Dans un entretien exclusif accordé à Flashscore, l’entraîneur croate explique pourquoi les clubs belges se montrent si performants en Europe malgré des moyens limités. Il revient aussi sur son transfert mouvementé de La Gantoise à Bruges en décembre dernier. Il révèle également ce qui rend Christos Tzolis, Yann Sommer et le capitaine Hans Vanaken si particuliers.
Il revient aussi sur sa carrière de joueur, depuis le vestiaire partagé avec un jeune Luka Modric jusqu’à la scène incroyable des trois cartons jaunes reçus par Josip Simunic lors de la Coupe du monde 2006.
Flashscore : Vous avez disputé deux grands matchs en Ligue des champions au cours des deux dernières semaines. Vous avez battu l'Inter Milan à San Siro et nettement dominé Lens à domicile. Dans quel état d’esprit se trouve l’équipe actuellement ?
Ivan Leko : Nous sommes confiants, nous nous sentons bien et nous sommes fiers de ce que nous avons accompli. Ce sont deux victoires très importantes pour le club. Mais comme nous traversons une période chargée, nous nous sommes déjà immédiatement tournés vers le week-end. Bien sûr, nous sommes très heureux de nos deux derniers matchs de Ligue des champions, mais nous nous concentrons désormais sur le prochain.
Bruges dispute la Ligue des champions pour la huitième fois en neuf saisons, et vous avez atteint la phase à élimination directe à trois reprises. Pourquoi les meilleures équipes belges sont-elles aussi performantes ?
Je suis convaincu que notre réussite, comme celle des autres clubs belges en Europe, vient du fait que nous avons un championnat solide et une concurrence relevée. Chaque week-end, on dispute un match très difficile, avec beaucoup d’intensité et une véritable pression pour gagner. C’est presque toujours comme cela : un championnat solide et une concurrence de haut niveau vous donnent aussi de bien meilleures chances d’obtenir des résultats en Europe.
Quelle est la principale force de votre équipe ? Pourquoi avez-vous autant réussi en Europe ces dernières saisons ?
Fondamentalement, nous travaillons très dur. Nous sommes une équipe humble et travailleuse. Tout le monde au club partage la même mentalité : nous sommes très ambitieux et nous voulons toujours repousser nos limites. C’est également l’un des critères que nous retenons lorsque nous recrutons de nouveaux joueurs et membres du staff. Nous recherchons toujours des personnes très ambitieuses et animées par la faim de réussite.
Ce qui rend le football si intéressant, c’est que c’est un sport collectif. Les clubs qui disposent des salaires les plus élevés ou des plus gros budgets ne gagnent pas toujours. Je pense que nous sommes la preuve parfaite qu’avec du travail, de l’humilité et un grand esprit d’équipe, on peut obtenir des résultats fantastiques en Europe.
Très peu d’entraîneurs tchèques travaillent à l’étranger. Est-ce différent en Croatie, ou êtes-vous une exception en raison de votre lien fort avec la Belgique ?
Il est certainement plus facile de travailler quelque part lorsque l’on connaît le pays et que l’on comprend sa mentalité, l’ADN des clubs et leur style de jeu. Je suis Croate, mais je vis en Belgique depuis 20 ans. J’ai aussi eu la chance de découvrir quelques autres pays.
Le plus important pour un entraîneur est de s’adapter au pays dans lequel il travaille et de comprendre aussi vite que possible sa mentalité, ses clubs et son style de jeu local. C’est ce qui vous donne un avantage lorsqu’il s’agit d’obtenir des résultats.
Vous avez disputé 223 matchs dans le championnat belge et entraîné six clubs belges, dont Bruges à plusieurs reprises. La Belgique vous semble-t-elle davantage être votre maison que la Croatie ?
Non, je suis Croate. La Croatie est mon pays et c’est là que se trouvent mes sentiments les plus profonds. Je suis Croate jusqu’au bout. La Belgique est ma deuxième maison. Nous nous y sentons très bien et c’est vraiment comme chez nous, mais ce sont deux choses complètement différentes. J’ai du sang croate, mais je suis aussi très heureux et fier que ma famille et moi nous sentions chez nous en Belgique.
Nous sommes sincèrement reconnaissants envers les Belges, qui nous ont accueillis si chaleureusement dès le premier jour. Nous avons donc des sentiments très positifs envers les deux pays : d’abord la Croatie, en raison de nos racines, puis la Belgique, où nous vivons depuis maintenant 21 ans.
Pourquoi avez-vous autant lié votre vie professionnelle et votre vie familiale à la Belgique ?
À notre arrivée, mes deux filles avaient à peine un an. Lorsqu’elles ont commencé l’école, nous avons rencontré des gens et noué des amitiés. Tout cela était lié à ma carrière de joueur, puis d’entraîneur. On s’enracine. Nous sommes très attachés à la Belgique. Cela fait simplement partie de nos vies et cela restera probablement ainsi pendant de nombreuses années. Nos vies seront toujours partagées entre la Croatie et la Belgique.
Vous avez connu beaucoup de succès comme entraîneur en Belgique. Comment décririez-vous votre philosophie ?
Tout d’abord, il faut comprendre la culture footballistique de chaque pays, son style de jeu et l’ADN du club pour lequel on travaille. Ce sont les fondamentaux. Ensuite, il faut vraiment apprendre à connaître son groupe et ses joueurs. Une fois que tout cela est en place, on essaie d’aider les joueurs, le staff et toutes les personnes impliquées à écrire ensemble une histoire commune, en veillant à ce que chacun se sente concerné et valorisé.
À partir de là, étape par étape, avec de l’humilité et du travail, vous avez de très bonnes chances d’obtenir des résultats à moyen terme.
Votre deuxième passage à Bruges a débuté de manière spectaculaire en décembre dernier, lorsque vous avez activé la clause de rachat de votre contrat avec La Gantoise. Les représentants du club ont ensuite déclaré avoir été pris de court. Pourquoi avez-vous décidé de changer de club en cours de saison ? Était-ce lié à votre lien étroit avec Bruges ?
Cela a surpris tout le monde, moi y compris. J’étais très heureux à La Gantoise et reconnaissant pour cette opportunité. Nous construisions quelque chose de positif ensemble. Puis, tout à coup, l’appel du Club Bruges est arrivé. On n’anticipe jamais ce genre de situation, mais c’est le football et il faut prendre des décisions rapidement. J’avais déjà joué à Bruges et j’y avais aussi été entraîneur auparavant. Mon lien avec le club est donc exceptionnellement fort. À ce moment-là, j’ai senti que c’était la bonne décision.
Cela a été difficile sur le plan personnel et humain, car on noue des relations étroites avec les gens. Mais professionnellement, c’était une opportunité que je devais saisir. Avec le temps, je pense que davantage de personnes le comprendront. Habituellement, les entraîneurs sont licenciés après de mauvais résultats. Mais lorsqu’un entraîneur réussit, d’autres clubs viennent et paient sa clause libératoire. Professionnellement, tout a été fait dans les règles, à 100 %. Tout s’est simplement produit très rapidement, ce qui a naturellement été un choc pour moi et certainement pour les deux clubs.

Votre troisième match sur le banc s’est justement déroulé contre La Gantoise. Cela a-t-il été difficile à vivre ?
C’était très émouvant, car j’avais travaillé étroitement avec mes joueurs de La Gantoise pendant six mois et je devais soudain préparer une équipe contre eux. C’était un moment très difficile. Si j’avais pu éviter cette affiche, je l’aurais probablement fait. Mais nous sommes des professionnels et nous devons mettre nos émotions de côté. En même temps, le football est porté par la passion et l’émotion. Sans cela, le jeu ne serait pas aussi passionnant pour qui que ce soit.
Votre tout premier match a également été un énorme test. Deux jours seulement après votre arrivée, vous avez affronté Arsenal en Ligue des champions. Quel baptême du feu !
Oui, c’était extrêmement difficile. Nous n’avions pratiquement pas pu nous préparer et nous n’avions effectué qu’une seule séance d’entraînement avant d’affronter l’une des meilleures équipes d’Europe à l’époque. Malgré cela, je pense que nous avons réalisé une très bonne première période jusqu’à leur ouverture du score, et nous avons tout donné.
Il faut du temps pour mettre en place de nouvelles idées, créer des relations avec les joueurs et établir cette connexion sur le terrain. Le début a été difficile, mais heureusement, nous avons vite réagi et commencé à gagner. Au cours des dix mois passés ensemble, nous avons eu la chance de remporter beaucoup de matchs.
La saison s’est terminée en beauté. Vous avez atteint la phase à élimination directe de la Ligue des champions et, surtout, remporté le titre de champion. Pourquoi Bruges a-t-il aussi bien joué lors de la seconde moitié de la saison ?
Avant tout, nous avons un très bon groupe avec des joueurs talentueux, ce qui fait une énorme différence. Nous avons aussi légèrement modifié notre style de jeu et pleinement convaincu les joueurs par cette vision. Nous avons pratiqué un football très agressif et offensif, inscrit beaucoup de buts et pris des risques. Lorsque j’ai pris mes fonctions, nous étions troisièmes, à cinq points du leader. À la fin, nous avons terminé premiers avec quatre points d’avance. Nous avons donc comblé un écart de neuf points.
Nous avons pratiqué un football attrayant et créé une très belle alchimie entre les joueurs et les supporters, ainsi qu’entre le groupe et le staff dans notre travail quotidien. Ce fut un processus complexe et, avec le recul, je suis extrêmement fier de ce que nous avons accompli.
Appréciez-vous le championnat belge notamment parce qu’il est généralement très porté vers l’attaque ? Cela correspond-il à votre philosophie ?
Il faut toujours adapter son style au groupe dont on dispose. J’ai entraîné différentes équipes et pratiqué différents styles de football avec chacune d’elles. Il faut évaluer les outils à sa disposition et déterminer quelle approche vous offre les meilleures chances de gagner, car au bout du compte, tout le monde est ici pour gagner. Je me considère chanceux d’avoir entraîné différents clubs de différentes manières. Cela m’a aidé à devenir un meilleur entraîneur jour après jour.
Deux de vos attaquants ont été brillants la saison dernière. D’abord Christos Tzolis, qui a inscrit 17 buts et délivré 23 passes décisives. Qu’est-ce qui fait de lui un joueur aussi exceptionnel ?
Christos est un joueur de très haut niveau, doté d’une qualité incroyable. Son éthique de travail et son professionnalisme sont au plus haut niveau. Il aimait être ici et avait créé un lien fort avec ses coéquipiers, le staff et l’ensemble du club. Nous avons aussi réussi à mettre en place un système qui permettait à son talent de véritablement s’exprimer. Je suis ravi de le voir démontrer désormais cette qualité en Premier League avec Arsenal, l’un des meilleurs clubs d’Europe. Il aura toujours une place particulière dans mon cœur, car c’est une personne fantastique, en plus d’être un footballeur incroyable.
Tzolis a rejoint Arsenal cet été pour 40 millions d’euros, un montant record pour Bruges. À quel point le club était-il fier de cette opération ?
Nous étions absolument fiers. Lorsque vous pouvez vendre un joueur à l’un des plus grands clubs du monde pour une telle somme, tout le monde ressent une immense fierté. En tant qu’entraîneur, je pense qu’il y a trois objectifs principaux. Le premier est toujours le résultat : gagner le plus de matchs possible. Le deuxième est de pratiquer un bon football pour que les supporters prennent plaisir à venir au stade et puissent s’identifier à leur équipe. Le troisième, qui est essentiel au modèle économique de tout club, consiste à former les joueurs et à les aider à progresser.
Le club comme moi accordons beaucoup d’importance à ces trois piliers. Jusqu’à présent, nous avons fait du très bon travail, mais il est essentiel de rester humbles et de continuer à travailler jour après jour, car les choses peuvent changer très vite dans le football.
Le deuxième joueur qui s’est distingué est Nicolo Tresoldi, auteur de 19 buts et de nouveau brillant cette saison. Il n’est pas encore aussi connu que Tzolis. Comment le décririez-vous ?
C’est un autre garçon remarquable, totalement dévoué à son métier. Il est toujours le premier à arriver au centre d’entraînement et le dernier à partir. Tout ce qu’il fait, il l’accomplit avec conviction et la volonté de progresser. Sur le terrain, il possède des qualités exceptionnelles. C’est un avant-centre très complet, capable de marquer, de combiner, de presser avec agressivité et de prendre ses responsabilités pendant le match. Cette saison est essentielle pour lui. C’est sa deuxième année, celle où il doit s’appuyer sur tout son talent et son potentiel pour les confirmer.
Tresoldi a inscrit un triplé lors de la victoire 4-3 contre l’Inter à San Siro. Était-ce la plus grande victoire de votre carrière d’entraîneur ?
Elle figure certainement parmi les plus importantes. J’ai eu la chance de vivre des victoires mémorables. Il y a quelques années, nous avons gagné 4-0 à Monaco en Ligue des champions avec le Club Bruges. Avec Antwerp, nous avons battu le Tottenham de José Mourinho 1-0 alors qu’il était leader de Premier League.
L’année dernière, notre victoire 3-0 contre Marseille a également constitué une soirée exceptionnelle en Ligue des champions. J’ai aussi remporté des matchs de championnat cruciaux qui nous ont permis de décrocher des trophées. Mais battre l’Inter à San Siro figure indéniablement tout en haut de la liste.
Dans quelle mesure Yann Sommer, qui vous a rejoints depuis l’Inter avant le début de la saison, vous a-t-il aidés lors de ce match ?
Énormément. Il a été l’un de nos meilleurs joueurs et reste l’un des éléments les plus importants de notre groupe. Tout le monde sait dans le football que, pour obtenir de grands résultats, il faut un gardien de classe mondiale. Regardez ce que Thibaut Courtois apporte au Real Madrid, Donnarumma au PSG et désormais à City, ou ce qu’Alisson et Ederson ont apporté à Liverpool et Manchester City au fil des années. Il faut un gardien d’élite pour gagner régulièrement. Yann est une fantastique recrue et un joueur indispensable pour nous.

Comment le transfert d’un joueur du calibre de Sommer s’est-il concrétisé ?
Nous avions besoin d’un gardien de haut niveau. Notre direction et notre cellule de recrutement ont donc étudié plusieurs pistes. Au final, nous avons décidé de tout miser sur Yann Sommer. Je suis ravi que le club ait réussi à le convaincre de rejoindre notre projet. Jusqu’à présent, tout s’est déroulé de la meilleure manière possible.
Le capitaine Hans Vanaken dispute sa douzième saison au club et a participé à une Coupe du monde. Quelle importance a-t-il pour Bruges ?
Il est extrêmement important. Être aussi régulier pendant tant d’années, jouer pratiquement tous les matchs et être souvent celui qui fait la différence, c’est incroyable. Je dis souvent que ce que Hans Vanaken représente pour nous correspond à ce que Luka Modric représentait pour le Real Madrid. Cela vous donne une idée de sa valeur. Il reste extrêmement affamé, possède une qualité exceptionnelle avec le ballon, une forte personnalité et une mentalité de vainqueur.
Je l’ai entraîné lors de mon premier passage à Bruges, et nous avons même joué ensemble lors de ma dernière saison comme joueur. Je connais Hans depuis très longtemps et je suis sincèrement ravi de l’entraîner à nouveau.
Et Brandon Mechele, international belge qui dispute sa quatorzième saison au club. Comment lui et Vanaken dirigent-ils l’équipe ensemble ?
Les avoir tous les deux est un atout considérable. Ce sont des vainqueurs confirmés, toujours très motivés à l’idée d’aller encore plus loin. Hans est un formidable meneur de jeu, tandis que Brandon est un défenseur central extrêmement fiable, qui apporte calme et confiance à la ligne défensive. J’espère simplement qu’ils pourront tous les deux continuer à jouer à ce niveau pendant encore quelques années et aider le club à connaître davantage de succès.
Vous avez obtenu 13 sélections avec la Croatie et faisiez partie du groupe lors de la Coupe du monde 2006 aux côtés d’un jeune Luka Modric. Aviez-vous alors imaginé qu’il connaîtrait une carrière aussi extraordinaire ?
Lorsqu’il a rejoint la sélection pour la première fois, nous pouvions tous voir qu’il s’agissait d’un jeune joueur doté d’un talent et d’un potentiel phénoménaux. Cela dit, je ne pense que personne, pas même Luka lui-même, aurait pu imaginer une carrière de cette ampleur. C’est une carrière de rêve. Il est devenu l’un des plus grands joueurs de l’histoire du Real Madrid, a remporté le Ballon d’or et soulevé tous les trophées imaginables. Il est sans aucun doute le plus grand joueur de l’histoire de la Croatie et l’un des meilleurs milieux de terrain que le football européen ait connus.
Je suis extrêmement fier qu’il soit Croate, que nous ayons partagé le terrain à quelques reprises et que nous soyons toujours en contact. Il suffit de regarder la vie et la carrière de Luka Modric pour trouver toute l’inspiration nécessaire.
Vous avez également été témoin d’un moment incroyable lors de cette Coupe du monde, lorsque Josip Simunic a reçu trois cartons jaunes contre l’Australie. Vous souvenez-vous de la réaction du groupe ?
Oui, bien sûr ! Nous étions tous complètement sous le choc sur le banc, mais personne n’a rien dit sur le moment, car le match continuait. Nous avons réalisé que l’arbitre avait oublié de sortir le carton rouge après le deuxième jaune. C’était une erreur d’arbitrage évidente, mais nous commettons tous des erreurs, qu’il s’agisse des joueurs, des entraîneurs ou des arbitres. Cette scène est entrée dans l’histoire et les gens en parleront probablement encore pendant des décennies, tout simplement parce qu’on voit presque jamais une telle chose dans le football professionnel.
