Il y a comme un parfum de règlement de comptes dans l'air à Kansas City. Vendredi, Carlos Queiroz retrouvera la Colombie, sélection qu'il a dirigée pendant près de deux ans, entre février 2019 et décembre 2020, et qu'il a quittée sur un goût amer. Le technicien portugais de 73 ans n'a jamais caché son amertume : débarqué sur un bilan jugé décevant, il s'est toujours plaint de ne pas avoir eu le temps d'imposer son projet de jeu, plus structuré et plus défensif, un projet qui allait à contre-courant des figures créatives et offensives de l'équipe, à commencer par James Rodríguez et Luis Díaz.
Une frustration tactique doublée d'une blessure plus intime : c'est en Colombie que son entraîneur des gardiens, l'Irlandais Des McAleenan, est mort seul à Bogotá des suites du Covid-19, une tragédie que Queiroz estime n'avoir jamais été suffisamment reconnue par la fédération colombienne. Cette double rancune, sportive et personnelle, ressurgit à la veille d'un match à haute charge symbolique. À la tête du Ghana depuis seulement deux mois, Queiroz a qualifié les Black Stars pour les 16es de finale d'une Coupe du monde, une première qualification en phase finale de la compétition depuis 2010, un exploit qui prend une saveur particulière face à son ancien employeur.
"Il se passait des choses étranges tous les jours"
En conférence de presse à la veille du match, Queiroz a d'abord tenu à cadrer le sujet, sans jamais vraiment convaincre qu'il avait tourné la page. Interrogé sur d'éventuelles tensions avec les joueurs colombiens après son départ, il a botté en touche : "Je n'en sais rien, je n'ai pas cette vision des choses. Je dis simplement que j'ai beaucoup apprécié cette expérience et que ça a été un honneur de travailler en Colombie. La période où nous préparions les éliminatoires n'était pas simple, nous n'étions pas prêts à jouer en pleine période Covid, ça a été un moment très difficile pour tout le monde, il se passait des choses étranges tous les jours pendant les entraînements et la préparation."
Une pique à peine voilée, adressée quelques minutes plus tard à James Rodriguez, sans que le nom du meneur de jeu n'ait été prononcé par le journaliste. Quand on lui demande si l'ancien Real Madrid n'a jamais réussi à se connecter avec lui, Queiroz s'agace : "Je ne sais pas quelles sont tes sources, ce n'est pas à moi qu'il faut poser la question, c'est à lui. Mon travail d'entraîneur, c'est de tirer le meilleur de tous les joueurs sur le terrain. S'ils le font bien sur le terrain, c'est mon travail et c'est ce que j'attends de tout le monde. Je n'ai pas de position différente pour l'un ou pour l'autre, tous les joueurs doivent travailler pour l'équipe, ils doivent bien jouer, bien s'entraîner, et ensuite les décisions arrivent pour le match. Ta remarque me surprend, parce que ça veut dire que tu as des informations internes ou personnelles que je n'ai pas."
Un bilan qui a plombé les éliminatoires 2022
Le passage de Queiroz en Colombie ne s'est pas terminé en douceur. Arrivé en 2019 pour succéder à José Néstor Pékerman, avec pour mission de qualifier la Tricolor pour le Mondial 2022 après deux participations réussies consécutives, le Portugais a fini par être débarqué sur un double revers cinglant : une défaite 6-1 face à l'Équateur à Quito, puis un naufrage 0-3 contre l'Uruguay à Barranquilla. Son bilan total à la tête de la Colombie s'établit à 18 matches pour 9 victoires, 5 nuls et 4 défaites, dont 10 amicaux, 4 rencontres de Copa América et 4 éliminatoires. Un passage qui s'est soldé par l'absence de la Colombie au Mondial 2022, la sélection terminant sixième des qualifications sud-américaines, à un point de la place de barragiste occupée par le Pérou.
En Copa América 2019, sa seule grande compétition à la tête des Cafeteros, l'entame avait pourtant été flamboyante : victoire 2-0 sur l'Argentine grâce à des buts de Duván Zapata et Roger Martínez, puis un sans-faute en phase de groupes face au Paraguay et au Qatar. Mais l'aventure s'était arrêtée en quarts de finale, éliminée aux tirs au but par le Chili après un 0-0 stérile.
Face à la presse, Queiroz a assumé une part de nostalgie en comparant la Colombie actuelle à celle qu'il dirigeait cinq ans plus tôt : "C'est vrai que l'équipe et les joueurs n'étaient pas dans un bon moment à l'époque, c'est aussi notre devoir d'étudier la Colombie d'aujourd'hui, pas celle d'hier. Nous connaissons toutes les qualités des joueurs qui sont là en ce moment, cette équipe me rappelle un peu ma Colombie de la Copa América, c'est une bonne équipe, mais nous aussi nous avons des joueurs de grande qualité et une équipe très forte, avec de la détermination."
L'hommage à Des McAleenan, la blessure jamais refermée
Le moment le plus marquant de la conférence de presse n'a pourtant pas concerné le terrain. Interrogé sur un possible message à adresser à la Fédération colombienne de football (FCF), Queiroz a longuement évoqué la mort de son entraîneur des gardiens, l'Irlandais Des McAleenan, emporté par les complications du Covid-19 à Bogotá : "Je veux rappeler que le staff qui travaillait en Colombie a essayé de faire de son mieux, dans une situation très difficile, et j'en profite pour rappeler que, alors que nous travaillions en Colombie, notre entraîneur des gardiens est mort des suites du Covid-19, après une très grande dépression, il s'est retrouvé seul à Bogotá, enfermé 21 jours dans sa chambre. Aujourd'hui j'ai le devoir de m'en souvenir, et demain nous pourrons ensemble célébrer la vie, et rappeler à la Fédération colombienne de football qu'elle a une occasion de réparer ce qui est arrivé à Des McAleenan et à sa famille, rien de plus que ça. Au-delà de tout, ça a été un privilège et un honneur de travailler en Colombie. Dans un match comme celui-là, il faut célébrer la vie, parce que c'est ce qui compte le plus. Je suis confiant, et je suis sûr que demain le Ghana fera tout pour rendre les Ghanéens heureux."
Une sortie inattendue, qui replace le duel de vendredi dans une dimension bien plus personnelle que sportive pour le technicien portugais.
"Ce n'est pas le Portugal, c'est le Ghana"
Sur le plan tactique, Queiroz a prévenu qu'il ne fallait pas se fier au match nul concédé par la Colombie face au Portugal (0-0) pour jauger son Ghana : "On a bien vu que la Colombie est aujourd'hui une équipe très bien organisée, avec beaucoup de discipline, avec de très bons joueurs à tous les postes. Ils ont fait des changements depuis l'époque de Juan Cuadrado jusqu'à maintenant, des changements qui ont apporté une autre dimension à l'équipe. Ils jouent très bien, j'ai fait une observation très attentive du match contre le Portugal et ils ont été très bons. Mais demain, c'est une autre histoire, nous allons jouer notre style, avec nos forces, et je suis sûr que nous allons poser plus de problèmes à la Colombie pendant le match."
Il a insisté sur l'enjeu du 16e de finale, sans filet de sécurité : "Demain, c'est un match où il n'y a pas de marge d'erreur, il n'y a pas de lendemain, il faut tout faire en 90 minutes ou 120 minutes de prolongation. Il ne faut pas trop spéculer, c'est un grand match de football. Tout est pour le vainqueur et rien pour le perdant. La pression d'un match comme celui-ci n'est pas un problème, c'est un privilège. Nous allons prendre du plaisir et construire ainsi le résultat que nous voulons."
Vendredi, dans l'enceinte des Chiefs de Kansas City et sous une alerte canicule qui plane sur la région, Carlos Queiroz devra confirmer que son Ghana peut faire déjouer une Colombie invaincue et auteure d'un premier tour convaincant (deux victoires, contre l'Ouzbékistan et la RD Congo, et un nul de prestige face au Portugal). Le Portugais aura là une occasion de prouver aux Cafeteros, que sa méthode a fini par payer ailleurs.
La Coupe du monde 2026 se déroulera du 11 juin au 19 juillet aux États-Unis, au Canada et au Mexique. Le tournoi réunira 48 sélections et se jouera dans 16 stades modernes.
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