Silvio Baldini n'a pas le CV le plus ronflant parmi les entraîneurs italiens - lui-même le confesse - mais au moins, il a dit les termes. Lors de sa mission intérim contre le Luxembourg et la Grèce en juin dernier, alors que le gratin se préparait pour un Mondial que l'Italie esquive méthodiquement depuis 2018, le sélectionneur des Espoirs n'a pas mâché ses mots pour décrire l'état actuel du football transalpin : "pour moi, c'est simple. Le football italien est entre les mains de dirigeants qui privilégient leurs propres intérêts au détriment du développement. Je les traite volontiers d'escrocs, et ce sont eux qui tiennent ce sport à leur merci".
Vieux, usé, fatigué : le championnat italien traverse une période délicate, entre manque de buts et manque de compétitivité domestique et européenne. Les clubs misent sur des stars vieillissantes qui n'ont pas (encore) envie d'aller aux États-Unis ou en Arabie Saoudite (Luka Modric, Kevin de Bruyne notamment) plutôt que d'investir sur la jeunesse. "L'expérience s'acquiert en jouant et si l'on ne joue pas, sa valeur reste plafonnée, avait continué Baldini. Le problème réside dans le passage des équipes de jeunes à l'équipe nationale A. Ce n'est pas le problème de la FIGC (la fédération, ndlr), mais celui du football italien en général. Si l'on recrute un étranger de 39 ans sur le marché des transferts et que l'on ne fait pas jouer un jeune de 20 ans issu du centre de formation, quel est l'intérêt ?".
Motta pour éviter une nouvelle crise ?
Moins de trois semaines après cette diatribe, Giovanni Malagò a été élu à la tête de la fédération, le 22 juin. Ancien président du CONI, le comité olympique italien, il doit insuffler le renouveau du football transalpin et réformer la gouvernance pour retrouver de la compétitivité. Pas simple, alors que le tennis transalpin vit son âge d'or et que les très bons résultats obtenus dans les sports olympiques ont rendu le football moins attractif. La première mesure du nouvel élu a été spectaculaire : recruter Paolo Maldini comme directeur technique et Leonardo comme conseiller. Mais déjà, l'édifice vacille. Car le rêve de convaincre Pep Guardiola, passé par la Roma et Brescia, a fait long feu et il a fallu se retrancher sur ce qui restait de disponible. C'est-à-dire pas grand-chose.
C'est ainsi qu'Andrea Pirlo est sorti du chapeau. Ancien grand joueur sans grande référence comme entraîneur : il s'agissait d'un Gennaro Gattuso bis, une nouvelle manière de poursuivre le surplace. Il ne restait plus qu'à parapher le contrat mais ses accointances avec une société russe de paris sportifs ont créé un micmac en haut lieu et Malagò a écarté la candidature de l'Architecte. Une décision qui pourrait avoir pour conséquence immédiate la démission de Maldini, censé avoir carte blanche sur le dossier et convaincu que Pirlo était l'homme idoine.
Alors qui reste-t-il comme Italiens pour le poste de sélectionneur ? Roberto Mancini, vainqueur de l'Euro 2021 avant de déserter pour récupérer un salaire improbable avec l'Arabie Saoudite, Antonio Conte, qui a laissé un bon souvenir lors de l'Euro 2016 malgré une élimination en 1/4 de finale et... c'est à peu près tout. Baldini veut se consacrer à l'Euro U21 et à la qualification aux JO de Los Angeles, Vincenzo Montella s'est totalement troué avec la Turquie lors du Mondial, Carlo Ancelotti a prolongé avec le Brésil jusqu'en 2030 pour 10M€ par an et, dans l'incessante rotation des mêmes entraîneurs en Serie A, les expérimentés Max Allegri, Maurizio Sarri et Gianpiero Gasperini sont pris, tout comme Vincenzo Italiano, tout juste recruté par Besiktas et sans même évoquer Enzo Maresca qui succède à Guardiola à Manchester City. Raffaele Palladino et Alessio Lisci sont libres mais pas assez madrés, tandis que Stefano Pioli (60 ans) n'incarne pas l'avenir et sort d'un passage catastrophique à la Fiorentina et que Fabio Cannavaro, encore sous contrat avec l'Ouzbékistan jusqu'au 31 juillet, n'a un passif que de seulement... 6 matches de Serie A, avec l'Udinese entre avril et juin 2024.
Ce lundi, un nom pourrait convaincre Maldini de ne pas déblayer : Thiago Motta. Ex international italien (30 capes, 1 but), l'ancien milieu de terrain n'a pour le moment pas confirmé tous les espoirs placés en lui, quand il dirigeait les U19 du PSG. Depuis son départ il y a déjà 7 ans, il n'a réussi qu'à Bologne où il est resté deux saisons, avec une qualification pour la Ligue des Champions grâce à un jeu ambitieux. Las, son passage de 8 mois à la Juventus a laissé des traces, si bien qu'il attend un nouveau challenge depuis mars 2025. Comme pour Gattuso ou Pirlo, c'est surtout le CV de joueur qui prendrait le dessus, même si les accomplissements de Motta avec les Rossoblù valent largement plus que les leurs réunis.
Jeunes et pas assez jolis
Mais plus que l'identité du nouveau sélectionneur des A, plusieurs secteurs doivent évoluer. Problème : cela dépend de la Lega Pro qui organise et sanctionne les trois premières divisions. Amélioration de la captation et de la promotion des jeunes joueurs, réforme des diplômes d'entraîneurs et des jeunes entraîneurs (seuls 5 coaches de Serie A ont entre 40 et 45 ans, dont trois ont été internationaux), travail de lobbying pour "recruter" des oriundi : le travail ne manque pas.
En avril dernier, Jürgen Klinsmann avait ciblé la frilosité des dirigeants italiens qui ne donnaient pas leur chance aux jeunes, enferrés dans des considérations conservatrices et passéistes : "l'Italie paie le prix d'un manque de leaders, d'un manque de joueurs capables d'affronter leurs adversaires en un-contre-un et d'un manque de confiance envers les jeunes joueurs", pointait l'ancien buteur allemand passé par l'Inter et la Sampdoria au micro de la RAI. En Italie, Lamine Yamal et Jamal Musiala seraient probablement envoyés en Serie B pour acquérir de l'expérience".
Dans un championnat qui préfère massivement recruter des joueurs étrangers (64% des effectifs, 69,1% du temps de jeu ou des feuilles de match la saison dernière) sans apporter une réelle plus-value pour augmenter le niveau global, la restructuration doit être profonde, y compris dans la gestion de la Primavera, le championnat U19 réparti en deux divisions. Le talent n'a pas déserté : l'Italie a remporté l'Euro U17 en 2024 et 2026, l'Euro U19 en 2023. Mais au moment de passer le cran au-dessus, ça coince. La dernière demi-finale de l'Euro U21 remonte à 2017, la dernière finale en 2013, la dernière victoire en 2004.
Lors du barrage contre la Bosnie-Herzégovine qui a entériné la troisième élimination consécutive à la Coupe du monde, seulement 4 joueurs de moins de 25 ans étaient dans le groupe de Gattuso : Riccardo Calafiori (24), Marco Palestra (21), Francesco Pio Esposito (21), Niccolò Pisilli (21). Seul Calafiori a débuté, Palestra et Esposito sont entrés tandis que Pisilli est resté sur le banc. En 2030, 8 titulaires sur 11 et 3 remplaçants auront au moins 31 ans.
Une nouvelle génération doit émerger, un nouveau style de jeu doit germer. Un sélectionneur seul ne changera pas tout mais il peut indiquer une direction. La volonté, le chemin... L'Italie a-t-elle encore cette exigence en elle ?
