Pays-Bas - Maroc : un choc "entre amis" d'Eredivisie

Pays-Bas - Maroc : un choc "entre amis" d'Eredivisie
Pays-Bas - Maroc : un choc "entre amis" d'EredivisieCredit: ČTK / AP / Shaquan Woody

Opposés en 16es de finale de la Coupe du monde, les Pays-Bas et le Maroc partagent bien plus qu'une simple rivalité sportive. Portés par une génération de joueurs binationaux nés ou formés sur le sol néerlandais, ce match met en lumière la réussite de la stratégie de séduction de la fédération marocaine, mais aussi les tiraillements identitaires et les tensions politiques qui traversent la société néerlandaise.

Un match entre amis. Le 16e de finale qui opposera les Pays-Bas au Maroc ce 30 juin, à l'Estadio BBVA de Monterrey, aura des airs de match amical. À 3h00 du matin, deux des sélections les plus séduisantes de cette phase de groupes se retrouvent dès les 16es de finale pour une affiche qui aurait sans doute mérité de se dérouler un peu plus tard dans la compétition. Les Lions de l'Atlas ont terminé deuxièmes de leur groupe avec sept points, invaincus, tandis que les Oranje ont fini en tête du groupe F avec dix buts inscrits en trois matchs. Deux équipes en pleine confiance, condamnées à s'éliminer dès le premier tour à élimination directe. Mais au-delà du rectangle vert, ce choc convoque une histoire d'identités.

Des amis des deux côtés

Ismaël Saibari (PSV Eindhoven), Noussair Mazraoui (formé à l'Ajax), Sofyan Amrabat (passé par Utrecht et Feyenoord), Anass Salah-Eddine (Ajax, puis PSV), plusieurs Lions de l'Atlas connaissent par cœur les vestiaires néerlandais, pour y avoir côtoyé leurs adversaires du soir saison après saison en Eredivisie ou ailleurs. Les joueurs eux-mêmes ne cherchent pas à dissimuler ce caractère particulier. "Je vais croiser quelques amis, c'est sympa", a confié Saibari à la presse, qui lui est arrivé au PSV en 2020, mais est né en Espagne et a grandi en Belgique. Même ton chez Anass Salah-Eddine : "Je joue contre mes meilleurs amis. Les Pays-Bas forment une excellente équipe, mais je pense que nous aussi."

Du côté néerlandais, le respect est tout aussi manifeste. "Ce sera un beau match", a confié Virgil van Dijk. "Le Maroc, c'est une équipe très forte, ça sera une belle bataille", a renchéri Frenkie de Jong. Ronald Koeman refuse toute idée de supériorité automatique : "Je ne sais pas si nous sommes favoris face au Maroc. C'est une très grande équipe avec de grandes individualités et une vraie capacité à marquer des buts. On connaît très bien un joueur comme Ismaël Saibari grâce à l'Eredivisie. Bien jouer dans ce championnat, c'est une chose. Le faire en Coupe du monde, c'est autre chose."

Nés aux Pays-Bas mais Lion de l'Atlas

Ce match fait écho à la longue histoire de la diaspora marocaine aux Pays-Bas, sixième groupe ethnoculturel du pays, avec quelque 430 000 personnes. Les joueurs d'origine marocaine y occupent une place considérable dans le football : environ 10% des joueurs d'Eredivisie sont d'origine marocaine. De cette présence massive est née une génération de footballeurs à double nationalité, dont trois portent ce soir le maillot grenat des Lions de l'Atlas.

Sofyan Amrabat, né à Huizen, avait choisi le Maroc en 2017 après de longs mois d'hésitation, alors que les Oranje lorgnaient également sur lui. Noussair Mazraoui, natif de Leyde et formé à l'Ajax, avait tranché la même année en faveur du Maroc, malgré quelques apparitions avec les équipes de jeunes néerlandaises. Anass Salah-Eddine, né à Amsterdam, a fait le même choix en 2025, lui qui avait pourtant traversé la quasi-totalité des sélections jeunes des Pays-Bas, jusqu'à être le joueur le plus capé de l'histoire des moins de 17 ans néerlandais, avant de rejoindre son club de cœur, l'Ajax.

Dans l'histoire, Ibrahim Afellay et Khalid Boulahrouz avaient, eux, fait le chemin inverse : tous deux d'origine marocaine, ils figuraient dans l'effectif néerlandais finaliste de la Coupe du monde 2010. Mais le mouvement s'est depuis largement inversé.

"Tu es 1-0 derrière"

Un changement de dynamique qui n'est pas vraiment anodin. Des joueurs d'origine marocaine passés par les académies néerlandaises et belges témoignent depuis des années d'une exigence accrue à leur égard. Hakim Ziyech, l'un des pionniers de ce basculement vers les Lions de l'Atlas, il avait choisi le Maroc dès 2015, l'avait dit sans langue de bois : dans le système néerlandais, "si vous faites la moindre erreur, sachant que vous êtes d'origine marocaine, vous êtes victime de critiques exagérées, contrairement aux Néerlandais de souche qui ont une plus grande marge d'erreur".

Les journalistes sportifs néerlandais Nordin Ghouddani et Thomas Rijsman ont exploré cette réalité dans leur livre Moroccan Pride, publié en 2020, en interrogeant deux douzaines de Néerlando-Marocains liés au football néerlandais. Le tableau qui en ressort est sombre. "La tendance était que, en tant que Marocain, tu étais déjà 1-0 derrière, surtout en académie. Tu dois être trois fois meilleur que ton concurrent, sinon tu ne joues pas", résume Ghouddani, lui-même néerlando-marocain. "Ce que nous vivons dans la société, les Marocains le vivent aussi dans le monde du football."

Un scout belge ayant travaillé pour les équipes de jeunes du pays confirme un autre biais, plus subtil : les joueurs d'origine marocaine sont souvent écartés parce qu'ils sont "plus petits, plus minces, plus techniques, avec un physique moins imposant" que ce que les entraîneurs recherchent. Résultat : "Beaucoup de joueurs pensent qu'il existe une 'xénophobie footballistique' pour ce type de gabarit et dès qu'ils ont une porte de sortie, la possibilité de représenter un autre pays, ils font ce choix."

La fédération marocaine, machine à séduire

Cette porte de sortie, la Fédération royale marocaine de football (FRMF) a mis des années à la construire méthodiquement. Depuis l'arrivée de Fouzi Lekjaa à sa tête en 2014, la fédération a profondément réorganisé son approche du recrutement diasporique, déployant un réseau dense d'agents en Europe chargés d'approcher les talents le plus tôt possible et de rencontrer non seulement les joueurs, mais aussi leurs familles. "Les joueurs sont approchés très tôt pour les attirer du côté marocain", expliquait un jeune entraîneur belge ayant scoute pour le Maroc pendant près d'une décennie. "Nous ne forçons jamais les choses. C'est une discussion honnête avec le joueur et sa famille."

Car la famille, justement, joue un rôle central. L'ancien sélectionneur néerlandais Pim Verbeek l'avait reconnu : "La famille joue un rôle important dans la décision du joueur. Et pas seulement aux Pays-Bas. La voix des membres de la famille au Maroc compte tout autant." Sofyan Amrabat l'illustrait lui-même en évoquant son attachement au pays de ses parents : "Chaque fois que j'y vais, je ne peux pas décrire ce que je ressens. C'est chez moi. Les Pays-Bas, c'est aussi chez moi, mais le Maroc, c'est spécial." Un sentiment largement partagé : les deux tiers des Marocains d'Europe âgés de 18 à 35 ans se rendent au Maroc chaque année pour retrouver famille et racines.

La FRMF a également su capitaliser sur l'attractivité croissante de l'équipe nationale elle-même. Après les années creuses de la fin des années 1990, le royaume a massivement investi dans ses infrastructures footballistiques, dont l'Académie Mohammed VI de Salé, et progressivement confié les rênes de ses équipes à des techniciens marocains ou issus de la diaspora, à l'image de l'actuel sélectionneur Mohamed Ouahbi, né en Belgique.

Un climat qui favorise le choix du Maroc

Cette stratégie de recrutement n'a pas manqué de provoquer des tensions. Les règles FIFA sur l'éligibilité imposent en effet d'agir vite : un joueur peut changer d'allégeance s'il n'a pas disputé plus de trois matchs officiels en senior avant ses 21 ans. S'engage alors parfois un véritable bras de fer, avec agents et entraîneurs des deux camps qui se succèdent auprès du joueur et de sa famille.

La frustration s'est parfois exprimée publiquement du côté néerlandais. Lorsque Mohamed Ihattaren s'interrogeait sur son choix en 2019, l'ancien international Ruud Gullit suggérait que la fédération néerlandaise devrait envisager de "ne plus former ces joueurs pour quelqu'un d'autre". Après le choix de Ziyech pour le Maroc, Marco van Basten, alors adjoint de la sélection néerlandaise, avait publiquement fustigé cette décision, avant de faire marche arrière.

La question reste sensible. En mars dernier, l'ancien international Rafael van der Vaart avait déclenché une polémique en affirmant que les joueurs d'origine marocaine qui choisissent le Maroc n'étaient "pas assez bons" pour les Oranje, concédant une exception pour Hakim Ziyech. Des propos qui illustrent une tension de fond dans une société néerlandaise profondément traversée, depuis plusieurs années, par les débats sur l'immigration et l'identité nationale. Le parti d'extrême droite de Geert Wilders, qui avait qualifié les migrants marocains de "racaille" et promis d'interdire l'immigration musulmane, était arrivé en tête des élections législatives de 2023 aux Pays-Bas. Dans ce contexte, le choix d'un maillot n'a jamais été anodin.

Un 29 juin, comme en 1994

La coïncidence est remarquable : le seul affrontement entre les deux sélections en Coupe du monde remonte au 29 juin 1994, lors de la phase de groupes du tournoi disputé aux États-Unis, exactement 32 ans avant ce 16e de finale à Monterrey, sur le même sol nord-américain. Ce soir-là, Ronald Koeman, aujourd'hui sélectionneur des Oranje, portait le brassard de capitaine.

Le vainqueur retrouvera en 8e de finale le gagnant de la rencontre entre le Canada et l'Afrique du Sud. Mais avant de penser à la suite, il faudra traverser cette nuit particulière, celle où des amis deviendront des adversaires, où des histoires personnelles croiseront l'Histoire collective et où deux nations liées par des décennies de migrations partagées se retrouveront face à face pour une seule place en huitièmes de finale.

La Coupe du monde 2026 se déroulera du 11 juin au 19 juillet aux États-Unis, au Canada et au Mexique. Le tournoi réunira 48 sélections et se jouera dans 16 stades modernes.

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