La relégation des hommes en Ligue 2, un entraîneur parti vers l'OM, une capitaine envolée, un effectif remodelé à 70 %. Les semaines qui ont suivi la fin de saison du FC Nantes féminin avaient de quoi inquiéter les supporters. Et pourtant, derrière les turbulences, le projet tient. Mieux même, il avance.
"Ce n'était tout simplement pas le moment de répondre"
Loïc Morin le dit sans détour. Le secrétaire général du FC Nantes n'a pas eu à sortir les arguments de crise pour défendre l'avenir de la section féminine. "Il n'a jamais été question de rogner sur les féminines, y compris dans l'hypothèse d'une relégation des garçons", affirme-t-il. Si les questions ont fusé à l'extérieur, c'est parce que tout le monde se les est posées "à la place des dirigeants pour qui ce n'était tout simplement pas un sujet". Une saison à terminer, une fin de championnat haletante côté masculin, il fallait attendre. "Ce n’était juste pas le moment de répondre à ces questions. On avait une saison à finir."
Une fois la relégation de l’équipe masculine actée, la direction a tranché rapidement. Le budget de la section féminine est reconduit "à l'euro près" par rapport à la saison dernière. "Ce qui dit budget d'une section féminine, dit participation de la société commerciale pour l'équilibre du budget de l'association, et donc un montant versé directement par la famille Kita, identique à la saison passée", précise Morin. Un engagement financier "indépendamment et nonobstant la situation des garçons". Dans un paysage où plusieurs clubs ont récemment choisi de fermer ou de réduire leur section féminine, le message nantais tranche. "Il aurait pu, comme d'autres l'ont fait, décider de réduire la voilure au regard des conséquences sportives et économiques d'une relégation. Mais pour lui, la question ne se pose pas", dit Morin au sujet de Waldemar Kita. L'objectif reste inchangé : "Continuer à avoir une équipe féminine au plus haut niveau du foot féminin français."
Un nouveau chapitre, pas un nouveau livre
Le départ de Nicolas Chabot vers l'OM fin mai a contraint le club à agir vite. Laisser le silence s'installer, c'était risquer d'alimenter les doutes. La solution s'est imposée : Pierre-Alain Picard, en provenance de Dijon, a signé jusqu'en 2028. "Notre projet immédiat, quand on a eu la confirmation que Nicolas Chabot avait des envies d'ailleurs, c'était de le remplacer rapidement, pour justement ne pas laisser le temps et le doute s'installer dans l'ensemble des têtes des suiveurs et des suiveuses du club", explique Loïc Morin. Le profil de Picard a vite convaincu. "C'est le même livre. C'est juste le passage d'un chapitre à un autre avec un coach qui a à la fois des similitudes avec le précédent et qui va amener sa patte", assure le dirigeant.
Picard, lui, connaît le scénario parfaitement. Il l'a vécu à Dijon, une quatrième place surprise, puis un effectif largement remanié l'été suivant, et il arrive à Nantes avec cette expérience chevillée au corps. "La saison passée a été exceptionnelle. Mais c'est aussi de prendre le contexte du championnat et de se dire que c'était vraiment exceptionnel parce qu'aujourd'hui, la place de Nantes, ce n'est pas quatrième", remet-il en perspective. Sa méthode : des contrats d'au minimum deux ans pour construire dans la durée, une cellule de recrutement collégiale intégrant analyse vidéo et gestion administrative, et une identité de jeu clairement revendiquée.
"Ce que je veux vraiment, c'est qu'on ait une identité de jeu et qu'à l'intérieur d'un cadre de jeu, les joueuses puissent s'exprimer, qu'elles puissent prendre du plaisir, qu'elles puissent s'éclater à jouer ensemble, explique celui qui est passée par la formation dijonnaise avant de prendre les rênes de l’équipe première. Parce que c'est ce qui va permettre aux joueuses de se développer. Et en général, quand une équipe joue bien ou impose un rapport de force à un adversaire, elle prend des points."
En termes d'objectif affiché, Picard reste lucide : viser les six premières places du classement, "ce qui serait déjà une belle saison, mais une place un peu plus normale pour le club de Nantes". Mais au-delà du classement, c'est une autre mission qu'il s'est assignée. "Continuer d'être un vrai vecteur d'émotions. 13 000, 15 000, 17 000 spectateurs à la Beaujoire, pour moi, ce n'est pas anodin. Il y a un public qui est prêt à suivre, à s'investir."
Un exode qui ne surprend pas les suiveurs du foot féminin
Le revers d'une quatrième place historique, c'est l'exposition. Maureen Cosson a été la première à quitter le navire, rejoignant Nicolas Chabot à l'OM dès cet été. Emily Burns, Louise Fleury et Nelly Rodrigues devraient elles aussi prendre la direction de la Commanderie selon nos informations. Roseline Eloissaint, Julie Rabanne, Mijke Roelfsema, Manja Rogan et Eva Sumo, ces trois dernières n'ayant quasiment pas foulé les pelouses cette saison, quittent également le club à l'issue de leur contrat. Julie Swierot, elle, retrouve l'OL Lyonnes après un prêt fructueux.
La perte la plus symbolique sur le plan économique reste Mariam Toloba. Arrivée gratuitement la saison passée en provenance du Standard de Liège, l'attaquante belge a officiellement rejoint le Paris FC dans le cadre d'un transfert record pour les Canaris, dont le montant avoisinerait les 60 000 euros selon Ouest-France. Un signal fort que le modèle nantais commence à produire de la valeur marchande. Et ce ne devrait pas être le dernier mouvement de ce type : prolongée en cours de saison passée jusqu’en juin 2027, Melissa Bethi est désormais dans le viseur de plusieurs clubs, et le FC Nantes s'attend à la voir partir cet été. Une vente qui, si elle se concrétise, constituerait une nouvelle étape dans la construction d'un modèle économique plus autonome.
Picard ne nie pas l'ampleur du renouvellement. "Il y aura au moins 70 % de l'effectif qui va être renouvelé", admet-il. Mais il tient à recadrer le propos : "On ne subit pas. Pour moi, c'est vraiment ça qui est important. Il y a des éléments qu'on maîtrise aussi et qu'on veut. Moi, je ne me projetais pas avec certaines joueuses en fin de contrat." Le turnover, dans le foot féminin, est une donnée structurelle que le grand public sous-estime souvent. "Chaque équipe de première division change au moins un tiers de son effectif chaque été. Il n'y a pas que Nantes. Aujourd'hui, Strasbourg va le faire, Montpellier va être obligé de le faire, Le Havre aussi." Et surtout, la comparaison avec son dernier été dijonnais est éclairante : "À cette période de l'année à Dijon, j'avais que quatre contrats. Là, on a 70 % de l'effectif qui est déjà constitué. On n'est pas du tout dans une situation de panic buy."
Ce calme apparent, Nicolas Ménard le résume à sa façon. Le responsable administratif et team manager du club voit dans l'attachement des supporters la meilleure garantie pour l'avenir. "L'attachement, il va se créer chez d’autres joueuses. Vu qu'il s'est déjà créé une fois, ça va se recréer. Tous les ans, c'est pareil." Et d'ajouter avec pragmatisme : "Si on était resté avec le même groupe et le même staff, on aurait eu le challenge de se dire il faut faire mieux. Donc effectivement, ça reste du sport de haut niveau. Il y a toujours une notion de challenge."
Les arrivées pour reconstruire
Le club a déjà officialisé plusieurs recrues. Natalia Radkiewicz débarque dans les cages : la gardienne internationale polonaise de 22 ans s'est engagée jusqu'au 30 juin 2028 en provenance du Pogoń Szczecin. En attaque, Esther Buabadi apporte puissance et vécu européen, l’internationale congolaise de 24 ans sort de deux saisons avec le Feyenoord Rotterdam et s'est engagée jusqu'au 30 juin 2028. La défenseure Julie Pasquereau, au club depuis 2024, a prolongé son bail jusqu'en 2028.

La défenseure Margaux Vairon est elle attendue dans les prochains jours, sa signature n’étant retardée que par un souci informatique à la FFF. Ancienne du DFCO, elle retrouvera donc Pierre-Alain Picard, dont la connaissance intime du paysage dijonnais n'aura pas été étrangère à ce dossier. Une recrue de plus pour structurer une arrière-garde en pleine reconstruction.
Le défi des infrastructures
Le projet sportif ne se résume pas aux signatures. Loïc Morin rappelle avec franchise que la Jonelière date de 1978, "le plus vieux centre d'entraînement en France", et que la configuration du site ne répond plus aux exigences du haut niveau : "On manque de terrains, indépendamment même de leur qualité. Les filles ne sont pas moins bien traitées que les garçons de l’académie, elles sont aussi mal traitées." Le club a rencontré le nouvel élu en charge des sports à la métropole, Emmanuel Terrien, pour lui faire constater l'état des lieux et avancer sur la modernisation des vestiaires et l'accès à Marcel Saupin comme terrain d'entraînement. "On a besoin d'un accompagnement fort, politique et financier, de la métropole pour moderniser tout ça", appuie le secrétaire général.
Sur le plan événementiel, l'ambition est de passer de trois à quatre matchs à la Beaujoire la saison prochaine, tout en délocalisant certaines rencontres de Coupe de la LFFP dans d'autres secteurs de la région. L'objectif, selon Nicolas Ménard, est de "faire rayonner le football féminin dans des zones qui n'ont pas forcément l'habitude d'en voir au plus haut niveau". Pas question pour autant de jouer tous les matchs à la Beaujoire et de diluer l'effet. "On préfère événementialiser ces rencontres et faire en sorte que ce soit de vraies fêtes", dit Ménard.
Vers un modèle économique plus autonome
La piste la plus prometteuse pour la pérennité du projet, Loïc Morin la nomme clairement : les transferts. "L'objectif, c'est d'essayer de partir sur des contrats de durée supérieure à une saison pour imaginer pouvoir réaliser des transferts qui pourraient permettre à la section de devenir de plus en plus autonome économiquement et financièrement." Les ventes de Toloba et, potentiellement, de Bethi illustrent ce que ce chemin peut produire. Et le fait que deux joueuses nantaises - Lucie Calba et Julie Swierot - aient été appelées en équipe de France la saison passée renforce encore l'attractivité du club sur le marché. "À nous d'être agiles, à nous d'être malins, à nous de donner envie aux joueuses de venir chez nous parce qu'elles savent qu'elles seront exposées et qu'elles pourront peut-être plus rapidement qu'ailleurs obtenir des sélections en équipe de France", résume Morin.
Car au fond, Nantes n'a jamais prétendu concurrencer les budgets du PSG ou de l'OL Lyonnes. Le club sait où il en est. "On a toujours réalisé les choses avant même de pouvoir les imaginer possibles pour nous. On est monté en Seconde Ligue parce que Soyaux a déposé le bilan. On a surperformé cette saison alors que personne n'imaginait qu'on finisse quatrième", rappelle Loïc Morin. La Ligue des champions n'est pas l'objectif affiché. Pérenniser le club en Arkema Première Ligue, y construire une équipe forte, continuer à remplir la Beaujoire et nourrir les équipes de France, et puis peut-être, un jour, s'inviter à nouveau en playoffs. C'est suffisant pour que la saison à venir ait du sens. Et pour que ce projet, contrairement à ce que certains ont cru, soit loin d'être enterré.
