"Tout le monde parle du but, mais pour moi, le but n'est pas le plus important. Le plus important, c'est le courage. Un joueur de 18 ans à la Coupe du monde, sous pression, avec des millions de spectateurs, et il joue comme s'il possédait le stade. C'est rare." Zlatan Ibrahimović, d'habitude peu adepte des compliments, a semblé conquis après la prestation de Kerim Alajbegović face au Qatar. Conseiller spécial de RedBird à l'AC Milan, l'ancien attaquant suédois n'en est pas resté aux compliments télévisés : selon la presse italienne, il aurait depuis personnellement plaidé la cause du jeune Bosnien auprès de la direction milanaise.
Tout est parti d'un geste de classe, à 18 ans et 276 jours. Encerclé par trois adversaires, Alajbegović s'est extirpé d'un dernier crochet avant de loger une frappe du droit depuis 25 mètres en pleine lucarne. Un but qui a suffi à le faire entrer dans l'histoire : plus jeune buteur depuis l'extérieur de la surface dans l'histoire de la Coupe du monde, devant Kylian Mbappé et son record établi en 2018, et 8e plus jeune buteur du tournoi tout court, devant Lionel Messi et Lamine Yamal au même âge.
Et le but n'était que la partie visible de sa prestation. Désigné homme du match, Alajbegović a tout simplement dominé la rencontre dans les duels : meilleur joueur du match au nombre de duels gagnés (10) et de dribbles réussis (6), auteur également du plus grand nombre de fautes provoquées (4) et de touches de balle dans la surface adverse (4), tout en se hissant parmi les meilleurs pour les centres tentés et les occasions créées. Une copie complète, pas seulement un coup d'éclat individuel.
Face à tant d'éloges, le héros du soir, lui, est resté étonnamment terre à terre sur son geste : "Je n'ai pas trop réfléchi. Le ballon m'est bien arrivé, et j'ai juste voulu le mettre au fond. Je pense que c'est un joli but." Il a aussi tenu à saluer le collectif : "On a parfaitement entamé le match. On a très bien joué pendant les quarante premières minutes. On aurait pu mener 3-0 ou 4-0. On est bien revenus en seconde période et on a géré la fin de match tranquillement." Avant de conclure, fidèle à lui-même, par un mot pour le public : "Nos supporters sont notre douzième homme. Je n'ai pas de mots pour le soutien qu'ils nous donnent. Merci à tous ceux qui étaient avec nous."
Une éducation footballistique bosniaque
L'histoire de Kerim-Sam Alajbegović, de son nom complet, commence à Cologne, où il naît le 21 septembre 2007. Mais son cœur, lui, a toujours été bosniaque. Sa famille est originaire de Bugojno, et son père Semin, ancien milieu gauche qui jouait encore dans des équipes de jeunes locales lorsque la guerre a éclaté, a réussi avec les siens à fuir le pays à temps avant de poursuivre sa carrière plusieurs années dans les divisions inférieures allemandes. C'est lui qui a mis Kerim au football dès le plus jeune âge, et qui gère aujourd'hui sa carrière en tant qu'agent. Une histoire de famille, puisque son cousin, Kenan Vrban, lui aussi milieu offensif, évolue déjà à 16 ans dans le groupe professionnel du FK Sarajevo.
Contrairement à la génération d'Edin Džeko, marquée par la guerre, Alajbegović incarne cette nouvelle diaspora née loin du pays mais profondément attachée à ses racines. Il en parle d'ailleurs avec une certaine fierté amusée, racontant sa rencontre avec celui qui reste, justement, son idole d'enfance en sélection : "Il m'a dit : 'Qu'est-ce qu'il y a, le petit !' Je suis un Bosnien fier !" Son sélectionneur Sergej Barbarez ne s'y trompe pas sur l'importance de ce genre de rencontre pour un gamin de 18 ans : "Pour un jeune de 18 ans, croiser Edin Dzeko pour la première fois est un moment spécial : c'était son idole et, soudain, il partage son vestiaire. Quelques mots de sa part peuvent faire la différence. Les joueurs l'écoutent, et c'est essentiel."
L'explosion à Salzbourg
Formé huit ans au 1. FC Köln, il fait à 14 ans un choix qui détonne pour les supporters de sa ville natale : rejoindre le grand rival local, le Bayer Leverkusen. Le pari s'avère payant. Sa progression chez les jeunes du Werkself, jusqu'à intégrer les entraînements du groupe pro sous Xabi Alonso puis signer son premier contrat début 2025, attire l'œil du RB Salzbourg, qui le recrute à l'été 2025.
C'est en Autriche que tout s'accélère. Titulaire indiscutable, auteur de bonnes performances en Ligue des champions et en Ligue Europa, Alajbegović devient l'une des sensations du championnat. Plusieurs grands clubs européens, Roma, Lazio, Naples, Inter, tentent leur chance, Rome allant jusqu'à formuler une offre à 25 millions d'euros. Toutes sont repoussées. Son père explique alors la philosophie du clan : "Il y avait de nombreuses offres cet hiver. Mais pour nous, il était clair que nous voulions poursuivre le chemin à Salzbourg. En été, nous déciderons ensemble avec Bayer Leverkusen de la prochaine étape dans la carrière de Kerim."
Le retour au pays, justement, ne tarde pas. En mars 2026, Leverkusen active sa clause de rachat et fait signer à son ancien pensionnaire un contrat de cinq ans. Simon Rolfes, le directeur sportif, ne cache pas sa satisfaction : "Kerim a non seulement comblé les attentes placées en lui à Salzbourg, il les a même dépassées en un temps record." Le principal intéressé, lui, mesure le chemin parcouru avec une lucidité qui tranche avec son âge : "Pour moi, c'est un saut vers un autre niveau. Je connais le club, Bayer Leverkusen a les plus hautes exigences. Beaucoup de jeunes joueurs sont devenus très grands ici. C'est mon objectif aussi."
Le déclic bleu et jaune
Sur la scène internationale, Alajbegović n'a jamais douté, malgré les appels du pied de la sélection allemande. Il commence avec le maillot bosnien dès les U15 en 2022, avant de passer une à une les étapes, il dispute même 17 matchs avec les U17 en tant que capitaine, avant d'être convoqué chez les A moins de trois ans après sa première cap chez les petits. Des débuts en matchs de qualification pour la Coupe du monde 2026 contre Saint-Marin et l'Autriche, avant de qualifier lui-même son pays pour le dernier tour de barrages en marquant le tir-au-but décisif face au Pays de Galles, avant que la Bosnie ne réussisse l'exploit d'éliminer l'Italie.
Son sélectionneur, Sergej Barbarez, ancien attaquant passé par la Bundesliga, est conscient du talent de son jeune numéro 19 et veille sur lui avec un mélange d'admiration et de prudence paternelle : "C'est tout simplement merveilleux d'avoir un joueur aussi jeune et de savoir de quoi il est capable. Nous avons attendu longtemps qu'il soit prêt, et nous ferons tout pour que cette pression ne l'accable pas. Les attentes autour de lui sont naturellement très élevées." Le sélectionneur revendique d'ailleurs avec une certaine fierté la jeunesse de son groupe pour ce Mondial : "Beaucoup de garçons de 19, 20, 21 ans. Nous sommes presque l'équipe la plus jeune de cette Coupe du monde. J'apprécie beaucoup cela."
"Je dédie ce but à mes parents"
Après son but face au Qatar, Alajbegović a célébré son trophée d'homme du match sans euphorie : "Je dédie ce but à mes parents, parce qu'ils sont toujours là pour moi. Cela me rend vraiment heureux d'avoir pensé à eux immédiatement après avoir marqué. C'était un but magnifique, et c'est tout simplement incroyable d'avoir marqué ainsi à mon âge, pour mon premier grand tournoi." Il n'oublie pas non plus son pays : "Nous avons rendu nos supporters très fiers. Être Bosnien, c'est quelque chose de spécial. Je pense qu'on a rendu l'amour que tout le monde nous a montré."
Sur le terrain, Alajbegović évolue avant tout comme ailier gauche capable de repiquer dans l'axe, mais peut aussi dépanner en pointe ou en meneur de jeu. Ambidextre, technique, vif dans les petits espaces, il a impressionné jusqu'aux légendes du jeu. Au-delà du but, c'est l'attitude qui a marqué Ibrahimović : "Ce qui m'a impressionné, c'est sa confiance avant le but, la façon dont il a réclamé le ballon et s'est rué vers le but. Les grands joueurs n'attendent pas les occasions, ils les créent. Les gens diront que c'est le début de sa carrière. Peut-être. Mais s'il conserve cet état d'esprit, ce but restera dans les mémoires comme le moment où le monde du football a pris conscience de qui est Kerim Alajbegovic. La Coupe du monde est le berceau des stars. Aujourd'hui, une nouvelle star est née."
Et maintenant ?
S'il doit encore porter la Bosnie face aux États-Unis dans un 16e de finale historique, avec son idole Edin Džeko et l'autre crack de l'effectif Esmir Bajraktarević, Alajbegović va évidemment devoir trancher concernant son avenir. Bien que reparti pour cinq ans à Leverkusen sur le papier, Alajbegović est devenu l'une des cibles prioritaires de la Roma de Gian Piero Gasperini, tandis que l'Atalanta s'est également positionnée et que Naples reste à l'affût. Et désormais, c'est le Milan d'Ibrahimović qui s'invite dans la course, séduit avant même les déclarations publiques de sa figure tutélaire et prêt, selon la presse transalpine, à travailler discrètement le dossier pour devancer la concurrence.
S'il fait tourner la tête à toute l'Italie, le gamin a des rêves plutôt... espagnols ! Côté individuel, son admiration va sans détour à Lionel Messi : "Il est le meilleur footballeur de l'histoire", confie-t-il, avant de lâcher, presque timidement, le club de ses rêves d'enfant : "J'aimerais jouer au Real Madrid. C'était mon rêve de petit." Diplomate, il s'est toutefois bien gardé de fermer une quelconque porte : "Si je dois aller au Barça, je n'aurais pas non plus de problème."
La Coupe du monde 2026 se déroulera du 11 juin au 19 juillet aux États-Unis, au Canada et au Mexique. Le tournoi réunira 48 sélections et se jouera dans 16 stades modernes.
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