Exclu' Flashscore | Marcel Desailly avant la CDM : "pour moi, le champion d’Afrique, ça reste le Sénégal"

La légende française Marcel Desailly
La légende française Marcel DesaillyProfimedia

La France aborde la Coupe du monde parmi les grands favoris et Marcel Desailly sait ce que cela signifie de triompher sur la plus grande scène. Véritable légende du football français, Desailly a disputé 116 rencontres avec l’équipe nationale, remporté la Coupe du monde en 1998 et le Championnat d’Europe en 2000.

La France débute sa campagne par une affiche piégeuse face au Sénégal dans le New Jersey la semaine prochaine, et à l’approche du tournoi, l’ancien joueur de Chelsea et de l’AC Milan, aujourd’hui ambassadeur de la FIFA, s’est confié en exclusivité à Flashscore.

Plusieurs points ont été abordés. Ses attentes pour la Coupe du monde en tant que collaborateur de la FIFA, la façon dont la France et les nations africaines pourraient s’en sortir, et bien plus encore !

Flashscore : Nous vous avons vu en action avant la Coupe du monde dans votre rôle d’ambassadeur de la FIFA. Qu’attendez-vous de cette Coupe du monde sur un continent où le football n’est pas le sport numéro un ?

Marcel Desailly : Je suis très fier d’être ambassadeur de la FIFA car il reste encore beaucoup à faire. Même si le football est le meilleur sport au monde, il y a encore de nombreux marchés à conquérir : l’Inde, la Chine, la Nouvelle-Zélande, l’Australie, l’Amérique, le Canada, la Thaïlande. Nous ne sommes pas le sport numéro un là-bas. 

Il y a quatre ou cinq sports qui nous devancent, vous savez, aux États-Unis. Il y a le basket, le football américain, encore le basket, le baseball. Un autre : le hockey, vous voyez ? C’est comme ça. Donc c’est bien d’être de retour pour la première fois depuis 1994. Nous étions absents là-bas, et il y a un vrai fossé entre la perception que nous avons et la réalité sur le terrain.

Desailly (D) avec la Coupe du monde en 1998
Desailly (D) avec la Coupe du monde en 1998PHOTOPQR/LA PROVENCE TEAMSHOOT / Newscom / Profimedia

Nous pensons que la Coupe du monde est le summum. Mais en y regardant de plus près, on se rend compte qu’aux États-Unis, la folie autour de la Coupe du monde n’est pas si grande. Tous les stades sont pleins, mais au fond, dans les villes à travers les États-Unis, ce n’est pas vraiment la folie.

Ils ont bien fait les choses. Ils ont mis en place un nouveau système pour vendre les billets en ligne et permettre la revente, ce qui a donné un coup de pouce par rapport aux retombées économiques. Mais il y a un vrai défi pour le Canada et les États-Unis afin de susciter davantage d’intérêt pour le football. Donc, avoir 48 équipes dans le système, c’est à la fois positif et négatif.

Cela permet d’avoir plus de matchs, d’attirer davantage l’attention du public. Il faut savoir que j’ai une statistique : l’exposition de chaque match de la Coupe du monde aux États-Unis, au Canada et au Mexique sera équivalente à celle du Super Bowl aux États-Unis. C’est un événement mondialement exposé, et nous avons hâte d’y être. 

Où situez-vous la France parmi les prétendants au trophée à l’heure actuelle, à quelques jours du tournoi, notamment face à des équipes comme l’Argentine, l’Espagne, le Brésil et l’Angleterre ?

Vous avez vu le match amical contre le Brésil. Vous avez vu, et vous avez ressenti qu’il y avait une différence de niveau entre les équipes. Et maintenant, avec le retour de Neymar, peut-être que le Brésil va passer un cap. Mais la première impression que nous avons tous, c’est que la France possède un effectif incroyable. Quand on regarde les individualités présentes dans l’équipe, aucune autre sélection ne peut prétendre avoir autant de joueurs puissants dans son groupe.

L’Espagne pourrait être meilleure. L’Argentine est tenante du titre. Mais si Didier Deschamps parvient à instaurer une organisation tactique, la France sera encore parmi les meilleures. Individuellement, personne n’a ce que la France a. Aucune sélection ne peut dire qu’elle dispose de six, sept, huit attaquants de ce niveau-là, capables de faire la différence à tout moment. Mais le vrai test, ce ne sera pas le talent. Ce sera notre capacité à souffrir ensemble, à rester solidaires quand on affrontera les toutes meilleures : l’Espagne, le Portugal, ces équipes qui maîtrisent le jeu collectif.  Marquer le but qui tue un match, on sait le faire naturellement, presque sans réfléchir. La vraie question, c’est : est-ce qu’on sera capables, tous ensemble, en même temps, de tenir défensivement à ce niveau de compétition ? 

Je pense d'ailleurs que le Portugal sera la surprise du tournoi. Parce que si on regarde bien, le type de joueurs qu’ils ont dans leur effectif est tout simplement impressionnant, c'est un sacré niveau.

Quid de ces individualités chez les Bleus ?

Pour la France, je crois vraiment que les individualités que nous avons dans le groupe sont exceptionnelles. Je comprends et je ne comprends pas en même temps toute la polémique autour de Kylian.  Vous avez un gars qui met quarante buts dans la saison. Il ne défend pas beaucoup, d’accord… mais c’est quoi votre problème ? On parle de quelqu’un qui fait gagner son équipe. C’est vrai que, autour de lui, certains peuvent être un peu amers, avoir le sentiment qu’il profite de toutes les opportunités dans le système. Mais en équipe de France, ce n’est pas un problème. Tout le monde accepte qu’il soit le leader. Dembélé, même s’il est Ballon d’Or, les jeunes comme Doué ou Olise… Tous se mettent au service de cette hiérarchie-là. Au Real, l’association n’est pas encore au niveau pour permettre au club de passer un cap, avec en plus des problèmes défensifs. En équipe de France, c’est tout l’inverse : c’est son équipe, c’est son vestiaire. Il est le capitaine, le leader naturel, et les autres le suivent. C’est pour ça que je dis qu’il n’y a pas de ‘problème Mbappé’ chez les Bleus. 

Cette osmose collective doit être observée dès les premiers matchs de poule...

La France doit jouer le Sénégal... ce sont les vainqueurs de la CAN. On ne peut pas affirmer que le Maroc a remporté la CAN.  Sur le terrain, pour moi, le champion d’Afrique, ça reste le Sénégal. Après, il y a les décisions administratives, les commissions, les appels… Tout ça, c’est une autre histoire. C’est aux tribunaux de décider. Mais pour les joueurs, pour le vestiaire, ce qu’ils gardent, c’est ce qu’ils ont vécu sur la pelouse.

Statistiques de Mbappé en Liga cette saison
Statistiques de Mbappé en Liga cette saisonOscar Manuel Sanchez/ZUMA Press Wire / Shutterstock Editorial / Profimedia / Opta by StatsPerform

La façon dont vous démarrez le premier match conditionnera la suite de votre tournoi, probablement parce que le groupe n’est pas facile. Il y a Erling Haaland, qui joue avec la Norvège en face. Si vous commencez mal et que vous devez courir après les points, vous avez la chance d’affronter l’Irak lors du deuxième match.

Mais on ne sait jamais, vous pourriez être sous pression pour le deuxième. Mais heureusement, cette Coupe du monde compte désormais 48 équipes. Donc, même le meilleur troisième peut se qualifier facilement. Il n’y a donc pas de crainte. Vous me posez la question donc selon moi, la France a vraiment les clés pour gagner, mais au moins pour atteindre les demi-finales.

On parle beaucoup de la possible arrivée de Zinédine Zidane comme sélectionneur de la France après la Coupe du monde. Voyez-vous son arrivée comme une continuité du travail de Deschamps, ou va-t-il chercher à faire différemment ?

Je pense que Zidane a très bien réussi avec le Real Madrid. Mais il n’a pas vraiment eu l’occasion d’exprimer sa philosophie. Je pense qu’il a repris ce que Rafa Benitez avait mis en place avant lui avec les joueurs qu’il avait recrutés. Heureusement, il a apporté sa propre vision du jeu, et cela a très bien fonctionné.

Pour l’équipe nationale, je pense qu’il va vraiment essayer d’effacer la philosophie que Didier a instaurée pour imposer la sienne. Je suis certain que quatre ou cinq joueurs qui étaient titulaires pour Didier quitteront l’équipe pour laisser place à une nouvelle philosophie.  Didier, c’est un gagnant, mais c’est un gagnant obsédé, presque maladif, dans le bon sens du terme. Il vit pour ça, il ne pense qu’à ça.  Et il a toujours cette petite dose de chance qui vient régler ses problèmes tactiques. Une blessure qui semblait catastrophique devient une opportunité de changer de système, de faire entrer un joueur et, au final, ça lui donne la solution. C’est arrivé plusieurs fois dans sa carrière. 

À quoi peut ressembler cette dernière compétition pour lui ? 

Le paradoxe, c’est qu’en France on ne se rappelle que de la dernière chose qui s’est passée.  S’il se rate sur cette Coupe du monde, on va oublier que ça fait plus de dix ans qu’il nous amène en finale ou en demi-finale. On oubliera 2018, 2022, l’Euro 2016, tout ce qu’il a construit. C’est cruel, mais c’est la réalité.

Et concernant Zidane ?

Ce n’est pas encore officiel, mais il y a de grandes chances que ce soit lui. Surtout que Zidane n’a jamais voulu rejoindre un club. Chelsea lui a donné carte blanche pour qu’il vienne entraîner. Manchester United a fait la même chose lorsqu’ils étaient en difficulté. Des clubs turcs aussi. Cela montre qu’il y a une vraie réflexion sur le mode de vie chez Zidane.

Il a besoin de son espace. Et l’équipe nationale lui donnera le pouvoir de revenir dans le milieu. Et en même temps, cela lui permettra de conserver une bonne qualité de vie.  Ce qui est fou, c’est qu’au fond, si Didier doit s’en aller, c’est presque parce qu’il n’a pas gagné au Qatar, alors qu’il nous a emmenés en finale de Coupe du monde deux fois de suite et en finale d’Euro avant ça.  En France, on est aussi dans un débat de philosophie : on veut de la possession, du jeu, qu’on prenne le contrôle avec le ballon. Alors que la grande force de l’équipe de France sous Deschamps, ça a été les transitions rapides, la solidité du bloc et la capacité à se projeter très vite avec Mbappé, Dembélé et les autres.

Au-delà des considérations personnelles, quel avenir imaginez-vous pour votre ami Deschamps ? Souhaiteriez-vous le revoir à la tête d’un club ou d’une sélection, ou dans un autre rôle ?

Je pense qu’il ira vers une autre sélection nationale. Je ne vois pas Didier repartir dans un travail quotidien avec un club. Vous savez, nous avons le même âge. Je suis né en septembre, lui en octobre. Je ne le vois pas reprendre un club. Il prendra sans doute une sélection nationale après avoir pris une pause.

Vous étiez capitaine de l’équipe de France lors du fiasco de 2002. Cette défaite inaugurale contre le Sénégal avait été un énorme coup de tonnerre et a marqué la suite du tournoi. Pensez-vous que ce match sera encore dans les têtes des joueurs avant la confrontation au Mondial, ou appartient-il désormais au passé ?

Beaucoup de joueurs actuellement dans l’équipe n’étaient même pas nés. Donc seuls les médias et l’entourage peuvent s’en souvenir, mais je pense qu’ils sont plus forts que ça, honnêtement. Ils vont gérer ça correctement, sans penser que c’est une malédiction ou qu’ils vont connaître le même résultat que la France en 2002.

Il y avait d’autres éléments. On jouait le match d’ouverture. On était tenants du titre. On avait aussi gagné l’Euro. Donc, on était sous pression. La plupart d’entre nous avaient 32 ou 31 ans. On ne peut pas comparer.

Le jeu est le même, mais c’est une autre génération. Les Sénégalais, eux, vont forcément utiliser toute la joie de cette victoire d’époque. Mais du côté français, l’approche est différente. Même si le Sénégal est champion d’Afrique, je pense toujours qu’ils ne perturbent pas l’esprit de ces joueurs.  Les Sénégalais vont jouer avec ce souvenir, c’est normal : pour eux, 2002, c’est historique, c’est une fierté nationale. Mais les Français d’aujourd’hui n’ont pas ce poids-là. Ils connaissent l’histoire, ils la respectent, mais ils n’arrivent pas avec la peur de revivre la même chose. Pour eux, c’est un premier match de Coupe du monde à gérer intelligemment, pas une revanche de 2002.

C’est amusant, car en 2002, quand on est venus jouer contre le Sénégal, on avait les trois meilleurs buteurs. David Trezeguet était meilleur buteur en Italie, Thierry Henry en Angleterre, et Djibril Cissé en France. Mais c’est comme ça. 

Vous avez déjà évoqué la qualité des nations africaines avant cette Coupe du monde. Comment voyez-vous les parcours de la Côte d’Ivoire et du Sénégal ? Mais naturellement, vous pensez aussi au Ghana, qui a fait venir Carlos Queiroz juste avant le tournoi. Qu’en pensez-vous ?

J’aimais bien l’ancien sélectionneur (Otto Addo). Il n’a pas eu de chance, car l’équipe n’a pas performé lors des amicaux. Mais je pense que Queiroz va apporter sa touche personnelle. Je parle du système. Au Ghana et dans beaucoup d’autres pays, le système veut que parfois l’entraîneur doive s’adapter à ce que la direction et l’administration lui demandent.

Donc Queiroz va gérer avec sa propre sensibilité. Il connaît le football. Il a de l’expérience dans le football. Il a une vraie expérience du football européen depuis des années. Il va donc casser un peu les égos. Ici, on a un problème d’égo. Les anciens joueurs qui sont dans l’équipe, qui ne performent plus, mais qui sont toujours là, et qu’on ne peut pas sortir. En Afrique, on a ce problème-là : certains anciens ne sont plus au niveau mais restent intouchables, et ça bloque la progression des autres. Queiroz, lui, n’a peur de personne. Il va gérer avec sa propre sensibilité, avec son expérience européenne. Il ne va pas se laisser dicter ses choix par l’administration ou par le ministre des Sports. S’il doit sortir un cadre pour libérer un jeune, il le fera. 

Il y a de très bons joueurs qui sont titulaires en Premier League et dans d’autres championnats. Donc j’espère que le Ghana sera, avec le Maroc, le Sénégal et la Côte d’Ivoire, l’une des surprises de cette Coupe du monde. Nous avons dix équipes africaines au Mondial et le Ghana pourrait être l’une des surprises s’il démarre très bien, avec la confiance et une bonne philosophie de Queiroz, et s’il élimine tout ce que j’ai évoqué avant : les égos et les problèmes des anciens, ceux qui parfois freinent le développement des autres.

Le continent africain est bien représenté...

On est passés de cinq à dix représentants africains, c’est énorme. Mais ça veut dire aussi plus de pression : il faut montrer que l’Afrique ne vient pas seulement pour participer, mais pour rivaliser avec les meilleures nations sur la durée d’un tournoi.

Antoine Semenyo a réalisé une superbe saison en Angleterre et semble prêt à endosser le rôle de leader des Black Stars. Qu’attendez-vous de lui lors de la Coupe du monde ?

C’est ce joueur capable, dans les moments difficiles, sur une action, une course, de permettre au Ghana de rester dans le match. C’est ce qu’on attend de lui. Être discipliné. Ne pas se croire au-dessus parce qu’on est joueur de Manchester City, qu’on est une star, qu’on arrive au Ghana et qu’on se sent plus fort que l’entité et l’équipe. 

Semenyo s’annonce comme un joueur clé pour le Ghana
Semenyo s’annonce comme un joueur clé pour le GhanaNick Potts / PA Images / Profimedia

Il doit vraiment débarqué avec de l'humilité et être ce joueur majeur capable de faire la différence. Le problème, c’est qu’il doit rester discipliné même s’il joue à Manchester City et qu’il est l’une des stars. On a besoin qu’il soit l’un des joueurs clés, capable, dans les moments difficiles, de faire basculer la situation.

Ils ne se sont pas qualifiés pour la CAN, donc l’attente au Ghana est très forte, et pour les joueurs aussi, ils ont envie de participer à une compétition internationale. 

En 2007, vous aviez déclaré vouloir prendre un jour la tête de la sélection ghanéenne. Cela ne s’est jamais fait, et finalement vous n’avez jamais entraîné. Avez-vous des regrets ?

Non, je pense être très utile au sport et au football à travers ce que je fais en dehors du terrain. Oui, je pourrais entraîner une équipe, 25 joueurs, mon nom dans les journaux, mais j'aime ce que je fais aujourd’hui dans ma vie. J'ai failli prendre la sélection du Ghana mais certains choix de vie m’en ont empêché.

Chez moi (NDLR : il vit la plupart du temps au Ghana), je ne voulais pas… au final, on finit toujours par se faire limoger. On commence bien, mais à la fin, il y a toujours une chute. Je ne voulais pas vivre ça dans ma vie. 

Je suis utile au football en apportant mon expertise. J'ai la licence UEFA Pro. Je travaille à la télévision, ce qui me permet de partager mon expertise avec les fans, via ma fondation, mon académie, la promotion que je fais à travers le monde pour susciter l’intérêt pour le football.

Je suis un petit entrepreneur ici au Ghana, où je gère beaucoup de personnes dans mes différentes activités. C'est agréable d'être un supporter. Quand le match est terminé, vous éteignez votre télé et ensuite vous pouvez reprendre vos activités. 

 À quel point est-il difficile de continuer à être passionné par le jeu, tout en ne se laissant pas distraire par la politique, les réseaux sociaux et les rumeurs ?

C’est difficile. Vous parliez de Deschamps. Il faut être obsédé. Rien d’autre ne compte autour de vous. Il y a une sorte d’adrénaline particulière qui accompagne la responsabilité d’être entraîneur d’une équipe. C’est énorme. Tout doit être mis de côté.