Interview Flashscore : Flora Pili : "Affronter Katie Taylor, je crois que je n'ai pas encore réalisé"

Flora Pili (à droite) à Croke Park face à Katie Taylor
Flora Pili (à droite) à Croke Park face à Katie TaylorDamien Eagers, PA Images / Alamy / Profimedia

Le 5 septembre prochain, Flora Pili (28 ans, 12-0-0) affrontera la légende Katie Taylor dans un Croke Park de Dublin déjà à guichets fermés, 50 ans après le combat entre Muhammad Ali et Al "Blue" Lewis qui a inspiré Sylvester Stallone pour le scénario de Rocky. Juste avant de débuter sa préparation intensive, la Lorraine, championne IBO des super-légères, s'est confiée pour Flashscore.

Flashscore : Comment êtes-vous venue à la boxe ?

Flora Pili : Par tradition familiale. Mon père qui est mon entraîneur principal, mes oncles, mes frères : tout le monde boxait. J'étais la petite dernière et j'ai pris le relais quand j'avais 12 ans car j'ai toujours baigné dans la boxe. Au début, mon père n'était pas trop d'accord et puis finalement, j'ai accroché et il a bien vu qu'il n'avait pas le choix (rires). 

Vous êtes d'origine italienne, cela explique pourquoi votre manager est transalpin ?

Ma famille est sarde et sicilienne. Salvatore Cherchi a les mêmes origines que nous donc on l'a contacté et puis on est tous bilingues en italien donc ça a joué. 

Vous avez des frères et vous êtes la benjamine : vous étiez bagarreuse ? 

Je pense qu'il y a toujours un côté caractériel et ça entre en ligne de compte quand on a des frères. Je n'ai jamais été une petite fille timide, j'étais un peu garçon manqué. Surtout, j'allais beaucoup à la salle et donc j'étais forcément beaucoup entourée de garçons. À l'école aussi, je recherchais ça. Ça a influé sur mon envie de faire de la boxe. Mais par la suite, je suis restée très féminine, ce qui n'est pas incompatible avec le fait d'être compétitrice. 

Le cliché persistant dans les familles méditerranéennes, c'est que les filles seraient assignées à un rôle. Or on se rend compte que c'est souvent dans ces familles qu'on défend le mieux la pratique d'un sport étiqueté masculin. Cela a été votre cas ?

Quand j'ai commencé la compétition à 12 ans, il y avait déjà pas mal de filles dans la salle. Ma famille a toujours été ouverte d'esprit et je n'ai pas connu de vrais commentaires du style "la boxe c'est que pour les garçons". Et s'il y avait des remarques, c'était simple : mon père ou quelqu'un de mon entourage disait "monte dans le ring, on verra bien". Mais globalement, ça a été correct avec moi. 

Revenons à l'actualité. Votre titre IBO contre Jelena Janicijevic a été votre passeport pour ce combat exceptionnel ?

Oui, ça a joué car une ceinture mondiale ouvre des portes. Cela dit, ce n'était absolument pas prévu que je boxe Katie Taylor. Initialement, je devais faire une ceinture IBF. Or on n'avait pas trop de nouvelles. Et début mai, mon manager est contacté par l'équipe de Katie Taylor, pour nous dire qu'elle est intéressée. C'était une chance unique, donc on a bien évidemment été d'accord. Aucune compétitrice peut dire non à ça ! Je n'ai plus eu de nouvelle pendant quasiment un mois, jusqu'à ce qu'on me prévienne il y a quelques jours pour me dire d'aller rapidement en Irlande pour signer les contrats ! Je ne m'y attendais pas du tout, car on ne savait pas quel serait le programme de Taylor, il y avait des rumeurs d'une trilogie contre Chantelle Cameron. Je crois que je n'ai pas encore réalisé (rires). 

Et tous les billets sont déjà vendus !

Incroyable ! Mais le problème, c'est que mes supporters voulaient venir de France mais on n'arrive pas à avoir de tickets. On a demandé à mon manager d'avoir 100 places. Sur 82000, je pense que c'est faisable, sinon ce serait dommage. 

Ça donne le vertige quand on se dit qu'on va défier Katie Taylor devant 82000 personnes, dans un stade qui, pour le dernier combat organisé en 1976, avait reçu Muhammad Ali ?

Je ne suis pas du genre à me mettre une telle pression par rapport à ces choses-là. Au contraire, je le prends du bon côté. Je suis fière, avec la volonté d'écrire l'Histoire dans un cadre grandiose. Ça motive dix fois plus. Le jour même, ce sera autre chose mais pour l'instant, je me focalise sur ma préparation pour être prête comme il le faut le jour J. 

Vous n'avez absolument rien à perdre...

Et tout à gagner. Je veux faire une grosse prestation. Je sais comment est la boxe, Katie Taylor est à la maison, c'est son dernier combat. Si je ne mets pas un KO, ce sera très dur de gagner mais je ne fais pas un blocage là-dessus. Alors je veux d'abord montrer que je suis bien présente, que je le mérite. Ce combat va m'ouvrir énormément de portes pour la suite de ma carrière. 

Comment vous entraînez-vous d'habitude et allez-vous changer les choses, notamment pour sparrer ?

On va changer, forcément, car il faudra monter en intensité. On est en train de planifier des camps d'entraînement, pour faire venir des filles chez moi, pour aller à Paris, et peut-être en Italie ou en Espagne. On n'a pas le choix. Pendant juillet, je pourrai rester à la maison, mais à partir d'août, on va rajouter de gros sparrings, avec des boxeuses qui ressemblent au style de Katie Taylor. 

Ce sera diffusé par DAZN, avec une énorme promotion réalisée en Grande-Bretagne et en Irlande, et probablement par Ring Magazine. Ça peut devenir un moment charnière pour la boxe féminine française car les championnes sont là mais elles ne sont pas assez médiatisées ?

Nous ne sommes pas reconnues à notre juste valeur en France. On s'entraîne toutes dur, beaucoup ont fait de grands combats, sans répercussion. On flanche un peu mais, au fur et à mesure, ça va venir (sourire). C'est dommage, parce que c'est un sport magnifique, on fait des sacrifices, notamment en termes de financement. Je mets mon travail de côté, j'ai une fille qui va avoir 5 ans et une vie de famille. C'est beaucoup quand même. J'espère qu'avec un grand combat, on parlera de nous et que ça servira pour la prochaine génération. 

Entre votre combat et celui de Christian Mbilli, cela montrera aussi aux promoteurs qu'on peut faire confiance aux Français et aux Françaises pour faire de belles cartes spectaculaires. 

J'espère que notre travail sera récompensé aussi de cette manière et qu'il y en aura de plus en plus sur les cartes et les sous-cartes. 

Votre dernier combat a eu lieu le 5 décembre : allez-vous faire un combat d'ici septembre pour avoir du rythme ? 

Ça m'a été formellement interdit dans les termes du contrat. Je n'ai absolument pas le droit de boxer avant le combat. Je devais boxer autour d'avril-mai mais des adversaires potentiels ne voulaient pas. 

Au niveau du travail, comment allez-vous faire ? Vous pouvez prendre des congés ?

J'ai une quadruple casquette : je suis fonctionnaire, assistante RH à la communauté d'agglomération de Saint-Avold depuis 2016. Depuis 2021, je suis aussi conseillère départementale du canton de Saint-Avold, avec un mandat d'élu. Et je suis boxeuse et maman. Ça fait beaucoup de choses à gérer effectivement (sourire). Je suis détachée, je prends une disponibilité. C'est une des raisons pour lesquelles j'ai fait ce choix de carrière professionnelle, car je savais que j'avais cette possibilité, pour me préparer pendant 2-3 mois. 

Vous allez avoir du temps pour vous préparer, c'est un luxe car ce n'est pas toujours le cas dans la boxe. 

J'ai deux mois et demi, c'est très bien. Surtout, je ne me relâche jamais, je m'entretiens tous les jours, donc aucun souci par rapport à ça. Je n'ai jamais eu trop de problème avec le poids. Le sport de compétition, c'est un peu comme une drogue finalement, donc si je ne m'entraîne pas pendant un ou deux jours, mon corps me le réclame et je ne peux pas tricher avec moi-même. De temps en temps, je me fais plaisir au restaurant mais je n'ai pas d'attirance pour les fast-food. Heureusement que je ne suis pas comme mon père qui est un gourmand, sinon je devrais changer de catégorie (rires).