Il entre sur le terrain, et tout s'emballe. En sortie de banc lors du premier match de la Mannschaft contre Curaçao, le buteur du VfB Stuttgart a signé une performance historique en Coupe du monde : une passe décisive pour Nathaniel Brown, un but sur une passe décisive de Joshua Kimmich, puis une dernière offrande pour Kai Havertz. Trois participations directes au score en remplaçant, ce qui n'avait plus été réalisé depuis James Rodriguez en 2014, lui-même précédé par Tim Cahill en 2006 et Laszlo Kiss en 1982.
Depuis, les réseaux sociaux allemands bruissent d'une même question : et si Julian Nagelsmann titularisait Undav à la place de Leroy Sané ? Die WELT a même soumis le sujet à ses lecteurs, mettant directement en balance les deux hommes, alors que les performances récentes de l'ailier de Galatasaray sont jugées décevantes. La question n'est plus anecdotique. Elle révèle quelque chose d'un peu plus profond : l'affection que les supporters allemands portent à cet attaquant atypique et leur impatience croissante de le voir en pointe de l'attaque teutonne dès le coup d'envoi. Au point que les lettres V sont en rupture de stock chez Adidas.
De l'usine laser aux stades de Coupe du monde
Pour comprendre Deniz Undav, il faut rembobiner. Rembobiner loin, très loin. À 14 ans, le Werder Brême l'invite à voir ailleurs : trop petit, lui dit-on. "Ça m'a vraiment fait mal, surtout pour un petit garçon de la région de Brême. Ça m'a occupé pendant deux ou trois jours, mais ensuite j'ai regardé à nouveau devant moi", confie-t-il à la Kreiszeitung en 2021. À 17 ans, sans offre ni test en vue malgré ses 30 buts en juniors, il pense sérieusement à raccrocher. "J'en ai parlé à mon père et à mon oncle. Que ça n'avait pas de sens que j'envisage d'arrêter. Ils m'ont regardé avec un regard très sévère et là j'ai su : je continue", raconte-t-il au même journal.
Il signe alors à Havelse, en quatrième division allemande, et cumule le football avec un emploi à plein temps dans une usine. "Je me levais tous les jours à 4h du matin pour aller travailler. Je passais huit heures devant une machine laser qui fabriquait des tas de trucs. Ensuite, j'enchaînais avec l'entraînement et je rentrais à la maison vers 20h, parfois plus tard. J'avais un contrat de 150 euros. Je ne pouvais pas vivre uniquement du football", raconte-t-il au magazine belge 7sur7 en 2021.
Il a 17 ans. La Coupe du monde, c'est encore un rêve de gosse. Quand il vit le sacre de la Mannaschaft en 2014, c'était en spectateur défilant en cortège dans les rues à chaque victoire de l'Allemagne. Douze ans plus tard, il en est. "Quand je repense à où j'en étais il y a seulement quatre ans, je n'aurais jamais pu imaginer que je serais ici. Maintenant, tout va très vite", dit-il en conférence de presse à Houston.
Il y a quatre ans, il évoluait effectivement en deuxième division belge, à l'Union Saint-Gilloise, club familial du sud de Bruxelles où il s'épanouit après des années de galères. C'est là qu'il explose, terminant meilleur buteur de Pro League, dévorant les défenses adverses en tandem avec Dante Vanzeir. Une association redoutable entre deux attaquants de moins d'1,80 m, qui bouscule alors toutes les idées reçues sur le football moderne. "Les gens qui considèrent que les attaquants de pointe doivent être grands et costauds ont tout faux. C'est une idée ridicule", tranche-t-il dans 7sur7.
Brighton le repère, le recrute, puis Stuttgart le rachète à l'été 2024 pour une vingtaine de millions d'euros. En Bundesliga, il inscrit 19 buts la saison passée, finissant deuxième au classement des buteurs derrière Harry Kane. 39 participations directes au score toutes compétitions confondues. Le VfB lui a récemment prolongé son contrat jusqu'en 2029, avec un salaire pouvant atteindre six millions d'euros par an. Un record pour le club souabe.
Mais il a fallu du temps. Beaucoup de temps. Et le garçon ne l'oublie pas. "J'ai toujours entendu la même chose : "Deniz, tu es bon, mais... Avant tout en Allemagne, on cherchait mes défauts. À l'étranger, ce n'est pas comme ça. Là-bas, un bon joueur est accepté du moment qu'il performe et se comporte bien. En Allemagne, à part mon entraîneur U19 à Havelse, Stefan Gehrke, personne n'a vraiment cru en moi", confie-t-il à Kicker en 2023. Même quand ses statistiques à l'Union Saint-Gilloise parlaient pour lui, elles étaient relativisées outre-Rhin. "On m'a dit que je n'y arriverais pas en Premier League non plus. Les premiers mois ont semblé leur donner raison. Mais maintenant, on ne peut plus vraiment critiquer", ajoute-t-il dans le même entretien.
L'homme au sac-poubelle
Buteur instinctif devant les cages, Deniz Undav y va tout autant au feeling lorsqu'il s'agit de s'exprimer. Rendant le joueur d'aujourd'hui 29 ans particulièrement attachant pour les supporters. "Je parle sans réfléchir. J'agis simplement. Et c'est sans doute pour ça que ça plaît", résume-t-il en conférence de presse à Houston.
Lors d'un rassemblement de la Nationalmannschaft, il est arrivé avec ses affaires dans un sac-poubelle. Ses chaussures sentaient mauvais expliquera-t-il ensuite. "Je n'ai rien pensé de particulier en faisant ça", explique-t-il au Tagesspiegel en octobre 2024. Sur les marques de luxe, il est tout aussi direct : "Gucci, Armani, Louis Vuitton ? Ce n'est pas pour moi. Au fond, un pantalon, c'est un pantalon, qu'il vienne de H&M ou d'une grande maison. Personne ne devrait se sentir obligé de porter ça, mais beaucoup pensent qu'ils doivent quand même", dit-il au même journal.
Côté nutrition, la guerre est chronique. Avec les diététiciens des clubs, Undav entretient une relation de conflit ouvert et assumé. "Ici à Stuttgart, il y a des pâtes ou du riz le lundi, des pâtes ou du riz le mardi, des pâtes ou du riz le mercredi, des pâtes ou du riz le jeudi, des pâtes ou du riz le vendredi, des pâtes ou du riz avant le match le samedi, et des pâtes ou du riz après le match", expose-t-il dans un podcast, avant le verdict : "J'ai eu une vraie dispute avec la diététicienne. Je lui ai dit : "Tu es sérieuse ? Donne-nous un burger ou un döner !" Et là tu regardes les autres joueurs, et ils disent : "C'est pas si grave." Et moi je leur dis : "Mais tu manges la même chose tous les jours !""
À l'Union Saint-Gilloise, avant un match, il aurait ingurgité trois burgers, cinq donuts et un demi-litre de Red Bull. "Après, j'ai marqué trois buts !", s'amuse-t-il dans le Tagesspiegel. La prise de poids a été un sujet récurrent dans sa carrière, les coaches y revenaient, les médias spécialisés aussi. Mais Undav a toujours trouvé le chemin du but, même avec quelques kilos en trop.
Dans la surface, il se réclame d'une filiation inattendue. Ses idoles d'enfance s'appelaient Thierry Henry, Ronaldo le Brésilien, Ronaldinho. Mais les coaches qui le regardaient jouer dans les équipes de jeunes lui donnaient un autre surnom. "Ils m'appelaient Gerd. Je ne connaissais pas Gerd Müller à l'époque, mais il semblait que j'avais un style de jeu similaire, avec un gros derrière. J'ai fini par regarder quelques vidéos, et je dois reconnaître qu'ils n'avaient pas tout à fait tort. Le jeu dos au but est ma grande force. On se moque souvent de mon gros derrière, mais il m'est très utile. Protéger le ballon avec un, voire deux défenseurs dans le dos, puis me retourner pour centrer ou tirer", explique-t-il à 7sur7.
Et quand il marque, il se le dit sans fausse modestie. Ses analyses d'après-match sont devenues légendaires à Stuttgart, rapporte le Tagesspiegel : "Alors j'ai repris le ballon superbement et je l'ai mis dedans."
À Brighton, cette franchise avait déjà séduit son entourage. Son coéquipier Pascal Groß témoigne de son admiration pour le parcours d'Undav, qui lui répond avec humour dans Kicker : "Si vous demandiez à mes coéquipiers d'aujourd'hui ou d'autrefois ce qu'ils répondraient à mon sujet — que je suis un rigolo dans le vestiaire, mais que je suis concentré à chaque entraînement et que je donne cent pour cent. Ça, ceux qui me critiquent ne le savent pas."
La querelle Nagelsmann, les insultes racistes, la fidélité à la Mannschaft
Le chemin vers cette Coupe du monde n'a pas été sans turbulences. En mars, après avoir inscrit le but de la victoire en fin de match contre le Ghana, il reçoit non pas des éloges, mais une pique publique de son sélectionneur : Nagelsmann laisse entendre qu'Undav n'aurait pas marqué s'il avait joué dès le début. Le joueur encaisse. En mai, contre la Finlande, il répond avec deux buts et une passe décisive dans la victoire 4-0. Nagelsmann s'excuse publiquement : "Ce n'était pas bien de le dire publiquement. C'était une stupidité de ma part, je suis désolé. C'était un commentaire inutile."
Undav, lui, ne tempère pas sa réponse, affirmant en conférence de presse : "Mes arguments sont sur le terrain. Tant que je continue à marquer, il sera difficile de passer au-dessus de moi." Puis, après le doublé contre la Finlande, avec un sourire : "Si tu marques deux buts et donnes une passe décisive, tu ne restes jamais en dehors de l'équipe. Ça n'aurait pas pu mieux se passer."
Il y a aussi eu les insultes. Lors d'un match de Stuttgart à Fenerbahçe en Ligue Europa, des propos anti-kurdes ont visé Undav depuis les tribunes, puis en masse sur les réseaux sociaux, où il a été traité de "terroriste" et de "traître". Kurde d'origine, sa famille vient de Viranşehir, dans le sud-est de la Turquie, il aurait pu jouer pour la sélection turque. Il n'a jamais hésité. "J'ai toujours su que je voulais jouer uniquement pour l'Allemagne. J'ai grandi ici. J'aurais pu jouer pour la Turquie, mais si j'avais raté un seul match, vous auriez vu à quel point j'aurais été critiqué", affirme-t-il.
Interrogé par RTL+ sur les tensions lors du match, il avait préféré relativiser : "Le public a simplement sifflé et hué. Ce genre de choses a tendance à me motiver, moi et mes coéquipiers." Mais les jours suivants, face aux messages de soutien reçus, il a laissé parler l'émotion sur ses réseaux sociaux : "Ça m'a fait beaucoup de bien ! Merci pour le soutien incroyable de ces derniers jours."
Ce choix pour la Mannschaft, il l'avait d'ailleurs formulé bien avant d'y être convié. En 2023, dans Kicker, alors qu'il évoluait encore à Brighton, il déclarait : "Mon rêve, c'est de jouer à l'Euro. J'ai mis mes buts. Je dois apporter mes performances. Peut-être que j'aurai la chance de jouer pour l'Allemagne. Ce serait mon rêve. C'est pour ça que je travaille encore plus dur."
2e dans la hiérarchie de Nagelsmann, mais pas résigné
Dans le onze de départ de la Mannschaft, Kai Havertz a la préférence. Undav l'accepte : "Marquer des buts, c'est mon métier. Que ce soit en sortant du banc ou non. Tout le monde doit être prêt pour ces moments-là." Havertz lui-même reconnaît ses qualités : "Deniz a un excellent instinct dans la surface, un bon bilan de buts et il se trouve souvent au bon endroit."
Mais le débat, dans les tribunes et bien au-delà, ne faiblit pas. Leroy Sané en perdition d'un côté, Undav en état de grâce de l'autre, la comparaison s'impose d'elle-même. Et l'intéressé sait exactement ce qu'il vaut, sans avoir besoin de le crier trop fort. "J'ai montré que je savais concrétiser les occasions au poste de numéro 9", affirme-t-il en conférence de presse.
Sa grande force, c'est aussi de ne jamais paraître rongé par le contexte. À la veille du tournoi, lorsqu'on lui demande quel est son porte-bonheur pour la Coupe du monde, il sort la tétine de sa petite fille. "Je suis toujours le même Deniz, dit-il en conférence de presse. J'ai quelques cheveux gris. Mais je suis toujours aussi déjanté qu'il y a quinze ans."
