Flashscore : Comment vis-tu ce début de saison à Fleury ?
Annaïg Butel : Tout va bien. On a fait une bonne préparation. Il y a beaucoup de nouvelles joueuses, donc on est en construction, avec un nouveau staff aussi. Franchement, je suis satisfaite de l'ambition qu'on a en matière de projet de jeu. On est encore en construction. Pour l'instant, on n'a pas forcément gagné beaucoup de matchs, mais ce qu'on montre et ce qu'on essaie de produire, c'est ce qu'on travaille tous les jours. Je suis donc persuadée qu'à un moment donné, on va réussir à gagner des matchs.
Il y a beaucoup de nouvelles joueuses. Est-ce difficile de construire un groupe, une équipe, quand on commence par un calendrier aussi relevé, avec Lyon dès la première journée ?
Oui, c'est difficile quand il y a beaucoup de changements. On a eu beaucoup de changements dans le staff, beaucoup de changements dans l'effectif. On repart, je ne dirais pas de zéro, mais presque. Il est donc difficile de trouver des automatismes sur un nouveau projet de jeu. Tout cela fait que, quand on commence par Lyon, c'est délicat. Comme je l'ai dit, on travaille bien aux entraînements, on travaille bien la semaine. Je trouve qu'il y a de bonnes phases. Ce qu'on montre sur le terrain est bien. Après, il manque les finitions, il manque les trois points, mais je suis persuadée que ça va payer à un moment donné.
"Beaucoup d'entraîneurs aimeraient avoir les joueuses offensives que nous avons aujourd'hui"
Vous avez changé d'entraîneur. Qu'est-ce qui est nouveau, dans le jeu comme dans le fonctionnement du club à l'entraînement ?
Déjà, il a renforcé son staff : il y a beaucoup plus de staff technique, de staff gardien, de staff vidéo. On sent donc que le travail est millimétré. Tout est millimétré, tout est organisé. Une dynamique a été mise en place, et les filles y ont tout de suite adhéré, elles ont tout de suite pris goût au projet. On voit vraiment que l'équipe adhère à ce projet, et c'est ce qui est satisfaisant et prometteur. Moi qui suis aux entraînements tous les jours, je vois que ça travaille bien. C'est déjà une très bonne base.
À Fleury, vous avez un secteur offensif très fourni, avec des joueuses prometteuses vu leur âge. Comment le juges-tu ?
Oui, on a une grosse attaque, comme on a une grosse défense et un gros milieu. Les joueuses qu'on a offensivement, sur le papier, oui, ça fait parler. Après, comme je le dis, ce sont des joueuses qui n'ont jamais joué ensemble. Elles n'ont pas d'automatismes, et c'est ce qu'on travaille tous les jours à l'entraînement. Ce sont des jeunes prometteuses, des joueuses qui n'ont pas l'habitude d'être titulaires en D1 Arkema, mais on travaille avec elles tous les jours. Et je pense que beaucoup, beaucoup d'entraîneurs aimeraient avoir les joueuses offensives que nous avons aujourd'hui. Donc je suis très satisfaite. Comme je le dis, on a de tout dans notre effectif. C'est ça qui est bien : on peut tout faire aujourd'hui. Il faut juste travailler, travailler, et ça va payer.
La défense est l'une des lignes qui a le moins bougé. Cela te permet-il de garder des automatismes ? Et comment vit-on, en tant que défenseure, le fait de changer de gardienne par rapport à l'an dernier ?
C'est difficile de changer une ligne défensive. Durant toute ma carrière, c'est une ligne qu'on ne bouge pas forcément. Il faut une base solide, donc c'est un peu plus difficile de la modifier. Il faut que ça crée des automatismes et que ce soit un bloc solide. Moi, en vrai, ça ne me pose pas de problème : j'ai l'expérience pour m'adapter. Mais oui, aujourd'hui, je pense que la défense qu'on a est l'une des meilleures qu'on ait eues. Je n'ai donc aucun souci avec ça, et je sais que les filles que j'ai aujourd'hui, je ne les échangerais pour aucune autre.
Pour ce qui est de la gardienne, j'ai l'habitude de voir changer les joueuses qui sont à côté de moi comme devant moi. Il faut savoir s'adapter. Le football est un sport où il faut savoir s'adapter d'une minute à l'autre. Ça fait partie du métier de pouvoir s'adapter à toute situation. Après, il faut connaître ses joueuses, et moi, je n'ai aucun souci avec ça : je m'adapte assez vite. Les joueuses aussi. Et ça permet aussi de jouer différemment. Il y a plein de choses, dans le foot, auxquelles il faut savoir s'adapter.
Le fait de ne pas avoir eu de résultats tout de suite, est-ce frustrant, ou y a-t-il malgré tout une bonne dynamique, un état d'esprit très positif ?
Oui, c'est toujours frustrant, dans le football, de ne pas réussir à gagner des matchs alors qu'on a des situations, qu'on crée des occasions, et que c'est juste la dernière passe ou le dernier but qu'on n'a pas réussi à mettre lors de ces premiers matchs. Ça reste frustrant, mais il ne faut pas se laisser abattre, parce que quand je regarde les matchs ensuite, je vois de bonnes choses. Il y a vraiment de bonnes situations, que l'on travaille aux entraînements. Ce sont des filles de qualité. Il ne faut donc pas baisser les bras, il faut y croire encore, il faut continuer à travailler. Je suis persuadée que ça va payer à un moment donné. On n'en est qu'au cinquième match, je crois. C'est le début. Après, oui, ça va vite dans le championnat, et on entend beaucoup dire : "Fleury n'a pas encore gagné, etc." Mais moi, je crois en notre projet, je crois en cette équipe.
"Quand on voit que tout le monde prend des scores..."
Le calendrier était connu dès la préparation : vous saviez que vous affronteriez Lyon à la première journée et le PSG à la quatrième. Vous étiez-vous préparées en vous disant que ce serait dur, que ça pouvait vous secouer en début de saison, mais qu'il fallait garder le cap ?
Oui, on savait que la première journée serait un grand match contre Lyon, donc on l'a abordée dans la continuité de notre préparation. Après, on prend les matchs les uns après les autres, et à chaque match, c'est pour le gagner. On est des compétitrices, on a envie de tout gagner. On a aussi joué des matchs comme celui contre Nantes, qui est une très belle équipe, je trouve. Lyon, je les mets à part, et ensuite il y a toutes les autres équipes. Je pense qu'on peut rivaliser avec eux sur un match. Il faut donc continuer à travailler et, comme je l'ai dit, je suis persuadée que le travail qu'on fait aux entraînements va payer à un moment donné.
Vous avez été parmi les premières victimes de Lyon, qui a ensuite écrasé tout le monde. Est-ce que ça fait du bien mentalement de se dire que vous n'êtes pas les seules à avoir pris autant de buts ?
Sincèrement, oui. Quand on voit que tout le monde prend des scores... Ça nous soulage, oui et non, parce que c'est quand même un gros score. Je vais être un peu malpolie, mais ça fait quand même un peu chier de prendre autant de buts. Mais quand on voit que les autres équipes en prennent autant, on se dit que Lyon est vraiment une équipe à part et qu'on ne rivalise pas avec elle. Quand on affronte des joueuses comme ça, il faut s'en imprégner, aller au combat. Ce sont aussi des matchs à jouer, pour pouvoir progresser davantage contre des équipes comme celle-là.
Tu as plus d'expérience que le reste du groupe, globalement assez jeune. Que dis-tu aux autres avant un match comme celui de Lyon, en tout début de saison ?
C'était compliqué, parce que je n'ai pas joué les deux premiers matchs : j'étais suspendue. Je n'étais donc pas avec elles sur le terrain, même si j'ai travaillé toute la semaine avec elles, je les ai motivées et j'ai fait en sorte qu'elles soient prêtes pour ce match-là. Mais oui, mon rôle, comme je l'ai eu dès le début de ma carrière, où j'avais déjà du caractère, c'est le leadership. Je pense que je l'ai toujours eu et que je l'aurai toujours. Il s'agit d'apporter mon expérience pour continuer à se battre, de montrer l'exemple, sur le terrain forcément, mais pas seulement. Mon rôle, c'est surtout de transmettre mon expérience, parce que j'ai pas mal l'habitude de jouer des matchs comme ça. Donc c'est surtout d'essayer de combattre toutes ensemble, déjà.
Et mentalement ? Certaines ont sans doute eu un peu peur de démarrer contre Lyon. As-tu une phrase que tu leur répètes ?
Non, je n'ai pas de phrase toute faite. Mais je leur dis souvent que ce sont des êtres humains comme nous : elles ont deux bras, deux jambes, une tête, et ça reste du foot. C'est avant tout du foot. Oui, il y a une certaine pression qu'il faut se mettre, mais ce n'est pas la mauvaise pression, c'est une bonne pression. Ce sont des matchs comme ça qu'on a envie de jouer tous les week-ends, contre des joueuses comme ça. Pour moi, c'est plutôt un plaisir de jouer contre ces équipes, de montrer, de combattre. C'est ce que je dis aux filles : aujourd'hui, on n'a pas à se cacher, c'est du football. Demain est un autre jour, on le verra sur un autre match. C'est du football, et le football, on l'a commencé avant tout pour jouer et prendre du plaisir, donc il faut continuer comme ça.
Tu as suivi ce match depuis les tribunes. Qu'est-ce qui t'a impressionnée chez Lyon ?
Elles sont décisives. Chaque tir, elles marquent. Je trouve qu'elles n'étaient pas encore au point physiquement. On sentait qu'elles étaient fatiguées, mais même fatiguées, elles ont des automatismes. Elles ont une puissance que les joueuses de D1 n'ont pas. Forcément, les meilleures joueuses sont à Lyon. On voit donc la différence, et dès qu'elles tirent, elles marquent.
"Marseille est une équipe qui vise un peu les mêmes choses que nous"
Dimanche, vous affrontez Marseille, une équipe qui veut jouer dans votre partie de tableau, viser le top 5-6 de D1. Comment abordes-tu ce déplacement ?
Avec les recrues qu'ils ont faites cette année, j'espère bien qu'ils ont envie de jouer la troisième ou la quatrième place, quand même. En vrai, nous, on prend les matchs les uns après les autres, et bien sûr qu'on a envie de le gagner. Marseille est une équipe qui, finalement, vise un peu les mêmes choses que nous. Forcément, c'est un match, on va dire, un derby. Mais comme je l'ai dit, on prend les matchs les uns après les autres. On a travaillé toute la semaine pour affronter Marseille, on va se battre comme à chaque match, et on verra le résultat à la fin.
Cela fait plusieurs saisons que Fleury passe de peu à côté des play-offs. Voir arriver une équipe comme Marseille, avec ces moyens, est-ce frustrant ou est-ce un défi supplémentaire ? Cela vous donne en tout cas plus de matchs compliqués.
Non, non, c'est bien que d'autres équipes puissent évoluer. On voit qu'aujourd'hui, dans le championnat, malgré Lyon, les écarts se resserrent. Les matchs ne sont plus aussi faciles à gagner, que ce soit contre les promus ou contre les équipes qui arrivent en D1. On voit que le niveau se resserre vraiment, et c'est ça qui est intéressant. Non, ce n'est pas frustrant, c'est bien pour le football féminin, au contraire. Et exactement, tous les matchs sont compliqués. Comme ça, on ne prend pas les matchs à la légère comme on pouvait le faire avant. Donc c'est bien.
"Et en revenant en France, je savais dans quoi je retournais"
Tu as joué de longues années à Juvisy puis au Paris FC avant de partir aux États-Unis. Quel a été le déclic pour que tu décides de quitter le Paris FC ?
C'était le moment pour moi de partir. J'étais installée dans une routine où je ne prenais plus forcément de plaisir dans le football. Le football, c'est une passion, à la base : je m'amusais tous les jours à faire du foot, et là, je ne retrouvais plus ce plaisir, je n'avais plus le sourire. C'est un peu ça, le déclic, qui m'a dit qu'il fallait partir du Paris FC. Les deux dernières années ont été un peu plus compliquées, parce que je ne prenais plus de plaisir. Voilà, tout ça a fait que c'était le moment. Ça me trottait déjà pas mal dans la tête, et là, ça a été un déclic.
Qu'est-ce qui t'a le plus frappée en arrivant aux États-Unis ? Tu disais que les joueuses n'ont qu'à jouer au football, sans avoir à se soucier du reste : est-ce aussi ce qui t'a fait retrouver du plaisir ?
Déjà leur état d'esprit, l'état d'esprit des Américaines, celui du staff, les installations, les entraînements. Tout ce qu'ils mettent en place pour les filles. Les filles n'ont quasiment rien à gérer : elles viennent, et elles viennent pour le foot. Elles ne s'occupent de rien. Dans les stades, on joue devant plus de 10 000 personnes, chaque stade fait minimum 10 000 places. Et l'investissement que la ligue consacre aux joueuses, ce n'est pas comparable.

Mais ce qui m'a redonné du plaisir, ce n'est pas forcément ça. C'est d'abord leur état d'esprit, celui des filles, leur façon de travailler. Elles bossent, elles bossent. Ce sont des bosseuses acharnées, qui ne râlent jamais, contrairement aux Françaises. C'est très français de râler. Elles ont un état d'esprit de guerrières, une vraie façon de travailler. Et puis, franchement, il y a leur gentillesse : elles m'ont accueillie comme si j'étais l'une des leurs, ce qui a été surprenant aussi.
Tu es pourtant rentrée en France, alors que la ligue américaine est en plein essor et progresse année après année. N'y a-t-il pas eu de la frustration à la quitter ? Comment as-tu géré le pour et le contre ? As-tu eu la sensation de faire un retour en arrière ?
Le choix a été très vite fait. Je voulais me rapprocher de ma famille et pouvoir faire des formations, c'est-à-dire une reconversion à côté, ce que je ne pouvais pas faire aux États-Unis. C'est surtout ça qui m'a poussée à revenir, pour préparer l'après-foot. Sinon, sur le plan du professionnalisme, du football, je ne serais jamais revenue.
Je savais dans quoi je m'engageais. Quand je suis partie, cela faisait déjà plusieurs années que j'étais en D1. En arrivant aux États-Unis, ça m'a mis une claque : je me suis dit que c'était réellement comme ça que ça se passait là-bas, que c'était réellement ce qu'on voit à la télé. J'ai vécu le truc, waouh. Et en revenant en France, je savais dans quoi je retournais : que ça n'avait pas forcément avancé, que je repartais sur les mêmes bases. Non, je n'ai pas été surprise. C'était aussi un souhait de revenir en France. Mais c'est vrai que, comparé aux États-Unis, on en est loin.
Par rapport à ce que tu as connu là-bas, jouer à l'Essonne Stadium doit représenter un choc.
Et ce n'est même pas qu'à l'Essonne Stadium : c'est dans tous les stades où l'on joue le week-end. Les supporters, c'est un peu partout comme ça.
"On est à des années-lumière du championnat américain"
Tu es revenue en D1 à l'heure de la professionnalisation. Quel regard portes-tu sur l'évolution du championnat, avec davantage d'équipes compétitives ?
Moi qui suis partie aux États-Unis, je vois vraiment la comparaison entre les États-Unis et la France, et on est tellement loin d'eux. Quand je suis partie, le championnat commençait déjà à être plus serré. Aujourd'hui, je suis revenue et je n'ai pas trouvé tant d'évolution que ça. Pour être sincère, je n'ai pas trouvé que le football féminin avait évolué pendant que j'étais partie. Mais aujourd'hui, oui, il n'y a plus d'équipes contre lesquelles on se dit qu'on est sûres de gagner. Non, ça n'existe plus. Tous les clubs progressent, tous les clubs essaient de se former, et c'est aussi ce qui est intéressant, même si je pense que ça prend du temps, beaucoup trop de temps. Mais c'est bien, il faut continuer, c'est comme ça qu'il faut avancer pour le football féminin.
Tu dis que la France est encore en retard. Sur quels points, par exemple ? Et qu'est-ce qui l'explique : la culture ?
Surtout en France, vraiment sur tous les domaines, on est en retard de plusieurs années-lumière. Comme j'étais aux États-Unis, je compare avec eux, mais on est beaucoup trop loin en termes de professionnalisme, de fédération, de supporters, d'installations. Et de médiatisation. De tout, vraiment, sincèrement, sur tous les domaines. On est à des années-lumière.
Bien sûr, c'est la culture. La culture, l'état d'esprit, et sûrement le manque de moyens ou d'investissement pour le football féminin ou pour le sport en général. Il n'y a pas que dans le foot : je pense que, dans d'autres sports aussi, on manque beaucoup de moyens ou, du moins, d'investisseurs.

Que manque-t-il, selon toi, pour que la France rattrape ce retard ? Une volonté de la fédération ?
Oui, aussi, bien sûr. La fédération, les clubs, les investisseurs. Aujourd'hui, on n'est pas poussés sur ça.
Tu évolues dans un club qui investit, à sa hauteur, plutôt pas mal dans le football féminin par rapport à d'autres.
C'est ça. J'ai appris à connaître le président, Pascal Bovis. Ce qui m'a surprise, c'est qu'il a toujours fait en sorte d'assurer l'égalité entre les hommes et les femmes, ce que je n'ai pas beaucoup vu dans les clubs ici, en France. Il fait à la hauteur de ses moyens, petit à petit. On essaie de faire évoluer le club, mais je pense que c'est l'un des rares présidents qui essaient de faire progresser le football féminin.
Si le football féminin était davantage financé en France, penses-tu que ça irait plus vite ? Le problème ne touche pas que les filles, puisque chez les garçons aussi, il n'y a pas beaucoup d'argent dans les clubs, mais ce sont souvent les filles qui trinquent à la fin.
C'est sûr qu'on ne joue pas sur un pied d'égalité quand on voit ce que Lyon investit, alors que Toulouse, par exemple, ne peut pas investir beaucoup. On ne pourra jamais rivaliser, finalement. C'est donc normal qu'il y ait autant d'écarts, parce qu'on n'a pas le même budget ni le même financement de club. Il y aura toujours des difficultés. Ça, c'est primordial. Peut-être qu'il faut que la Fédé fasse quelque chose, ou qu'il y ait plus d'investisseurs, mais c'est compliqué. C'est très compliqué, c'est un débat sans fin. Et oui, exactement, pour les garçons aussi.
Aux États-Unis, les joueuses ont beaucoup pris la parole pour demander de meilleures conditions et renégocient régulièrement leurs conventions collectives. En France, il a fallu très longtemps pour en obtenir une. Comment l'as-tu vécu, toi qui es arrivée sur la fin des négociations ? Un groupe de joueuses aurait-il dû prendre la parole ? Quand on t'entend, on pourrait se dire que tu aurais pu en être.
Exactement, elles se battent pour promouvoir tout ça. Et c'est ce qu'on ne fait pas du tout en France, je trouve. Bien sûr, je pense surtout à des joueuses phares de l'équipe de France, qui devraient prendre la parole ou faire des choses, ou en créer, peut-être en groupe ou en équipe, ou en mobilisant tous les clubs. On aurait pu faire des choses. Je pense à des joueuses qui marquent un peu par leur image, qui bénéficient d'une forte médiatisation : ce sont elles qui doivent s'emparer de ce sujet. Il ne faut pas compter que sur elles, bien sûr : il faut aussi que nous fassions bouger les choses. Moi, je n'ai jamais été une joueuse phare ni médiatisée, loin de là.

Penses-tu que cela tienne aussi à la culture, au fait que les joueuses ne prennent pas forcément la parole, que ce soit peut-être moins bien vu en France qu'ailleurs ?
Je ne sais pas si c'est bien ou moins bien vu. Je pense simplement que ce n'est pas notre état d'esprit, que ce n'est pas notre culture. Voilà, tout simplement. Sincèrement, je ne sais pas pourquoi ce n'est pas forcément davantage pris en compte par les joueuses.
Comment vois-tu l'avenir du football féminin français, toi qui conseilles aux plus jeunes de partir ?
Tant que le football français évolue à son rythme comme ça, c'est délicat de garder les joueuses en France. On voit aujourd'hui que les joueuses de l'équipe de France ne jouent pas toutes en France, à part à l'Olympique Lyonnais ou au PSG. Il faut donc aussi se poser la question : pourquoi les filles quittent-elles ce championnat ?
"Que toutes les filles soient sous contrat, c'est magnifique"
Quand tu as débuté, tu n'étais pas du tout dans ce qu'est le football féminin aujourd'hui en France, qui n'est pas encore celui des États-Unis. Te rends-tu compte du chemin parcouru ? Qu'est-ce qui te semblait impossible à l'époque et qui est devenu normal ?
Depuis que j'ai commencé en pro, en 2007, jusqu'à aujourd'hui, en France ? Oui, ça a beaucoup évolué, puisque aujourd'hui quasiment la totalité des joueuses sont sous contrat. Avant, il n'y avait que des primes de match. Forcément, tout ça a évolué, bien sûr, mais ça évolue à son rythme, et je trouve que ça évolue lentement, très lentement comparé à d'autres pays. Mais bien sûr que ça a évolué, et en Europe, ça continue d'évoluer, sinon ce serait compliqué pour nous. Sur ce point, oui, ça a évolué. On voit quand même que des centres de formation exclusivement féminins se créent. Il y a pas mal de choses qui sont mises en place. C'est une bonne avancée, il faut continuer là-dessus.
Déjà, que toutes les filles soient sous contrat, c'est magnifique. Qu'on puisse s'entraîner le matin, avoir un staff avec un médecin, des kinés, deux préparateurs physiques, un staff technique, avec tout ça... Avant, pour nous, c'était improbable. On avait un coach, un préparateur physique qui faisait tout. On n'avait pas de médecin, pas de kiné. Tout ça a évolué, bien sûr.
Combien êtes-vous dans le staff aujourd'hui ? On n'est pas encore sur les staffs de Lyon et du PSG, surtout Lyon, et aux États-Unis, il y a autant de membres du staff que de joueuses.
Ils sont... un, deux... Je vais dire une bêtise, mais je pense qu'ils sont huit ou dix. Mais aux États-Unis, c'est un staff de vingt personnes. Lyon n'y est pas encore non plus. Là-bas, il y a autant de staff que de joueuses.
Si tu devais résumer l'évolution du football féminin en France avec un seul souvenir, une anecdote, quelque chose qui n'arriverait plus du tout aujourd'hui, ce serait quoi ?
Sûrement les déplacements : il y a encore des clubs qui voyagent le jour même du match et doivent jouer dans la foulée. Mais pour moi, c'est quelque chose qui ne doit pas arriver. Je pense surtout à Toulouse, où il y a parfois de sacrés trajets. Les moyens de transport, c'est délicat.
Apprécies-tu personnellement d'avoir vécu tout ça, d'avoir connu le football féminin en pleine mutation ? C'est un peu paradoxal, puisqu'aux États-Unis, c'est un football très business.
Oui, bien sûr. Aujourd'hui, le football devient très business, et je suis très contente d'avoir connu le football plaisir, loisir, sans business. Le football d'aujourd'hui commence à être modifié, et c'est ce football-là que je n'aime plus. Je suis donc très heureuse d'avoir pu connaître l'avant.
Aux États-Unis, c'est un foot très business, mais très loisir, parce qu'ils ont une manière de travailler et un état d'esprit où l'on ne s'en rend pas compte. Pour eux, finalement, ils viennent au foot, ils s'éclatent, ils s'amusent, ils bossent, et puis on sort du foot, c'est une vie totalement différente. Ils vivent leur vie à fond. Ils ne sont pas bridés, chacun fait sa vie.
Qu'espères-tu pour le football féminin français dans dix ans ? Y a-t-il des choses de l'époque actuelle que tu garderais ?
Dans dix ans, j'espère que tout le monde aura un terrain d'entraînement adapté et une salle de muscu, un centre aménagé : que tout le monde ait à peu près le même centre pour s'entraîner, avec un terrain d'entraînement magnifique, avec une pelouse, quelque chose qui appartienne aux filles, qu'on n'ait pas forcément à partager, parce que c'est compliqué, avec une salle de muscu complète. Déjà ça, ce serait pas mal. Avoir un terrain au top, c'est déjà une belle chose.
Ce que je garderais, c'est l'histoire du club, les bénévoles : ne pas oublier d'où l'on vient, parce que c'est beau de voir l'évolution aussi. Cette évolution est belle, forcément. Quand je croise les bénévoles le matin, qui sont contents de nous voir, et qui eux aussi, grâce à qui on évolue forcément, ont leur fierté et leur sourire, c'est beau.
Si tu racontes aux États-Unis qu'il y a des bénévoles qui préparent le terrain le matin, il doit y avoir un décalage.
Oui, complètement.
"En dehors du terrain, je ne suis pas la fille qui fait de grands discours"
Tu dis avoir toujours été une leader dans tes groupes, et tu parles visiblement aux jeunes de leur avenir. Es-tu un peu une grande sœur dans le vestiaire ?
Sur le terrain, je suis leader parce que c'est ma façon d'être, c'est mon caractère. En dehors du terrain, je ne suis pas la fille qui fait de grands discours, mais avec les jeunes, on discute quand on mange ensemble, à la salle de muscu ou hors terrain, bien sûr. Si elles me posent des questions, on a des échanges où je peux partager mon expérience et ce que j'ai vécu avec elles. Forcément, elles me demandent mon vécu, tout ça, et elles s'en imprègnent, oui, c'est vrai.
Il y a beaucoup de jeunes dans l'équipe, des internationales U23 notamment. Leur conseilles-tu d'aller aux États-Unis ?
Les États-Unis, pas forcément, mais je leur dis de partir, oui. Je leur dis d'aller voir ce qui se passe ailleurs, pour pouvoir vraiment comparer et vivre leur expérience. Je suis restée longtemps en France parce qu'avant, ce n'était pas autant développé, d'aller à l'étranger, et je ne regrette pas mes années en France : j'ai beaucoup appris. Mais si j'avais su que c'était à ce point développé ailleurs, je serais peut-être partie un peu plus tôt. Seulement, je n'en avais pas conscience, et on ne m'a jamais dit : « Va voir ce qui se passe ailleurs. » C'est ce que je leur dis. Sincèrement, je leur dis d'aller voir ailleurs, de tester l'étranger et de vraiment vivre le truc, parce que c'est une belle expérience, pour moi en tout cas.
Louna Ribadeira t'avait beaucoup remerciée à son retour la saison passée, quand elle avait marqué dès son retour. As-tu un lien fort avec elle ?
On a joué ensemble. En fait, quand elle est arrivée au Paris FC, je l'ai un peu prise sous mon aile. C'était une jeune arrivée très jeune au Paris FC, comme d'autres, comme Melween N'Dongala, Thiniba Samoura. Ce sont des jeunes qui sont arrivées très vite au Paris FC et qui ont intégré le groupe D1. Louna, elle a une histoire un peu particulière : elle revient de loin. C'est donc une émotion un peu plus forte pour elle. Elle va continuer comme ça. Et puis, forcément, il n'y a pas que Louna : il y a d'autres jeunes dans l'équipe avec lesquelles on pousse tous les jours et à qui je transmets pas mal.
Tu as une grosse expérience en D1 et à l'étranger, tu peux comparer ce qui est bien et ce qui l'est moins. T'écoute-t-on parfois au sein du club sur des choses à changer, à mettre en place ?
Sincèrement, pour l'instant, je ne suis pas du tout dans ça. Je reste à ma place de joueuse. Quand j'échange avec le coach, avec des gens du staff ou du bureau, forcément, ils me demandent comment j'ai vécu l'expérience, comment ça se passe là-bas. Je leur transmets donc mon expérience et ce que j'ai pu vivre. Après, non : aujourd'hui, je suis joueuse et je reste complètement à ma place.
Ce rôle de joueuse uniquement te convient donc ? Tu disais pourtant que tu préparais ton après-carrière. À quoi te prépares-tu, si tu veux bien le dire ? Pour continuer à travailler dans le football féminin, peut-être ?
Je suis joueuse de football. Après, je ne sais pas quoi dire d'autre. Mais oui, bien sûr, je prépare mon après-carrière. Je fais une formation à côté, donc je me forme en parallèle. Comme pas mal de filles, d'ailleurs : il n'y a pas que moi, beaucoup de filles dans l'équipe et dans d'autres clubs se forment, sont à l'école. Chez nous, des jeunes joueuses vont aussi à l'école. Il faut s'adapter à son temps. Aujourd'hui, le foot est notre métier, mais il ne faut pas penser qu'à ça. Il faut penser aux conséquences de... il faut penser à l'après, même s'il faut se consacrer aujourd'hui à 100 % au foot, qui est notre métier et surtout un plaisir avant tout.
Je fais du management des organisations du sport. Pour continuer dans le football féminin ? Pourquoi pas. Aujourd'hui, j'essaie de me contenter de profiter au maximum sur le terrain, parce que ça passe vite. Chaque chose en son temps.
