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Interview Flashscore - Demetrio Albertini : "Le terrain a été une véritable école de la vie"

L’ancien joueur de l’AC Milan et de la Lazio Demetrio Albertini
L’ancien joueur de l’AC Milan et de la Lazio Demetrio AlbertiniMairo Cinquetti / NurPhoto / NurPhoto via AFP

Demetrio Albertini est bien plus qu’une légende du football : c’est une institution. Métronome et maître à jouer du grand AC Milan, il s’est imposé comme l’un des milieux de terrain les plus emblématiques, lucides et brillants de sa génération. Son leadership ne s’est pas arrêté au coup de sifflet final de sa carrière de joueur. Après avoir raccroché les crampons, Albertini a réussi à transposer sa vision du jeu dans un bureau, entamant un brillant parcours de dirigeant qui l’a rapidement conduit au sommet du football italien.

Aujourd’hui, il se confie en exclusivité à Flashscore, d’une manière inédite et profondément intime. A l'occasion de la sortie du livre, Le lezioni del campo (Leçons du terrain), il a en effet accepté de se confier. L'ouvrage a entièrement été écrit de sa propre main, dans le silence des premières heures du jour, lorsque l’esprit est le plus clair et le plus en harmonie avec lui-même.

Plus qu’une simple autobiographie sportive, le livre est une véritable synthèse de sa vie. Il est né de son expérience sur le chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle et marqué par le souvenir d’un compagnon de voyage disparu prématurément.

Un témoignage humain fondé sur des valeurs que l’ancien meneur de la sélection italienne a voulu coucher sur le papier afin de laisser une trace, avant tout pour ses enfants.

Flashscore : Le titre de votre livre est Leçons du terrain. Qu’avez-vous surtout appris sur les terrains de football ? 

Albertini : Objectivement, énormément de choses, car le terrain a été une véritable école de la vie. Si l’on y réfléchit, nos vies se déroulent toujours au sein d’une communauté : la famille, les amis, l’école, la ville, la nation. Et un terrain de football est exactement une communauté miniature : il y a les coéquipiers, les adversaires, l’arbitre qui joue le rôle de régulateur et les observateurs extérieurs. Sans oublier tout ce qu’englobe le vestiaire.

Je n’ai pas reçu une éducation traditionnelle ou universitaire. J’ai arrêté de jouer en mars 2006 et, dès le mois de mai, je suis devenu vice-commissaire de la Fédération italienne de football (FIGC), à un moment particulièrement délicat. J’ai dû apprendre sur le terrain à être dirigeant, coach et responsable politique dans le sport. Mais les fondations sur lesquelles j’ai tout construit n’étaient pas universitaires. Elles venaient de ma capacité à vivre au sein de la communauté de mon vestiaire et de mon équipe, et à la gérer.

Le livre s’ouvre sur une expérience très éloignée du football : le chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle. Qu’avez-vous découvert durant ce voyage ? 

Ce voyage était une synthèse de ma vie. Inconsciemment, le livre est presque devenu un hommage à mon ami Roberto, avec qui j’ai parcouru le chemin. Je lui ai donné un exemplaire en avant-première, avec une dédicace, le dimanche. Le mercredi suivant, jour de la publication du livre, il est décédé. Deux figures essentielles apparaissent dans le livre : Roberto et Franco Baresi.

Je voulais raconter les plus beaux aspects de ce voyage. Je l’ai écrit en me levant tôt, entre cinq et sept heures du matin. C’était le moment où j’étais le plus en harmonie avec moi-même, dans le silence. En repensant aux étapes du chemin, de la France à l’Espagne, à la rencontre des pèlerins et aux encouragements mutuels pour gravir le col d’O Cebreiro jusqu’à l’arrivée, j’ai compris qu’il constituait la métaphore parfaite du football et de la vie. On atteint une étape, mais rien n’est jamais certain, et un nouveau départ nous attend toujours.

Vous avez expliqué avoir également écrit ce livre pour vos enfants. Quelle est la principale leçon que vous voulez leur transmettre ? 

Avant tout, montrer l’exemple. Aujourd’hui, nous avons souvent tendance à déléguer l’éducation de nos enfants à la communauté ou à la technologie. Les smartphones et les écrans servent à garder les enfants tranquilles, ce qui évite l’effort de dire "non" ou de leur apprendre la valeur de ce que l’on obtient par ses propres efforts. Ma femme et moi sommes satisfaits du chemin que nous avons suivi en tant que parents.

Nous sommes tous les deux issus de familles riches en valeurs. Elle vient du Sud, moi du Nord. Nous voulons transmettre à nos enfants l’idée simple que les choses s’obtiennent par l’effort, tout en conservant un rythme de vie équilibré et humain. L’ambition est belle, car elle pousse à progresser constamment, mais elle ne doit jamais se transformer en arrogance.

Quand avez-vous compris que vous deviendriez vraiment footballeur ? 

J’ai fait mes débuts le 15 janvier 1989, à l’âge de 17 ans. Il y avait du brouillard et il faisait froid. J’ai joué un quart d’heure, comme un cadeau. Quand je suis sorti du terrain, un supporter s’est approché de moi et m’a dit : 'Bravo, Albertini, mais espérons que tu ne te perdes pas en chemin, car j’en ai vu tellement faire leurs débuts…'

Un avertissement immédiat ! Pendant deux ans, j’ai voulu terminer mes études pour mes parents. J’ai préparé seul mes examens, car cela me tenait à cœur. Ensuite, quand je suis allé à Padova, j’ai été confronté à un véritable test. J’avais de vraies responsabilités. À 17 ans, avec ses débuts, on écrit le titre, mais il faut ensuite écrire le reste du livre dans le quotidien d’un joueur.

Parmi les nombreuses pages de votre carrière figure cette célèbre marche de 30 yards à Pasadena, lors de la finale de la Coupe du monde 1994. Quel poids ces pas représentent-ils ? 

Quand vous me posez cette question, j’ai encore la chair de poule. Je ne plaisante pas ! De plus, c’était mon tout premier pénalty en tant que professionnel. De l’inconscience, comme je l’appelle. C’était un pénalty dicté par l’inconscience, car j’étais le plus jeune de l’équipe.

Le retour de 30 yards est magnifique lorsque vous avez marqué, comme en 1994. En 1998, j’ai échoué et la réaction émotionnelle est différente ! Après 1994, j’ai demandé à deux amis artistes de peindre un tableau représentant cette saison extraordinaire : le Scudetto, la Ligue des champions, la finale de la Coupe du monde et le pénalty, le tout sous un seul mot : le courage. Il faut du courage pour repartir après avoir perdu une Coupe du monde qui semblait gagnée. Il faut aussi du courage pour se demander : 'Que dois-je faire maintenant ?'.

Sur le point de pénalty, on peut travailler la technique, mais ce qui fait la différence, c’est la connaissance de soi.

Vous avez eu deux maîtres exceptionnels au cours de votre carrière : Arrigo Sacchi et Fabio Capello. Que vous ont-ils transmis ? 

Je les divise en deux catégories : ceux qui dirigent et ceux qui enseignent. Sacchi a fait de moi un "footballeur". Avant lui, j’étais simplement quelqu’un qui frappait bien dans le ballon. Il m’a intégré dans un mécanisme.

Il m’a un jour dit : 'Tu dois prendre plaisir à regarder les autres jouer', et intérieurement, je pensais :'Mais moi, je veux jouer !'. Ensuite, on comprend que c’est le rôle du meneur de jeu.

Capello, lui, a eu le courage de venir me chercher à Padova alors que le club lui demandait de m’y laisser. Il a toujours eu une sensibilité exceptionnelle avec les jeunes joueurs et une capacité unique à gérer les champions, en utilisant la carotte et le bâton au moment précis avec chacun.

ADN milanais

Franco Baresi était également une référence.

Franco était un exemple. Nous avons appris en le regardant. Il nous a transmis l’ADN de l’AC Milan. Chaque équipe et chaque club ont un ADN différent. Le plus difficile, c’est d’intégrer les nouveaux arrivants.

Franco était la mémoire historique du Milan qui avait souffert en Serie B. Il a fait remonter l’équipe et a ajouté de la valeur à la réussite de cette période. C’est ce que j’enseigne à mes enfants : il faut apporter de la valeur à ce que l’on veut accomplir, pas à ce que l’on possède déjà.

Quelle était votre relation avec Silvio Berlusconi ? 

C’était un président père. Il avait toujours les mots justes pour me guider dans ma progression. Depuis le jour où il m’a appelé chez moi et où je n’arrivais pas à y croire, pensant à une blague, jusqu’à celui où j’ai intégré la vieille garde et où il m’a dit : 'Je serai toujours là pour toi'.

C’était un conquérant. Il a transformé en réalité quelque chose qui semblait utopique : faire du Milan la meilleure équipe du monde.

Quitter le Milan en 2002 a été un moment douloureux. Comment avez-vous surmonté cette épreuve ? 

Je ne m’attendais absolument pas à ce que cela se termine ainsi. Je l’ai très mal vécu. J’aurais aimé terminer ma carrière au Milan, mais je referais tout mon parcours par la suite, car il a fait de moi une personne différente. J’ai été profondément blessé, mais la souffrance finit par passer.

Vous êtes ensuite allé à l’Atlético de Madrid.

Une expérience merveilleuse. Je voulais découvrir le fait de jouer à l’étranger. Je n’y suis pas allé pour l’argent, mais pour vivre quelque chose de beau.

Comment avez-vous atterri à la Lazio ? 

Roberto Mancini m’a appelé quand j’ai quitté le Milan, mais j’avais déjà donné ma parole à l’Atlético. Ensuite, quand je suis rentré en Italie, nous avons de nouveau discuté et je suis venu. À mes amis romanistes qui disent que c’est un défaut dans ma carrière, je réponds qu’il me manquait la Coppa Italia et que je l’ai remportée avec la Lazio !

Et l’Atalanta ? 

L’Atalanta, c’était une affaire de cœur et d’affection pour l’histoire du secteur de formation de l’Atalanta et pour Mino Favini. Je voulais me mettre au service des jeunes.

Passer d’un club de province à Barcelone ?

Frank Rijkaard m’a appelé un jour : 'Que fais-tu à Bergame ?' Ensuite, il est venu m’observer pendant quatre ou cinq matchs, car l’équipe avait des blessés et cherchait un joueur expérimenté au milieu de terrain. J’y ai remporté la Liga et fait partie d’un groupe formidable.

Et ce jeune Argentin qui jouait avec vous, Lionel Messi ? Il savait qui vous étiez, mais vous ne saviez pas qui il était ! 

C’est absolument vrai ! J’ai appelé un ami de Mantoue, un immense supporter de la Juventus, et je lui ai dit : 'J’ai vu le nouveau Maradona'. L’année suivante, la Juve est venue disputer le Trophée Joan Gamper et Capello a dit à Rijkaard : 'Donne-moi ce gamin !'. Mais à partir de là, il est devenu titulaire à Barcelone.

Dans ce même vestiaire se trouvait Ronaldinho. Un talent aussi exceptionnel pouvait-il se permettre d’enfreindre les règles, ou aurait-il été encore plus grand avec davantage de discipline ? Avec un peu plus de discipline, il aurait pu rester au sommet bien plus longtemps.

Aujourd’hui, Cristiano Ronaldo et Messi nous montrent qu’il est possible de rester au plus haut niveau pendant 20 à 25 ans. Le talent est une mission : on l’a, et il faut s’en servir pour nous offrir de la joie le plus longtemps possible.

En tant que dirigeant, comment expliquez-vous la crise du football italien qui nous a fait manquer deux Coupes du monde ? 

Elle vient du fait que nous voulons toujours fournir un minimum d’efforts pour un rendement maximal. Trois facteurs principaux expliquent cette évolution : l’arrêt Bosman, l’Union européenne et les droits TV collectifs. Avant, il fallait créer de la valeur grâce au secteur de la formation, car on ne pouvait aligner que trois étrangers. Nous devons d’abord comprendre ce que nous voulons être. Si nous voulons être un championnat de transition, très bien. Mais si nous voulons redevenir le championnat principal, il faut travailler dur.

Que fera Demetrio Albertini quand il sera grand ? 

Le meneur de jeu !

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