'image, restent à régler.
La saison 2026-27 commence dans quelques mois. Paul-Hervé Douillard résume peut-être le mieux l'état d'esprit général : "Ce qui est important c'est de trouver une solution pour les joueuses, mais parce que les clubs le souhaitent, parce que les entraîneurs le souhaitent. À partir du moment où tout le monde veut avoir une convention collective, tout le monde va être responsable pour en signer une. Personne ne souhaite ne pas en avoir. Maintenant, il reste des sujets à régler."
Reste à savoir si la pression des joueuses, inédite dans son ampleur, aura suffi à accélérer une négociation qui s'enlise depuis 2023. "On était tout proche d'un accord en janvier, rappelle Vincent Ponsot. Je veux être optimiste."
