À 21 ans, Esmir Bajraktarevic porte un nom difficile à prononcer et une histoire impossible à oublier. Ailier du PSV Eindhoven, international bosnien né le 10 mars 2005 à Appleton, dans le Wisconsin, il est devenu en quelques mois le visage d'une nation entière. Celui qui a inscrit le penalty qualificatif contre l'Italie pour envoyer la Bosnie-Herzégovine à la Coupe du monde 2026 n'est pas simplement un jeune talent prometteur. Il est le fils d'une famille qui a survécu au pire crime de masse commis en Europe depuis la Seconde Guerre mondiale.
Pour comprendre Bajraktarevic, il faut comprendre d'où vient sa famille. En mars 1992, la Bosnie-Herzégovine déclare son indépendance vis-à-vis de la Yougoslavie. Les Serbes de Bosnie refusent, proclament leur propre république et, soutenus par la Serbie de Milosevic, prennent les armes. Trois années de guerre meurtrière s'ensuivent, faisant au moins 100 000 morts et plus de deux millions de déplacés.
En juillet 1995, dans la ville de Srebrenica, déclarée "zone de sécurité" par l'ONU, des unités de l'armée de la République serbe de Bosnie, sous le commandement du général Ratko Mladić, assassinent plus de 8 000 hommes et enfants musulmans bosniaques. Jusqu'à 30 000 femmes, enfants et personnes âgées sont parallèlement expulsés de force de l'enclave. Ce crime est qualifié de génocide par le Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie et par la Cour internationale de justice. C'est le seul épisode de la guerre de Bosnie reconnu comme tel par la justice internationale.
Les parents d'Esmir Bajraktarevic font partie de ceux qui ont fui. Elmir et Emina ont passé deux ans en fuite, avant d'arriver en Suisse, puis aux États-Unis en 2001 dans le cadre d'un programme pour réfugiés. Esmir, le plus jeune de trois enfants, naît au Wisconsin quatre ans plus tard. Son père Elmir aurait pu lui-même avoir une carrière dans le football si la guerre de Bosnie n'y avait pas mis fin.
La mémoire du génocide est transmise dès l'enfance. Esmir en parle lui-même régulièrement : "La guerre, c'était vraiment grave. Mes parents ont perdu beaucoup de membres de leur famille. C'est très tragique. C'est quelque chose que je n'oublierai jamais. Srebrenica, je n'oublierai jamais. Ça fait partie de moi et de qui je suis. C'est dans mon sang."
Formation américaine
Sa carrière de jeune footballeur commence à Milwaukee et à Chicago, mais les moyens de la famille sont limités. Dans une équipe où le garçon marque des buts, il se lie d'amitié avec un certain Liam. Apprenant l'histoire de la famille Bajraktarevic, les parents de Liam décident d'aider financièrement le jeune Esmir pour qu'il puisse se déplacer et tenter sa chance dans de plus grands clubs.
La New England Revolution le signe à 16 ans avec un contrat de Homegrown Player en mai 2022. Quitter la maison à cet âge n'est pas anodin. Il confiera : "Partir de ma famille a probablement été l'une des périodes les plus dures de ma vie. Je suis très proche d'eux. Mais je savais que si ce n'était pas maintenant, je ne savais pas ce qui arriverait. Mon père m'a toujours dit que j'avais du talent et des capacités, et il ne voulait pas me voir les gâcher."
Il dispute son premier match en MLS le 17 août 2022, lors d'un nul 2-2 contre le Toronto FC. La progression est rapide. Ses coéquipiers lui trouvent un surnom : le "Messi de Milwaukee". Des performances remarquées en CONCACAF Champions Cup lui ouvrent les portes du PSV Eindhoven, qui le recrute en janvier 2025. En Eredivisie lors de la saison 2025-2026, il inscrit 4 buts et délivre 4 passes décisives en 36 matches, et remporte le titre de champion des Pays-Bas avec le club d'Eindhoven.
Il y a aussi une fierté plus personnelle dans le port du maillot. Il le racontera à la New England Revolution : "Mon père voulait particulièrement voir 'Bajraktarević' dans le dos. Je voulais changer ça le plus tôt possible. Je voulais représenter ma famille. Ça signifie tellement pour moi, c'est mon nom de famille et je veux juste lui faire honneur."
Le choix de la Bosnie-Herzégovine
En janvier 2024, il honore sa première sélection avec l'équipe senior des États-Unis, lors d'un match amical contre la Slovénie. Mais le doute ne dure pas. Au moment de sa convocation avec la Bosnie-Herzégovine, le directeur de la sélection Emir Spahić est catégorique : "Depuis mon premier coup de fil avec Esmir Bajraktarevic et son père, il n'y avait pas de dilemme. Le choix allait toujours dans une seule direction : l'équipe nationale de Bosnie-Herzégovine, sans un seul moment de doute."
Esmir confirme de son côté, sans ambiguïté : "C'est ce dont je rêvais depuis mon enfance : représenter mon pays sur la plus grande scène. Je n'ai pas comparé les équipes nationales. La Bosnie m'a invité et c'était spécial pour moi." Il précisera à ESPN NL ce que ce choix représente concrètement : "Je suis fier à chaque fois que je joue pour la Bosnie-Herzégovine. C'est un sentiment différent. Mes parents sont de Bosnie et je me suis toujours senti bosnien. Même si c'est un petit pays, nous nous sentons comme une grande famille. Quand j'étais jeune, j'avais un maillot d'Edin Džeko. C'est quelque chose dont ma famille et moi avons toujours rêvé. Je devais jouer pour la Bosnie : à la maison, on mange de la nourriture bosnienne, on écoute notre musique, on parle bosnien. Je me sens simplement bosnien."
Quand il fait ses débuts sous ce maillot en septembre 2024 contre les Pays-Bas, l'émotion familiale est totale : "Mes parents sont de Srebrenica, ce qui me rend encore plus fier de jouer pour la Bosnie. Ils étaient en larmes quand j'ai fait mes débuts et marqué mon premier but. Ils étaient plus que fiers."
La nuit magique de Zenica
Le 1er avril 2026, tout s'accélère. En barrage retour contre l'Italie à Zenica, Bajraktarevic est virevoltant sur l'aile droite pendant toute la rencontre, cherchant constamment à servir Dzeko dans la surface. Son activité provoque notamment le carton rouge d'Alessandro Bastoni. Les deux équipes se neutralisent (1-1) et la qualification se joue aux tirs au but.
Au quatrième tir au but, Bajraktarevic s'avance, complètement détendu. Il décoche avec assurance le tir victorieux, offrant à la Bosnie une victoire 4-1 dans la séance. Donnarumma dévie le ballon mais ne parvient pas à l'empêcher de finir au fond des filets. La Bosnie-Herzégovine décroche sa qualification pour le Mondial, sa deuxième participation après 2014. Pour l'Italie, c'est la troisième élimination consécutive.
Dans les tribunes de Zenica ce soir-là, se trouvaient les parents d'Esmir, Elmir et Emina. Le directeur du mémorial de Srebrenica, Emir Suljagić, postera sur les réseaux sociaux une photo de la célébration bosnienne avec ces mots : "Il y avait un plan pour que ce garçon ne puisse jamais naître, pour que mes enfants ne naissent jamais, pour qu'aucun de nos enfants ne naisse jamais. Leur rire est notre plus grande revanche."
Direction les États-Unis
Le 11 mai 2026, Esmir Bajraktarevic est retenu dans la liste des 26 joueurs sélectionnés par Sergej Barbarez pour disputer la Coupe du monde. Dans le groupe de la phase finale, la Bosnie-Herzégovine affrontera le Canada, la Suisse et le Qatar. Bajraktarevic s'apprête à fouler les pelouses du pays qui l'a vu naître, cette fois sous le maillot de la terre de ses ancêtres. Né de l'exil, formé en Amérique, révélé en Europe, son parcours porte en lui trente ans d'histoire bosniaque.
