Entraîneur français de 71 ans, Philippe Troussier suit actuellement la Coupe du Monde 2026 au plus près, endossant le costume d'analyste pour les médias japonais, où il est une véritable star. Récemment sélectionneur du Vietnam, le technicien français se définit lui-même avant tout comme un "entraîneur globe-trotter". Un titre incontestable lorsque l'on jette un œil à son impressionnant CV, qui le lie intimement à six nations majeures engagées cet été dans la compétition : le Nigeria, la Côte d’Ivoire, l’Afrique du Sud, le Maroc, le Japon et le Qatar.
Mais réduire l'ancien joueur du FC Rouen et du Stade de Reims à ses seules casquettes de sélectionneur serait oublier une riche carrière sur les bancs de clubs à travers quatre continents. Après avoir fait ses armes en France (au Red Star, à Créteil, puis un passage remarqué sur le banc de l'Olympique de Marseille en 2004-2005), c’est en s’exportant qu'il a bâti sa légende.
Du mythique club ivoirien de l’ASEC Mimosas (avec qui il signe une incroyable série d'invincibilité au début des années 90, ce qui lui vaut d'être surnommé par la suite "le Sorcier Blanc") aux clubs sud-africains des Kaizer Chiefs, en passant par le FUS Rabat au Maroc, le CS Sfaxien en Tunisie, ou ses expériences en ligue chinoise (Shenzhen Ruby, Hangzhou Greentown, Chongqing Liangjiang), Troussier a tout connu du football de club mondialisé.
Aujourd’hui, cet observateur aiguisé mène une seconde vie passionnée dans le terroir bordelais. Propriétaire du "Vignoble Philippe Troussier" à Saint-Émilion, il profite de son temps libre pour faire la promotion de ses cuvées et parrainer l'association des Bleus de la Vigne. Pour lui, qu'il s'agisse de diriger un onze sur le terrain ou de travailler le raisin, la philosophie reste inchangée : créer du lien social, de l'émotion et du partage. À l'occasion de ce premier Mondial à 48 équipes, il livre son analyse sur la montée en puissance et les performances des sélections asiatiques.
D'un point de vue européen, c'est presque une surprise de voir des équipes comme le Qatar tenir tête à la Suisse, ou l'Arabie Saoudite à l'Uruguay. Au niveau des équipes issues de la confédération asiatique, seuls l'Irak, la Jordanie et l'Ouzbékistan se sont inclinés sur 9 matchs disputés par des nations de l'AFC. Comment jugez-vous cela ?
C'est toujours un peu trompeur, le premier match d'une Coupe du Monde, il faut faire attention. Rappelez-vous : il y a quatre ans, l'Arabie Saoudite avait battu l'Argentine. Cela n'a pas empêché l'Arabie Saoudite d'être éliminée au premier tour, ni l'Argentine d'être championne du monde. On ne peut donc pas tirer une analyse trop rapide d'un seul match.
Chaque équipe est dans une position d'attente, et il est prouvé que gagner son premier match n'est jamais synonyme de qualification. On peut aussi comprendre que, sur ce premier match, tout le monde est en pleine possession de ses moyens, physiquement et psychologiquement. Les équipes censées être plus faibles abordent donc généralement ce premier match avec une organisation plus tactique, plus défensive : on ne s'expose pas, l'idée est de ne pas perdre. C'est la dynamique habituelle d'une équipe censée être plus faible lors d'un premier match. Pour le deuxième ou le troisième match, en revanche, l'obligation de résultat change la donne, et ces mêmes équipes n'ont peut-être plus les mêmes ressources qu'une équipe plus mature.
Cela dit, ces équipes asiatiques fonctionnent bien aussi parce que beaucoup de leurs joueurs évoluent en Europe, habitués aux exigences de la haute compétition - en Angleterre, en France, en Belgique, en Hollande, en Allemagne... Même en deuxième division, on y est confronté à des programmes techniques de haut niveau. C'est ce qui explique que ce ne soient plus vraiment des "joueurs asiatiques" au sens où on l'entendait avant - si l'on excepte peut-être l'Arabie Saoudite, où les joueurs évoluent surtout dans leur propre championnat.
Il faut aussi souligner que le niveau des championnats asiatiques, en Arabie Saoudite notamment, est devenu très performant, avec une présence de joueurs étrangers de qualité qui a fait monter le niveau général. Tout cela crée un écosystème qui fait que les joueurs asiatiques ne sont plus perçus comme des joueurs sympathiques mais un peu effacés, comme cela pouvait être le cas il y a encore quelques années. Si on y ajoute la présence d'entraîneurs étrangers à la tête de ces équipes, qui apportent une expérience tactique, des plans de jeu, une culture tactique complémentaire, voilà ce qui explique selon moi les résultats de ce premier tour de la Coupe du Monde.
Est-ce que cela illustre aussi, pour vous, les progrès réalisés par les championnats nationaux, ou plus largement par le football à l'échelle de ces nations ?
Si l'on prend l'Australie, la Corée du Sud, le Japon ou l'Arabie Saoudite, ce sont des championnats de bon niveau. Il y a sans doute des pays, comme l'Irak ou la Jordanie, où le championnat national est moins élevé - ce qui explique d'ailleurs qu'ils aient été battus lors de ce premier match. Pour l'Iran, tous les joueurs évoluent à l'étranger, notamment au Qatar, dont le championnat est lui aussi de très bon niveau grâce à la présence de nombreux joueurs et entraîneurs étrangers.
C'est en partie ce qui explique le passage à 48 équipes : c'est un moyen de motiver les petites nations qui peuvent espérer un jour participer à une Coupe du Monde. On pourrait même imaginer en ajouter encore. Tout le monde critique le nombre d'équipes, mais quand on regarde le début de cette Coupe du Monde à 48 équipes, on constate qu'aucune équipe ne survole vraiment la compétition - peut-être l'Allemagne, qui a gagné 7-1, mais sinon tous les matchs sont serrés. Ce n'est donc pas un argument contre la formule à 48 équipes. Au contraire, cela pousse tous ces pays à s'organiser, à investir dans leur championnat, leurs infrastructures, la formation des entraîneurs et des joueurs. Le simple fait de pouvoir prétendre à une Coupe du Monde crée une émulation qui pousse un pays à se développer.
Vous parliez tout à l'heure de ces équipes en disant qu'elles n'étaient pas forcément "asiatiques" dans leur style de jeu, parce que beaucoup de joueurs évoluent dans les championnats européens. Est-ce que vous voyez quand même une identité de jeu propre à ces nations ? Le Japon semble avoir une identité de jeu propre.
Oui et non. Pour bien connaître le Japon, je peux vous dire que son identité de jeu, c'est plutôt la possession, la discipline collective, la maîtrise technique, une grande culture tactique - liée bien sûr au fait que tous les joueurs jouent en Europe. Il n'y a aucun joueur de l'équipe nationale qui évolue au Japon, ils viennent tous d'Europe. Ce sont donc des joueurs de qualité technique qui, en revenant en sélection, retrouvent une identité et une culture déjà bien ancrées.
Le Japon ne sera pas meilleur que la Suède ou la Hollande sur le plan physique, par exemple. Mais ils savent éviter le défi physique en maîtrisant le ballon, en faisant courir l'adversaire, en le fatiguant, et en jouant avec une exécution technique très rapide. Cela suffit souvent à mettre en défaut des défenses renforcées. Cette identité existe réellement - je suis bien placé pour le savoir, puisque j'ai été leur entraîneur de 1998 à 2002, et c'était déjà notre arme à l'époque pour résister aux grandes nations. Les Japonais n'ont pas la culture de l'engagement athlétique ou physique ; ils ont plutôt une culture liée à la maîtrise du ballon, au rythme du jeu, à l'accélération, et à des joueurs capables de créer de l'imprévisibilité. Tout cela forme un équilibre que le coach, comme un chef d'orchestre, doit mettre en musique.
Mais aujourd'hui, la plupart des joueurs présents en Coupe du Monde jouent en Europe, quelle que soit leur nation. L'identité de jeu est donc de plus en plus liée à la philosophie du sélectionneur. Si vous mettez Mourinho à la tête du Japon, ou Guardiola, ou Luis Enrique, la philosophie de jeu changera selon l'entraîneur : c'est lui qui crée, d'une certaine façon, l'identité du jeu proposé.
Vous qui connaissez très bien le football asiatique, êtes-vous surpris par les résultats de ces nations à la Coupe du monde ?
Non, je ne suis pas surpris, en tout cas pas pour le Japon, parce qu'il ne faut pas juger seulement ce qui se passe aujourd'hui, mais ce qui se passe depuis plusieurs années. Le Japon a quand même battu l'Allemagne 4-1 en Allemagne, le Brésil 3-2, l'Angleterre à Wembley, l'Écosse chez eux. Et lors de la Coupe du Monde 2002, ils avaient sorti l'Espagne et l'Allemagne. Sur un seul match, tout est possible, on le sait. Mais une Coupe du Monde se joue sur la durée, c'est pour cela qu'il faut inscrire la performance des Asiatiques sur l'ensemble de la compétition.
Je ne suis pas surpris parce que le football a beaucoup évolué sur le plan individuel, physique, athlétique et tactique. Il y a énormément d'informations qui circulent aujourd'hui pour qu'un jeune joueur se passionne et se perfectionne, à travers des petits exercices qu'on trouve partout. On est désormais baigné dans cette culture de la formation.
Il y a aussi un autre avantage : la société asiatique est rigoureuse et disciplinée, l'individu est au service du collectif - je pense notamment aux Japonais ou aux Coréens. On ne se la joue jamais individuellement, au sens égoïste du terme. Le succès vient des interactions, des synergies entre partenaires, de la confiance qu'on a en soi et en son partenaire. Ce sont des choses ancrées dans la société asiatique : allez au Japon, en Corée, vous verrez que ce sont des pays très disciplinés. Celui qui veut se la jouer individuellement ne passe pas ; dès qu'une tête dépasse, on la remet au niveau des autres. Tout le monde doit être au même niveau, tout le monde doit se rassembler. Cela a des avantages, parce que 80 % du football, c'est du collectif.
En revanche, on peut leur reprocher de ne pas prendre suffisamment de risques ou d'initiatives individuelles. Au Japon, par exemple, si vous vous trompez deux fois, vous sentez très vite la pression. Ils considèrent que l'échec est l'opposé du succès, alors qu'en Europe, on a plutôt tendance à penser que l'échec fait partie du chemin vers la réussite : on se trompe, on cherche à comprendre pourquoi, on se corrige, et en se corrigeant on acquiert de nouvelles connaissances - ce qui fait qu'on est forcément plus fort le lendemain. En Europe, l'apprentissage est donc lié à l'échec, alors qu'au Japon, l'échec est en quelque sorte interdit, parce qu'on vous enseigne le geste juste. Le problème, c'est qu'en football, il n'existe pas vraiment de geste juste : tous les gestes sont permis pour marquer un but. Mais cette recherche du geste juste, propre à la culture japonaise, produit des joueurs très disciplinés, qui exécutent très bien les passes, les contrôles, les tirs, les centres. Avec en plus la discipline, l'écoute et le respect de l'entraîneur, tout cela entretient la qualité du football asiatique et la volonté de jouer en synergie avec ses partenaires.
J'ai aussi entraîné en Afrique, où la discipline est plutôt un point faible : les joueurs y sont plus indisciplinés. Là, je passais mon temps à leur demander d'être plus disciplinés, alors qu'au Japon, je leur demande au contraire d'être moins disciplinés ! Au Japon, je leur dis de garder le ballon, d'arrêter de s'en libérer trop vite ; en Afrique, je leur demande au contraire d'essayer de s'en libérer. Ce sont deux cultures très différentes, et il faut trouver un équilibre : avoir à la fois une discipline, une structure tactique, mais une structure qui permette aussi à celui qui veut prendre des initiatives individuelles de le faire en sécurité. On se sent en sécurité quand on sait que ses partenaires savent ce qu'on va faire, dans une structure qui nous protège. Ce n'est pas une question d'instinct : jouer individuellement doit être compris et accepté par le groupe. Et c'est exactement ce qui se passe en Asie en général.
Est-ce que vous sentez qu'il y a une fierté vis-à-vis des nations asiatiques d'être à ce niveau, en tout cas sur cette première journée ? Il y a eu beaucoup de critiques au moment du passage à 48 nations, mais les nations asiatiques répondent plutôt bien présentes.
Oui. Je le répète, tous les matchs sont serrés, et ce n'est pas propre aux équipes asiatiques : on pourrait citer d'autres exemples. Hier, le Portugal a fait match nul contre le Congo, ce qu'on n'attendait pas forcément. Le Cap-Vert a fait match nul contre l'Espagne. On parle beaucoup des Asiatiques, mais on pourrait tout aussi bien parler des Africains - c'est un peu la même dynamique, d'autant que tous ces joueurs jouent eux aussi en Europe.
Alors oui, il y a forcément une fierté, parce que quand on parle de Coupe du Monde et d'équipe nationale, on parle du drapeau, on parle de la nation : la performance est celle de tout un pays. Cela peut donc créer une véritable fierté chez les joueurs et les entraîneurs. J'imagine la fierté de l'entraîneur et des joueurs congolais hier, celle des joueurs du Cap-Vert après leur match contre l'Espagne, celle des Australiens après leur victoire contre la Turquie, ou celle du peuple japonais - car il faut aussi penser au peuple, pas seulement à l'équipe - après le match nul du Japon contre la Hollande.
Cette Coupe du Monde est très belle à regarder à la télévision : chaque supporter porte le maillot de son pays, ses couleurs, et tout le monde se mélange - il y a un vrai melting-pot des nations. C'est un événement planétaire magique, y compris pour l'Iran, un pays actuellement en crise du fait de la guerre avec les États-Unis, et dont le drapeau flotte pourtant dans les tribunes... aux États-Unis même. Ce sont des moments magiques que nous offre le sport en général, le football en particulier, et la Coupe du Monde tout spécialement.
Vous qui avez entraîné des équipes de jeunes, sentez-vous que cela motive aussi les jeunes à s'inscrire au football, dans des nations où ce n'est pas forcément le sport numéro un ?
J'aurais presque envie de dire que le football est déjà le sport numéro un dans la plupart de ces pays. Prenez le Japon : on pense souvent que le baseball y est le sport numéro un, et c'est vrai si l'on regarde les audiences télévisées. Mais si l'on écoute la rue, le football est bel et bien le numéro un. Les exploits d'une sélection peuvent évidemment avoir un impact sur la société, et notamment sur l'envie des jeunes de s'inscrire au football. C'est souvent comme ça que ça se passe : la participation d'une équipe à la Coupe du Monde génère immédiatement une volonté de s'inscrire chez les jeunes. Et au-delà de la compétition elle-même, voir des joueurs asiatiques évoluer en Allemagne, en Espagne, en France ou en Angleterre est aussi une source d'inspiration énorme. Ces joueurs sont de véritables ambassadeurs auprès des jeunes.
Dernière question : comment avez-vous vécu, au Japon, le match contre les Pays-Bas ? Y avait-il des écrans dans la rue ? Quelle était l'ambiance ?
Non, il n'y a pas cette expression dans la rue comme on peut le voir en Europe. Mais dans tous les bars équipés de télévisions, oui, ça vit. Je pense qu'on vit la Coupe du Monde socialement, partout dans le monde, même si pour nous les matchs ont lieu à 4 heures du matin : tout le monde est réveillé, et surtout, c'est la fête dans les bars japonais. Quand c'est un match Japon-Hollande, on retrouve d'ailleurs Japonais et Hollandais dans les mêmes bars - ce qui donne un petit match dans le match, mais cette fois à la bière !
Il y a quand même des matchs diffusés à des heures plus raisonnables pour moi : le match Japon-Tunisie, par exemple, aura lieu à 13 heures ici, donc ça va, ça reste en pleine journée.
