Directeur des compétitions à la Fédération française de tennis de table depuis 2024, l'ex-N°14 mondial au tournant des années 2000 est revenu sur l'organisation du Champions à la Sud de France Arena, les résultats des Français et l'engouement général du ping en France.
Flashscore France : Après trois jours de compétition, quel est votre sentiment sur l'organisation de ce troisième Champions de Montpellier ? Êtes-vous satisfait ?
Christophe Legoût : "On est contents au niveau de l'organisation, mais on a été un peu frustrés au niveau des résultats avec les défaites de Flavien et d'Alexis avec deux matchs qui se ressemblaient où ils menaient tous les deux. Hier (jeudi), il y a eu une journée sans Français, on sent que ça manque un peu, mais je suis sûr qu'aujourd'hui, ça va être une journée géniale avec le matches de Simon et de Félix. Ça se remplit de plus en plus, on est sur un peu les mêmes modèles que les années précédentes. On finira peut-être à 1000 billets de moins, mais en tout cas, ce qui est sûr, c'est qu'on sent que l'organisation progresse, que c'est de plus en plus fluide pour l'entrée des spectateurs, pour les inter-sessions… La première année, ça avait été très dur, là, c'est plus simple. Le pôle VIP a progressé, les stands sont mieux valorisés. Donc, en fait, c'est l'avantage de rester au même endroit et de pouvoir progresser parce qu'on connaît les lieux. Et puis, nous, on le ressent dans l'organisation, c'est que c'est plus facile, les débriefs de fin de journée. L'année dernière, il y avait plein de points où chaque secteur opérationnel faisait remonter des choses. Cette année, c'est assez fluide."
FF : Et votre rôle est d'essayer de chapeauter tout ça au mieux ?
CL : "Je dirais que je suis plutôt coordinateur, entre la WTT et l'agence événementielle sur laquelle ils s'appuient qui s'appelle Spartner, avec laquelle travaille aussi la Fédé. Je viens faire le lien entre eux, avec les collectivités, les VIP, etc. Je cours un peu partout et en même temps, j'essaye de débloquer certaines situations, mais la tâche est vachement facilitée par Spartner."
FF : La dynamique entre la WTT, la FFTT et les autres organisations avance-t-elle dans le bon sens selon vous ?
CL : "Cette année, ça a été un peu spécial parce qu'il y a eu une grosse restructuration à la WTT, on a perdu du temps en amont, pas seulement sur le WTT de Montpellier. Ça a impacté aussi d'autres épreuves, notre calendrier national, parce qu'ils ont sorti leur calendrier très tard à cause de ça, avec, je crois, 70 ou 72 jours de retard. Mais sinon, on se rend tous compte à quel point ils ont fait évoluer l'image du ping, c'est juste démentiel. On en parlait encore hier, avant, quand on jouait et qu'on avait des copains qui voulaient venir voir du ping, s'ils n'étaient pas amateurs, on se disait qu'ils ne trouveraient pas ça dingue. Aujourd'hui, tu viens voir un show. J'avais un copain avant-hier dans les tribunes, il m'a dit que ça en jetait."
FF : Cette initiative vient-elle de la part de la WTT, ou davantage de la Fédé ?
CL : "Ce sont des discussions conjointes. Il y a Franck Saulnier qui s'occupe des organisations à la Fédé, qui est responsable de la salle d'entraînement ici à Montpellier, et il voit bien que c'est la meilleure place sur l'événement. Il voit tous les joueurs passer, c'est génial de les voir s'entraîner. Il y a les coachs, ils voient les moments de discussion avant les matchs, les debrief. Ils se disaient que c'était sûr que ça allait intéresser du monde. J'en faisais partie aussi, et la WTT se disait, si on a la place, ça serait peut-être pas mal. L'année dernière, je crois qu'on avait mis 80 places, mais on en a mis 120, on a fait du surbooking, parce que quand t'achètes cette place, tu peux te balader et revenir pendant la session. On pourrait même faire évoluer les choses avec un service, des croissants le matin, des boissons, un peu de prestations. Plus tu vois les joueurs tôt dans la compétition, plus la place peut être chère, car c'est là que t'as le plus de monde, et à ce moment-là que les joueurs sont les plus détendus aussi. Mais enfin, c'est évident, ce qui plaît, ce sont les coulisses."
FF : Est-ce que ces deux mondes interagissent entre eux ?
CL : "Non, là, vraiment pas. C'est interdit de filmer, de prendre des photos. C'est hyper dur à faire respecter, mais l'objectif, c'est quand même de laisser les joueurs le plus tranquille possible, tout en donnant l'accès à ce qu'ils font. Cela peut être un peu frustrant pour les gens, mais c'est vraiment la volonté de la WTT pour préserver les ayants droit des droits télé et de ne pas avoir de moments volés avec des joueurs qui pourraient à un moment dire une bêtise, s'énerver."
FF : Vis-à-vis de la WTT, on a l'impression que les portes se ferment davantage, que c'est un peu plus confidentiel médiatiquement, partagez-vous cette idée ?
CL : "Alors, je ne suis sans doute pas la bonne personne pour répondre à ça, mais j'ai toujours eu l'idée que pour promouvoir le sport, il fallait ouvrir les portes en grand, qu'il fallait le plus de journalistes possible, qu'il fallait en parler le plus possible, qu'il ne fallait jamais refuser d'interview. À mon époque, c'était beaucoup plus confidentiel, mais j'appliquais déjà cette politique. Et en fait, tu t'aperçois que ce qui donne de la valeur au sport, c'est aussi la rareté. On le voit avec Alexis et Félix. S'ils jouaient tous les matchs de championnat, je pense que les gens, au bout de trois ans, quand tu les as vus à Rouen… Là, il se trouve qu'ils jouent très peu et ils vont vendre 3 000 billets en dix jours parce qu'Alexis vient. Certains considèrent qu'il faut créer de la rareté et créer de la possibilité, simplement pour les ayants droit de venir tourner les images, d'avoir accès aux joueurs. Je comprends que ce soit frustrant, mais il se trouve que dans beaucoup d'autres sports, c'est ce modèle qui fonctionne."
FF : Mais le ping n'est pas un sport majeur en France, ne faudrait-il pas nuancer cette politique ?
CL : "Je pense que la difficulté vient des responsables à la tête de la WTT. Ce sont des Chinois et pour eux le ping, c'est le foot, avec Sun Yingsha et Wang Chuqin. Dans les salles, c'est juste incroyable. Nous on a Félix et Alexis qui ont quasiment cette notoriété-là en France. Ce n'est pas le cas de tous les joueurs, mais ils ont tout de même cette vision-là. Peut-être qu'il faudrait qu'ils adaptent un peu la chose pour l'Europe, mais je pense qu'ils préféreraient que ce soit l'Europe qui s'adapte à leurs conditions."
FF : Concernant les Français durant ce Champions de Montpellier, que pensez-vous de leurs résultats jusqu'à présent ?
CL : "Avec ces résultats, tu te dis que ce n'est pas possible. Comment c'est possible que Flavien et Alexis aient perdu... C'est frustrant, parce que c'est à Montpellier, et pas à Singapour après 10 heures d'avion. Le lendemain t'es chez toi, c'est comme ça, ça fait partie du sport. Mais c'est vrai que pour le tournoi c'est moins bien, pour les spectateurs c'est moins bien, mais en même temps les premiers déçus, c'est eux. Pour Flavien, jouer de plus en plus fort n'était sans doute pas ce qu'il fallait faire. Pareil pour Alexis, quand il a joué de plus en plus court, alors qu'il aime ouvrir le jeu. C'est toujours une histoire de curseur. Le mérite revient aussi à Franziska (Patrick, ndlr), parce que c'est un excellent joueur, mais surtout quand t'es dominé comme ça, 99 % des joueurs touchent à tous les boutons pour essayer de s'en sortir, et finissent par se perdre eux-mêmes. Alors que lui a accepté d'en prendre plein la gueule, pour attendre l'ouverture. C'est aussi parce que c'est un champion."
FF : Il était impressionnant au coup droit, on a l'impression qu'il cherchait toujours son pivot, il était impossible à déborder...
CL : "On l'a vu hier (jeudi) aussi avec le numéro 1 mondial qui a perdu sur Sidorenko (Vladimir, ndlr). Quand tu te fais dominer dans le système de jeu dans lequel t'es très bon, tu crois toujours que ça va tourner, et donc tu t'entêtes. Nous, dans les tribunes, on s'est dit qu'à un moment il allait changer. Mais comme lui il sait que c'est son point fort, il se dit qu'il n'y a pas de raison d'être dominé à ce point. Alexis est très fort dans le jeu court, mais Franziska est un peu meilleur que lui…"
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FF : C'est la 3ᵉ et dernière année à la Sud de France Arena, les deux Coupes du monde arrivent, dont la prochaine à Montpellier, le Champions va continuer mais on ne sait pas encore où. Vous êtes naturellement confiant pour la suite ?
CL : "Oui, parce qu'on a déjà effectivement la Coupe du monde en 2027 et 2028, on a le Champions en 2027 et 2028 confirmé en France, on a le Feeder de Lille qui est passé en Contender. On va avoir deux Feeder, Hennebont qui avait déjà eu lieu l'année dernière et Haguenau, donc ça fait partie de la stratégie événementielle que Gilles Erb voulait, pour permettre aussi aux joueurs français de plus jouer en dépensant moins et de faire plaisir au public. On a l'impression que tout se fait de manière harmonieuse aujourd'hui, mais ça a été beaucoup de travail en amont et puis encore une fois, si t'as pas des joueurs-locomotives, tu ne peux pas mener cette stratégie. C'est un travail collectif. Pour avoir vécu une époque où on avait l'impression que tout le monde ne tirait pas dans le même sens, là vraiment c'est pas le cas, on sent que tout le monde est content pour les uns et pour les autres, que ça soit les joueurs, que ça soit le staff, que ça soit la Fédé, que ça soit les élus, et puis que ça soit la WTT parce qu'ils se rendent bien compte qu'il n'y a pas beaucoup d'endroits où il y a autant de monde. En Allemagne, j'en parlais avec Ovtcharov (Dimitrij, ndlr), à Francfort, les gens sont beaucoup moins chauds. Je pense que la WTT se rend bien compte qu'être à Montpellier, c'est une sacrée chance, parce que ça fait des images de dingue. L'année dernière à Lille, on avait demandé à ce que la WTT vienne, car ils ne se déplacent jamais sur des Feeder. On savait que ça allait être un carton, et ils ont eu une sacrée promotion de leur tournoi. On est de très bons partenaires de la WTT pour ça."
FF : Les différents acteurs ne semblent n'en avoir jamais fait autant pour promouvoir le ping en France, où sont les limites ?
CL : "Il y a toujours un décalage. Il se passe la même chose dans le foot. Le niveau amateur est chouette, on accueille plein de monde dans les salles, mais ce qui draine du monde c'est le haut niveau. L'équipe de France est au-dessus de tout, parce que c'est ça qui va faire venir du monde, c'est ça qui va faire qu'on parle du ping, et ça rejaillit forcément sur les clubs. J'entends souvent le foot amateur qui se plaint alors que les footeux gagnent bien plus, mais c'est vraiment cette image du haut niveau qui permet aussi de redistribuer. Nous, ça fait pas très longtemps qu'on a cette image-là. Ça a commencé en 2023, donc en trois ans et demi on peut pas non plus s'attendre à ce que ça soit la révolution, mais malgré tout quand on voit ce qui se passe autour du Ping, si c'est pas une révolution, c'est une sacrée évolution."
FF : Les comparaisons sont difficiles, mais le nombre de licenciés a augmenté en France, le monde amateur évolue aussi dans le bon sens...
CL : "C'est clair que le nombre de licenciés augmente, du coup les clubs sont un peu plus riches aussi, donc ça permet de mener plus d'action. Il y a beaucoup de choses qui sont faites et proposées par la Fédé. Après il faut arriver à tout faire monter en même temps, c'est-à-dire la compétence des entraîneurs, les féminines, le sport santé, il y a énormément de projets en même temps. C'est porté par le haut niveau, la fédération et puis les clubs, parce qu'il y a un tissu incroyable avec 3 150 clubs. Le maillage est quand même incroyable, et en plus avec plein de gens passionnés, on a cette chance-là. Tout le monde souligne la gentillesse et la bienveillance. Ces valeurs du ping, elles sont peut-être pas encore assez mises sur le devant de la scène, c'est-à-dire que c'est un sport où tu travailles les jambes, les bras, le mental, c'est un sport qui est hyper fair-play, c'est un sport que tu peux faire à l'école, c'est un sport que tout le monde peut faire, grand, petit, fille, garçon, grand, mec, gros, riche, pas riche. C'est un sport où tu joues beaucoup en équipe, même si c'est un sport individuel. Quand t'es jeune, t'es souvent avec tes copains, t'as beaucoup de compétitions, quand tu perds, la semaine d'après tu peux te rattraper. Il y a tellement de choses incroyables dans ce sport que si tout le monde le savait, on pourrait sans doute être encore plus forts. L'idée est d'arriver à communiquer sur tout ça, reste à savoir comment…"
FF : Le public de ce Champions est composé aussi bien de passionnés que de novices, comment le mélange de deux univers différents s'opère-t-il de votre point de vue ?
CL : "On le voit au niveau des spectateurs, on le voit dans les discussions qu'on peut avoir autour de chez moi, des gens qui me disent "je suis Alexis et Félix", mais certains ne savent pas que ce sont mes neveux. Mais ils me disent qu'ils sont adorables, trop sympas. Mais fait pour être populaire, il faut gagner, il faut avoir le bon discours, il faut correctement parler. C'est aussi pour ça qu'ils sont très appréciés. On voit plein de gens avec des t-shirts de club, plein de gens avec les t-shirts d'Alexis et Félix. Au-delà de ça, on le voit chez les bénévoles. Là on a un nombre de bénévoles qui ne font pas de ping, c'est fou et ça vient de toute la France. 50-60 % d'entre eux auront fait les trois éditions, alors qu'on ne prend rien en charge. Ils ont un repas, mais ils ont leur équipement, il faut qu'ils se débrouillent pour se loger. Et ils viennent trois ans de suite pour nous rendre service, et ils sont adorables, ils veulent t'aider tout le temps, c'est une chance. Le ping c'est vraiment cette passion, cette entraide."
FF : Vous avez justement parlé de révolution, même si on aimerait toujours que ça aille plus vite, finalement seul le temps fera son œuvre ?
CL : De toute façon, le temps fait constamment son œuvre. Personnellement, je me dis que tout le monde tire dans le même sens, les clubs et les clubs de haut niveau aussi, même si des fois on est en opposition, mais le gros problème aujourd'hui c'est le calendrier pour les joueurs. Au tennis, t'as une saison aux États-Unis, c'est aussi en fonction des surfaces, mais t'as la saison en Europe, t'as la tournée asiatique. Nous, on n'a pas encore ça, parce que c'est le début de la WTT. Au début ils ont accepté tous les tournois pour lancer leurs produits, et tu t'es retrouvé à faire la Chine, derrière l'Europe, tu repars au Brésil, tu reviens en Asie, et donc ce n'est pas cohérent pour les joueurs. Ce n'est pas cohérent aujourd'hui pour les clubs de haut niveau, parce qu'ils disent vouloir beaucoup de matchs, mais on va tuer les joueurs à force. Il faut arriver à en prendre conscience, et ça vaut aussi bien pour les bénévoles, que pour les arbitres, que pour les joueurs. L'objectif est de faire moins mais mieux. La WTT est en train de réfléchir à réduire, même s'il y a cette problématique liée au coût, c'est aussi parce qu'ils se rendent compte qu'à un moment, tu peux pas tirer sur la corde éternellement. Sinon, au bout d'un moment, les joueurs vont dire qu'ils n'en peuvent plus. Et je ne sais pas si c'est lié à ça, mais Alexis, tu sens qu'il est fatigué quand même, alors il est porté par le public ici, mais tu sens qu'à un moment, ça devient difficile.
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FF : La WTT ne souffre-t-elle pas du fait que le marché chinois et asiatique prenne trop de place ? Ne vaudrait-il pas mieux s'internationaliser dans le bon sens du terme ?
CL : C'est historiquement vrai, mais moins vrai aujourd'hui avec leurs récents résultats. Ils ont un championnat qui est complètement différent du nôtre, beaucoup plus condensé. Ce sont eux qui accueillent le plus de compétitions, parce qu'ils ont des moyens colossaux et que c'est le sport roi, mais ils se rendent bien compte aussi qu'il n'y a jamais eu de gens qui ont autant suivi le ping. Avant, à partir des quarts de finale, tu n'avais que des matchs entre Chinois. Ça n'intéresse personne, à part eux en Chine. Mais à un moment, si tu veux t'ouvrir au monde… On est la fédération internationale avec le plus de fédérations affiliées, 227 pays… Si tu veux que tout le monde s'y intéresse… Si les Chinois ne jouent qu'entre eux, ça n'a pas de sens, donc je pense qu'ils le savent, et pour eux, la meilleure des réponses, c'est les résultats des joueurs comme Truls (Moregard, ndlr), d'Alexis, Félix, parce que ça change la donne. Quand tu as une diversité et des caractères différents et des champions différents, comme au tennis, tu ne peux pas rêver mieux comme rivalité, c'est ça qui intéresse les gens.
FF : Pour le mot de la fin, un pronostic sur le parcours de Félix ?
CL : Je pense qu'il est capable (de gagner le tournoi, ndlr)… Il montre un gros niveau de jeu. On le voit dans la salle d'entraînement, c'est archi-impressionnant. Je pense qu'il sera porté par le public. Après, il y a vraiment un gros morceau ce soir (vendredi), avec Zhou Qihao. Je ne peux pas le mettre favori du tournoi, mais franchement, il est tellement impressionnant. Je pense qu'il a de la confiance, même s'il y a de la fatigue, mais j'y crois.
