Il existe, dans l'histoire du football européen, des routes migratoires aussi régulières que des lignes de train. Celle qui relie la Suède aux Pays-Bas en est une, invisible sur les cartes mais profondément inscrite dans l'ADN des Blågult. Depuis trois décennies, les meilleurs talents suédois traversent la mer du Nord pour se former, se durcir et parfois s'imposer dans les clubs néerlandais avant de revenir hanter leurs anciens mentors en compétition internationale comme ce samedi, en matchs de poules de Coupe du monde entre les deux pays (19h).
Les pionniers : quand Amsterdam et Rotterdam forgent des légendes
Zlatan Ibrahimovic l'a formulé lui-même dans le message d'adieu publié à l'heure de sa retraite en 2023 : "Je suis né à Malmö. J'ai grandi à Amsterdam." Arrivé en trombe de Suède, le jeune buteur à la mèche rebelle et à l'ego surdimensionné devient alors le plus gros transfert ajacide à près de 8 millions d'euros. Trois ans plus tard, sous la houlette de Ronald Koeman, il totalisera 48 buts en 110 matchs et remportera deux titres de champion des Pays-Bas, un KNVB Cup et deux Supercoupes. C'est là qu'il apprend à canaliser son génie, à jouer pour le collectif, à devenir ce pivot ultra-technique capable de buts d'anthologie, dont ce slalom mémorable contre le NAC Breda, le 22 août 2004, resté dans la légende du club.
Henrik Larsson raconte la même histoire avec d'autres mots. En 1993, celui qui deviendra le roi du Celtic FC quitte Helsingborg pour Feyenoord. "Déménager aux Pays-Bas était différent. Évidemment, la culture et la nouvelle langue ont nécessité une adaptation. Mais c'était une bonne expérience, et je pense que j'ai beaucoup appris sur ce que cela signifiait d'être un joueur de football professionnel", confiait-il à Flashscore en octobre 2025. L'attaquant tarde à s'adapter à son nouvel environnement et aux nouvelles méthodes de travail, mais ses stats s'améliorent saison après saison, jusqu'à atteindre la barre des dix buts en championnat lors de l'exercice 1995-96.
John Guidetti complète ce premier tableau. Prêté par Manchester City à Feyenoord lors de la saison 2011-2012, l'attaquant explose à De Kuip : 20 buts en 23 matchs, dont trois triplés consécutifs à domicile. Cette saison d'anthologie relance une carrière déjà flétrie et lui ouvre les portes de la sélection nationale. La filière avait ses pionniers. Ce qui fascine davantage, c'est sa permanence.
La science du jeu : milieux et maîtres à jouer
Entre les légendes et la génération actuelle, une cohorte de joueurs moins médiatiques mais tout aussi déterminants a perpétué la tradition. À Heerenveen, Christian Wilhelmsson acquiert la palette technique qui fera de lui l'un des ailiers les plus virevoltants de l'histoire moderne des Blågult. À l'AZ Alkmaar, Rasmus Elm développe sous la houlette de Louis van Gaal une vision du jeu et une qualité de passe qui lui valent les honneurs des médias spécialisés en 2012. Au PSV Eindhoven, Ola Toivonen devient un hybride redoutable, 78 buts en cinq saisons, capable de lier le milieu à l'attaque avec une intelligence tactique rare, pièce maîtresse des Blågult pendant une décennie.
À Groningen, le futur capitaine emblématique Andreas Granqvist s'endurcit dans ce que les initiés décrivent comme le pire des environnements pour un défenseur central : un championnat où les équipes attaquent à tout va en 4-3-3 très large, où les espaces s'ouvrent en permanence derrière la ligne défensive. C'est là qu'il apprend à anticiper, à défendre dans la profondeur et à relancer proprement, des qualités qu'il transportera jusqu'aux quarts de finale du Mondial 2018 sous le brassard de capitaine.
Alexander Isak, le déclic néerlandais
La colonne vertébrale de la Suède actuelle porte les mêmes traces hollandaises. Alexander Isak en est l'exemple le plus flagrant. Bloqué au Borussia Dortmund où il arrive de l'AIK en 2017, il débarque en prêt à Willem II en janvier 2019. Le choc est immédiat. "Dans sa première rencontre face au FC Utrecht, nos bouches se sont vraiment ouvertes. Il n'avait effectué que trois entraînements et nous étions sous pression, mais avec lui sur le terrain on pouvait simplement envoyer le ballon devant sans hésiter. Il partait au sprint et en une fraction de seconde il avait couvert trente mètres", raconte alors Jorden Peters, capitaine de Willem II, en zone mixte.
La suite est toute aussi belle : 13 buts et 7 passes décisives en 16 matchs. Entre mars et avril, il marque lors de sept rencontres consécutives, dépassant au passage le ratio de Ronaldo et Romário sur une même durée. Isak lui-même résume sa philosophie : "Ma spécialité, c'est de me placer dans la bonne position pour exploiter l'espace." Une qualité qu'il a su développer dans un championnat néerlandais assez lent.
La génération Mondial 2026 elle aussi façonnée par l'Eredivisie
Dans la liste des 26 convoqués par Graham Potter pour la Coupe du monde 2026, ils sont six à être passés par l'Eredivisie à un moment de leur carrière. Gabriel Gudmundsson doit d'ailleurs beaucoup à ce championnat. Le piston gauche titulaire des Blågult, aujourd'hui à Leeds United en Premier League, a construit les fondations de son jeu à Groningen entre 2019 et 2021 avant de rejoindre Lille pour six millions d'euros. Hjalmar Ekdal prolonge cette tradition dans le même club : prêté à Groningen lors de la saison 2024-2025 depuis Burnley, le défenseur central perpétue la vocation presque naturelle du club nordiste à former les stoppeurs suédois, Granqvist, pionnier du genre, y avait lui aussi construit son jeu une quinzaine d'années plus tôt.
Gustaf Lagerbielke, lui, a choisi le FC Twente pour se relancer lors de la saison 2024-2025, prêté depuis le Celtic Glasgow le 27 août 2024. L'Eredivisie comme passage obligé pour reconquérir sa place en sélection. Pari réussi : Potter l'a convoqué au Mondial. Benjamin Nygren, enfin, avait posé ses valises à Heerenveen entre 2020 et 2022, inscrivant sept buts en 32 matchs lors de sa première saison.
À ces noms s'ajoute celui de Kristoffer Nordfeldt, gardien titulaire de la Suède lors de cette Coupe du monde. Transféré à Heerenveen en mars 2012, il y dispute 104 matchs d'Eredivisie en trois saisons, s'imposant dans un championnat où l'exigence envers les gardiens est unique : ils doivent être les premiers relanceurs, capables de déclencher les transitions en une passe. Un apprentissage qui a façonné son style pour le restant de sa carrière.
Une histoire sans fin
Au fil des décennies, les Suédois ont absorbé le style de jeu néerlandais, le positionnement, la prise de décision rapide, l'exigence technique au poste de gardien, la défense dans de grands espaces, et l'ont fondu dans leur propre identité footballistique, faite de puissance physique et de discipline tactique. Marcus Berg à Groningen puis au PSV, Ola Toivonen et Andreas Granqvist ont perfusé cette culture néerlandaise pendant plus d'une décennie au sein du vestiaire suédois, transmettant aux générations suivantes les clés d'un football que leurs successeurs n'ont eu qu'à s'approprier.
Et l'histoire n'est pas prête de s'arrêter. Maximilian Ibrahimovic, fils de Zlatan et international suédois U19, a rejoint l'Ajax en prêt depuis l'AC Milan en janvier 2026, avec une option d'achat fixée autour de 3,5 millions d'euros. Il a 19 ans, l'âge exact qu'avait son père en débarquant à Amsterdam pour la première fois. Le fiston assume la comparaison : "C'est cool que mon père ait lui aussi joué à l'Ajax. Je suis heureux d'avoir l'opportunité de jouer ici et de progresser. Je veux écrire ma propre histoire. Je suis ma propre personne, mon propre joueur, je suis ici pour faire mes propres choix."
