Dans L'Esprit des lois, Montesquieu ne cherchait pas seulement à commenter des textes juridiques : il voulait comprendre comment éviter qu'un pouvoir ne devienne tyrannique. Sa réponse tient en une formule restée célèbre : "Il faut que, par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir." D'où sa théorie de la séparation des pouvoirs. Non par goût de la complexité administrative, mais parce qu'un pouvoir qui n'est contrôlé par aucun autre finit toujours par s'émanciper de la raison qui devait le fonder, et par imposer sa seule volonté sous couvert de légalité. C'est exactement ce glissement qu'on observe, semaine après semaine, dans l'arbitrage de cette Coupe du monde 2026. La technologie n'y est plus un outil parmi d'autres au service de la décision arbitrale : elle est devenue un pouvoir à part entière, qu'aucun autre ne vient plus contrebalancer et qui impose sa version des faits sans qu'on puisse jamais vraiment la questionner. Le problème n'est plus de savoir si les règles existent. Elles existent, en nombre. Le problème, c'est qu'un seul pouvoir - celui de la puce, du hors-jeu semi-automatique ou de la VAR - a cessé d'être arrêté par quoi que ce soit, pas même par ce que onze (ou vingt-deux) joueurs voient de leurs propres yeux.
Prenons la Croatie. Éliminée en seizièmes de finale par le Portugal, elle l'a été sur un hors-jeu qu'aucun œil humain n'aurait pu déceler. Josko Gvardiol croit égaliser dans le temps additionnel, mais l'arbitre norvégien Espen Eskas annule, après visionnage, pour un contact d'Igor Matanovic sur le centre précédant l'action. Un contact que la FIFA elle-même qualifie "d'indétectable pour l'œil humain même en revisionnant les images", révélé par la puce IMU logée dans le Trionda, capable de capter la moindre vibration sous forme de "graphique de battement de cœur".
Que Matanovic ait ou non frôlé le ballon n'est pas la question, lui-même a admis, penaud, avoir peut-être senti quelque chose "avec les cheveux". La question est celle-ci : un effleurement que personne ne voit, qui ne dévie rien, qui n'oriente en rien la trajectoire du ballon vers son destinataire, peut-il légitimement qualifier d'"influence sur le jeu" au sens où les Lois du jeu l'entendent ? La lettre du règlement dit oui, puisqu'un contact a eu lieu. L'esprit du règlement, celui qui vise à sanctionner un avantage réellement obtenu, dit tout autre chose. On a laissé la première écraser le second.
Un câble mais aucune touche
Le plus troublant, c'est que cette même technologie, brandie comme preuve irréfutable à Toronto, s'est soudain tue quelques jours plus tard à Miami. Angleterre-Norvège, quart de finale : sur un dégagement du gardien Ørjan Nyland, le ballon semble heurter le câble de la spidercam avant de retomber dans les pieds d'Elliot Anderson, lançant l'action qui mènera à l'égalisation de Jude Bellingham. Les Norvégiens le voient, le disent, l'écrivent presque : Ståle Solbakken va lui-même réclamer des explications à Clément Turpin à la pause. Une reconstitution 3D diffusée par la BBC montre une trajectoire qui se modifie sensiblement au niveau du câble.
Mais la puce, elle, ne détecte "aucun pic" dans la pulsation du ballon et la FIFA valide le but sans sourciller. Voilà donc le contraire exact de l'affaire Matanovic : un contact que tout le monde perçoit, balayé parce que le capteur ne l'a pas enregistré, quand un contact que personne ne voit a suffi, quelques jours plus tôt, à éliminer une équipe. Dans les deux cas pourtant, c'est la même logique qui triomphe : la lettre, ce que la machine a mesuré, efface l'esprit, cette évidence partagée par onze joueurs norvégiens qui ont vu, senti, le ballon changer de course. Entre les deux décisions, aucune cohérence, seulement l'autorité brute d'un texte que l'on invoque quand il sert et que l'on tait quand il dérange.
Embolo et un usage abusif de la VAR qui scelle un dangereux précédent
Et puis il y a Breel Embolo, qui incarne à sa manière un troisième dévoiement, plus retors encore parce qu'il ne concerne pas la technologie du ballon mais l'usage que l'on fait de la vidéo elle-même. En quart de finale contre l'Argentine, l'attaquant suisse simule une faute de Leandro Paredes, obtient un carton jaune contre l'Argentin, puis voit l'arbitre portugais Joao Pinheiro être rappelé à l'écran. Verdict : c'est bien Embolo le fautif, pour simulation et comme il avait déjà été averti en première période, c'est l'exclusion. Sur le fond sportif, la sanction est méritée, la chute était grotesque. Mais elle repose sur un habillage réglementaire pour le moins acrobatique.
La VAR n'a normalement pas vocation à intervenir sur un second carton jaune ; l'exception introduite cette année, dite de l'"erreur d'identité", ne devait s'appliquer que lorsque l'arbitre se trompe de joueur, pas lorsqu'il se trompe sur la nature même de la faute. Or ici, Pinheiro n'a confondu personne : il a simplement cru, à tort, que Paredes avait touché Embolo. On a vu la même mécanique lors de USA-Paraguay, quand Tim Ream, averti à la place de Miguel Almiron, a vu son carton transféré au Paraguayen après une simulation identique. Dans les deux cas, la décision finale était juste. Mais l'habillage juridique qui la justifie ne l'est pas : ce n'est pas une erreur d'identité, c'est une erreur d'appréciation sur une action litigieuse, exactement le type de décision que la VAR n'est pas sensée pouvoir corriger. On a étiré le texte pour couvrir un usage que l'esprit du texte n'autorisait pas, ouvrant la porte à une VAR qui rejuge, sous un faux nom, n'importe quelle faute mal sifflée.
Remettre les acteurs devant la technologie
Trois matchs, trois décisions, trois lectures différentes de ce que doit être la preuve, le contact, l'erreur. Ce qui frappe, ce n'est pas que la technologie se trompe, elle se trompera toujours, un peu, comme n'importe quel outil. C'est qu'à chaque fois, exactement comme le redoutait Montesquieu à propos de tout pouvoir livré à lui-même, la lettre a fini par s'émanciper de l'esprit qu'elle était censée servir, jusqu'à devenir sa propre justification. Un arbitre officiellement souverain sur le terrain se retrouve à endosser, seul, la responsabilité de décisions qu'il n'a plus vraiment prises. Turpin n'a pas choisi de croire la puce plutôt que onze joueurs norvégiens unanimes : la procédure a choisi pour lui. Pinheiro n'a pas inventé la notion d'"erreur d'identité" : il a appliqué un texte taillé sur mesure, quitte à le tordre un peu, pour arriver à la bonne sanction par le mauvais chemin. Dans les trois cas, la même dérive : un texte qui n'est plus interrogé sur ce qu'il voulait dire, seulement invoqué pour ce qu'il permet.
Montesquieu ne se contentait pas de diagnostiquer la confusion des pouvoirs : il en proposait le remède, la séparation. C'est sans doute la seule voie de sortie ici aussi. Séparer le fait technique du jugement, au lieu de laisser le premier engloutir le second. Le capteur peut mesurer un contact, une trajectoire, une position : c'est son rôle, et il le remplit avec une précision qu'aucun œil humain n'égalera jamais. Mais décider si ce contact a une influence réelle sur le jeu, si cette trajectoire change une action, si cette erreur mérite d'être corrigée : cela reste, et doit rester, un jugement, donc une prérogative humaine.
Remettre l'arbitre au centre du jeu, non comme simple exécutant d'un verdict électronique, mais comme décideur assisté, jamais remplacé, par la technologie. Écrire des règlements qui referment les marges d'interprétation plutôt que de les élargir au gré des besoins. Et surtout, confier l'élaboration de ces textes à ceux qui connaissent le football de l'intérieur, plutôt qu'à des technocrates dont la logique procédurale finit par produire des décisions absurdes au regard du simple bon sens sportif. On pourrait aussi, plus concrètement, s'inspirer de ce qui se pratique déjà dans certains championnats à VAR allégée : donner aux entraîneurs un droit de contestation limité, trois recours par match par exemple, pour signaler eux-mêmes une action litigieuse plutôt que de laisser la machine décider seule de ce qui mérite d'être revu. Ce serait au moins rendre aux acteurs du jeu une part du pouvoir qu'on leur a discrètement retiré et redonner à la lettre du règlement une chance de retrouver son esprit.
La Coupe du monde 2026 se déroulera du 11 juin au 19 juillet aux États-Unis, au Canada et au Mexique. Le tournoi réunira 48 sélections et se jouera dans 16 stades modernes.
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