Interview Flashscore - Marc Ramsay : "On ne bat pas un gars comme Fury en improvisant"

Marc Ramsay
Marc Ramsay RICHARD PELHAM / GETTY IMAGES EUROPE / GETTY IMAGES VIA AFP

Entraîneur entre autres des Français Christian Mbilli et Moreno Fendero, Marc Ramsay sera dans le coin d'Arslanbek Makhmudov samedi soir contre Tyson Fury. Avant cette immense échéance au Tottenham Hotspur Stadium, le Québécois s'est entretenu avec Flashscore pour évoquer sa passion des gros frappeurs, son travail de détection et sa réussite avec Eye Of The Tiger.

Flashscore : Nous sommes à quelques jours du combat d'Arslanbek Makhmudov contre Tyson Fury au Tottenham Hotspur Stadium. Comment se déroule sa préparation de votre boxeur ?

Marc Ramsay : Très bien, Arslanbek était très enthousiaste de cette opportunité dès le début. Il a fait un camp d'entraînement dur, on a travaillé très fort. Il est conscient que c'est une chance d'être dans un combat majeur et il a l'intention de jouer le tout pour le tout. 

Tout est immense dans ce combat : le stade, l'adversaire et même la diffusion mondiale via Netflix. 

On est dans une position que j'aime bien : on n'a aucune pression. La pression est sur Tyson Fury qui revient d'une première retraite. On n'a rien à perdre et tout à gagner. 

Les médias vont se focaliser sur Tyson Fury qui est totalement imprévisible, comme on a pu le voir lors de deux face-à-face avec Arslanbek. Votre boxeur a démontré une nouvelle fois sa puissance contre David Allen, ainsi que ses retraits du buste, mais Fury est aussi un formidable défenseur. 

Tout à fait, il a une technique supérieure à Allen, une allonge supérieure aussi. Il a d'excellents déplacements, c'est un athlète très complet. On a conscience du challenge qui se présente à nous. Maintenant, il y a eu plusieurs versions de Tyson Fury au cours des dernières années : on a vu de très grandes performances, d'autres plus mitigées. Nous nous sommes préparés pour la meilleure version de Fury. On est confiant en nos moyens. 

Si on faisait une analogie avec le golf, est-ce qu'on peut dire qu'Arslanbek a des cartes régulières sous le par tandis que Fury peut aussi bien scorer très bas que très haut sans prévenir ?

Arslanbek a quand même un peu le même profil : on l'a vu faire des guerres totales où la technique était laissée de côté. Contre Allen, cet aspect-là était bien meilleur. C'est à nous de faire des ajustements et d'apporter sa meilleure version. On a un plan mais il faut être discipliné. On ne bat pas un gars comme Fury en improvisant. On va essayer d'imposer notre plan et je suis très confiant en nos chances. 

Contre Allen, Arslanbek a laissé des espaces en défense, il a encaissé plusieurs uppercuts notamment. On imagine que vous avez mis l'accent sur cet aspect ?

Bien sûr. Nous avons noté beaucoup de choses sur les aspects défensifs comme offensifs, à la fois dans ce qu'il y a eu de positif mais aussi de négatif pour pouvoir corriger. Une semaine après le combat, on était de retour au gymnase pour travailler ensemble, même avec une main amochée. 

Vous avez l'habitude d'entraîner de gros frappeurs, est-ce qu'on en oublie votre travail technico-tactique ?

Ce n'est pas tant la philosophie d'Eye of The Tiger comme entreprise mais plutôt ma philosophie d'entraîneur qui aime les boxeurs très offensifs. J'aime les cogneurs. Il y a quelque chose d'inné, de génétique, qui ne peut pas complètement s'apprendre, contrairement à la technique. La technique s'enseigne donc c'est à moi de peaufiner tout ça. 

On se rappelle de la puissance incroyable de David Lemieux il y a une dizaine d'années et déjà on voyait votre patte d'entraîneur. 

On a développé un style boxeur et d'entraînement autour de ça. On est très à l'aise avec ça. Chaque entraîneur professionnel définit son design et c'est devenu notre marque de commerce. 

Comment se répartit le travail avec vos adjoints ?

Ça dépend et c'est toujours très particulier. Quand on est dans une zone avec plusieurs jeunes boxeurs qui vont faire des combats, on travaille sur ce que j'appelle du développement général continu avec tous les entraîneurs en même temps. Pour les grands combats avec Christian Mbilli ou Arslanbek, on doit être beaucoup plus spécifiques, avec des camps d'entraînement isolés. Là, je peux laisser aux assistants-entraîneurs le travail avec les plus jeunes afin de m'occuper à temps plein des grands combats. 

Artur Beterbiev, Christian Mbilli, Osleys Iglesias, Arslanbek Makhmudov : vous êtes le coach à la mode en ce moment non ?

On est heureux du chemin parcouru mais on ne veut pas passer trop de temps à se contempler non plus. On veut regarder vers le futur, agrandir l'équipe, ajouter des talents. Quand tout sera terminé, dans 20 ans, on aura le temps de se satisfaire (rires). 

De nombreux boxeurs français passent par le Québec, pour combattre mais aussi pour s'entraîner ou être sparring. Le constat est le même : ils ne veulent plus rentrer après être passés par votre gym.

On a développé une certaine expertise dans la boxe professionnelle, que ce soit au niveau des boxeurs, des entraîneurs. Je compare souvent ça à la Jamaïque en sprint. À force de le faire, de gagner des championnats, ils ont eu de meilleurs sprinteurs, de meilleurs entraîneurs et une meilleure expertise. Les gens qui viennent de l'extérieur pour s'entraîner voient ce qu'on fait. 

On l'évoquait récemment avec Christian Mbilli : il y a à la fois de la fierté en France mais aussi une forme de regret de le voir réussir si loin. Cela vaut aussi pour Moreno Fendero

Ce sont tous les deux des Français à part entière. Ils sont adoptifs du Québec, mais c'est surtout une question d'environnement, pas de nationalité. 

>>> Interview Flashscore - Moreno Fendero : "La boxe m'a fait naître"

Auriez-vous des conseils ou des secrets à donner pour des Français qui voudraient vous imiter ?

J'ai trouvé qu'il y avait beaucoup d'expertise de boxe en France mais elle est dirigée au niveau amateur. Tous les grands noms d'entraîneurs viennent du monde amateur, comme Dominique Nato ou John Dovi. Personne ne s'est jamais vraiment lancé dans l'aventure professionnelle avec cette expertise. Ici, on a plus de carences avec le système amateur et même s'il s'améliore, il n'est pas au niveau de la France. C'est une question de concentration du travail. 

Vous effectuez vous-même la prospection pour Eye of The Tiger parmi les boxeurs olympiques pour leur passage en professionnel. Un très bon boxeur olympique ne fait pas toujours un très bon boxeur pro ?

Le point le plus important est que les entreprises au niveau mondial ne veulent mettre en avant que les médaillés olympiques. Or on a besoin de signer ceux qui peuvent effectuer la transition. La boxe amateur et la boxe pro se ressemblent beaucoup mais c'est un peu comme le badminton et le tennis. Il y a un côté physique plus important en professionnel, cela nécessite des atouts différents et il faut être capable d'identifier les outils dont ils auront besoin et qui sont les meilleurs pour les utiliser.

De nombreux boxeurs amateurs honnêtes sont devenus de redoutables professionnels par la suite, car ils ont besoin de temps pour trouver leurs repères dans le ring et dérouler leur stratégie dans la durée. 

Tout à fait. La boxe professionnelle, c'est l'art de boxer fatigué, c'est le marathon. En amateur, on est sur du sprint. Ce n'est pas parce que tu es bon en sprint que tu seras bon en marathon et vice versa, la preuve avec les pros qui ont voulu obtenir une qualification olympique et qui n'y sont pas parvenus. Ce sont des sports proches mais qui ne sollicitent pas les mêmes atouts. 

Une chose qui ressort aussi bien chez Christian que chez Moreno : leur calme. Leur body language en interview est révélateur de leur concentration et de leur réflexion. 

Dans les deux cas, on a deux jeunes hommes très bien éduqués, brillants, qui savent s'exprimer et qui savent ce qu'ils veulent dans la vie. Leur objectif est unique : réussir leur carrière professionnelle et ils s'y appliquent chaque jour dans leur démarche, leur attitude. Ça transpire d'eux. 

Après des années d'effort, Christian est maintenant reconnu par Canelo Álvarez. C'est une réussite collective sportive mais aussi économique ?

On est fier de ça et on n'a rien volé à personne. La reconnaissance de Christian aurait dû être faite il y a longtemps mais on l'a imposé. À chaque étape, il y avait un blocage au niveau des diffuseurs, mais aussi de Canelo lui-même. C'est à coups de victoires, avec la volonté de relever tous les défis et de les gagner qu'on a acquis le respect de tout le monde. Christian le mérite bien. 

>>> Interview Christian Mbilli : "Encore beaucoup de choses à accomplir"

Pour revenir à Arslanbek, une victoire contre Fury ouvrirait des portes dans une catégorie des lourds en ébullition depuis une dizaine d'années. 

On essaie toujours, même quand on atteint un certain niveau, de trouver des défis plus grands. Il reste Usyk et d'autres. On veut vraiment se concentrer sur ce combat contre Fury qui sera ardu. On prendra le temps d'analyser tout ça par la suite mais on veut toujours se challenger. On me demande toujours quel est mon plus grand combat : j'espère qu'il est dans le futur et pas dans le passé (rires).