Comment Julen Lopetegui a rebâti la sélection du Qatar sur les ruines de 2022

Comment Julen Lopetegui a rebâti la sélection du Qatar sur les ruines de 2022
Comment Julen Lopetegui a rebâti la sélection du Qatar sur les ruines de 2022REUTERS

2 920 jours après son limogeage historique de la sélection espagnole, Julen Lopetegui a retrouvé les bancs de la Coupe du monde avec le Qatar. Bousculés mais miraculés face à la Suisse (1-1) pour leur entrée en lice, les champions d'Asie affichent un profil ultra-résilient. Entre préparation chaotique et réalisme cynique, découvrez les secrets d'une équipe bâtie pour punir au moment où on l'attend le moins. Un avertissement très clair pour le Canada.

Un chiffre, mis en avant par Julen Lopetegui lui-même, résume son histoire avec les Coupes du monde : 2 920 jours séparaient son limogeage de la sélection espagnole de ses retrouvailles avec un banc de touche en Coupe du monde. Entre les deux, l'Espagnol a traversé Madrid, Séville, Wolverhampton et Londres avant d'atterrir à Doha. Samedi 13 juin à Santa Clara, son nouveau projet a connu son premier examen grandeur réelle face à la Suisse, et le scénario a été d'une ironie presque écrite à l'avance : mené après un penalty de Breel Embolo dès la 17e minute, le Qatar a semblé filer vers une nouvelle défaite avant d'arracher l'égalisation dans le temps additionnel grâce à une tête de son capitaine Boualem Khoukhi.

Le parcours qui a mené Lopetegui jusqu'au Qatar n'a rien eu de linéaire. Limogé par l'Espagne 48 heures avant son entrée en lice au Mondial 2018, furieuse d'apprendre par voie de presse son accord avec le Real Madrid, il enchaîne une aventure madrilène ratée, puis un passage réussi à Séville, marqué par une victoire en Ligue Europa en 2020. Suivent Wolverhampton, puis West Ham, club londonien qui se sépare de lui le 8 janvier 2025 après des résultats jugés insuffisants.

4 victoires en 16 matchs, une préparation tronquée 

Quatre mois plus tard, la fédération qatarienne lui confie une sélection en pleine crise de confiance : elle venait de limoger Tintín Márquez après une défaite 5-0 contre les Émirats arabes unis, sans que son successeur Luis Garcia ne redresse vraiment la barre. Pire, faute de qualification directe, le Qatar a dû passer par un format de barrage inédit, un mini-groupe à trois équipes avec les Émirats et Oman où toutes les rencontres se sont jouées sur sol qatarien, pour finalement décrocher sa toute première qualification sportive à une Coupe du monde, quatre ans après avoir disputé celle de 2022 uniquement en tant que pays hôte.

La préparation n'a pas été plus simple. Lopetegui a évoqué des semaines entières sans entraînement collectif, conséquence du ramadan puis de conditions sécuritaires régionales qui ont aussi coûté au Qatar deux matchs amicaux annulés, contre l'Argentine et la Serbie. Une défaite de préparation contre l'Irlande n'a rien arrangé et le bilan du sélectionneur reste mitigé depuis sa prise de fonction : seulement quatre victoires en 16 matchs officiels. De quoi tempérer les ambitions, sans pour autant le faire douter.

Une équipe capable de faire le dos rond avant de punir

Sur le terrain, Lopetegui a bâti son équipe autour d'un 4-3-3 pensé pour faire briller ses deux meilleures armes offensives, Akram Afif et Almoez Ali, meilleur buteur historique de la sélection avec 55 réalisations. Mais la vraie identité de ce Qatar se lit surtout dans une statistique : 15 de ses 37 buts inscrits durant la campagne de qualification, soit 41%, sont venus de coups de pied arrêtés. C'est la signature d'un bloc qui n'a pas besoin de dominer pour faire mal. Et l'Espagnol dispose même d'un double visage tactique : un bloc médian qui laisse Afif s'exprimer sur les côtés et cherche Almoez Ali dans la surface, ou un pressing plus haut, pensé spécifiquement pour user des sélections comme le Canada.

La démonstration grandeur réelle est venue contre la Suisse. Les Helvètes ont fini avec 69% de possession et 25 tirs dont sept cadrés, avec 3,15 de xG contre seulement 0,64 pour le Qatar. Pourtant, l'équipe de Lopetegui a tenu, jusqu'à cette tête de Khoukhi venue dominer l'entrant suisse Miro Muheim sur un centre. Après le match, le sélectionneur a contesté la régularité du penalty accordé à la Suisse, évoquant un possible hors-jeu en amont de l'action, avant de saluer la combativité de son groupe : "Je suis très fier de la performance des joueurs." Une équipe qui n'a presque rien proposé offensivement mais qui n'a jamais cédé mentalement, un projet de résilience voulu par Lopetegui.

Le Canada est prévenu

Sur le terrain, tout converge vers Afif, dont la forme conditionne presque entièrement les espoirs qatariens. Khoukhi, lui, plus de 100 sélections au compteur, joue le rôle de guide capable de hausser le ton dans les moments de tension, comme son but contre la Suisse. Almoez Ali, de son côté, attend toujours de se montrer décisif dans ce Mondial. Autour de ce trio, une particularité structurelle pèse dans la balance : 25 des 26 joueurs qatariens évoluent dans leur championnat national. Seul Homam Ahmed est basé en Europe, prêté par Al-Duhail au Cultural Leonesa, club appartenant aux qataris, en deuxième division espagnole.

Pour le Canada, qui aborde ce deuxième match avec un point arraché à Toronto, le piège est désormais documenté. La Suisse a dominé le Qatar de la tête et des épaules pendant plus de 90 minutes sans jamais se mettre à l'abri, et elle a fini punie sur l'unique véritable occasion des Grenats à la 94e minute. Une équipe canadienne déjà bousculée sur un corner contre la Bosnie-Herzégovine sait désormais à quoi s'attendre : un adversaire capable d'encaisser la pression pendant une heure entière avant de frapper sur un détail.