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"Ce n'est qu'un match" : comment Maroc et Algérie tentent de dédramatiser avant un choc aux allures politiques

"Ce n'est qu'un match" : comment Maroc et Algérie tentent de dédramatiser avant un choc aux allures politiques
"Ce n'est qu'un match" : comment Maroc et Algérie tentent de dédramatiser avant un choc aux allures politiquesCredit: JALAL MORCHIDI / EPA / Profimedia // Credit: JALAL MORCHIDI / EPA / Profimedia

C'est une affiche que le hasard du tirage au sort a imposée, mais que la géopolitique scrute de près. Dans un climat bilatéral glacé depuis 2021, le Maroc et l'Algérie se disputent la première place du groupe A de la CAN 2026 à Rabat. Face à la pression médiatique et symbolique, joueuses et sélectionneurs affichent un mot d'ordre strict : recentrer les débats sur le sport.

Ce jeudi soir, à 22 heures, le stade Moulay El Hassan de Rabat accueille l'un des chocs les plus scrutés de cette CAN 2026 : Maroc-Algérie, pour le compte de la deuxième journée du groupe A. Sur le papier, l'enjeu est purement sportif : les deux sélections, victorieuses lors de leur entrée en lice, jouent la première place du groupe et une qualification anticipée pour les quarts de finale. Mais impossible d'ignorer le climat qui entoure cette affiche entre les deux voisins maghrébins, tant les relations entre Rabat et Alger traversent depuis plusieurs années l'une de leurs périodes les plus tendues.

La rupture des relations diplomatiques entre les deux pays remonte à août 2021, sur fond de contentieux ancien autour du Sahara occidental et de rivalité régionale pour le leadership du Maghreb. La frontière terrestre entre les deux pays, elle, demeure fermée depuis 1994, une fermeture qui découle à l'origine de différends diplomatiques profonds et d'accusations mutuelles après un attentat à Marrakech.

Cette année encore, plusieurs épisodes sont venus rappeler la fragilité de la relation bilatérale. En avril, l'observation d'hélicoptères de combat algériens près de la zone frontalière de Figuig avait suscité l'inquiétude côté marocain, dans un contexte déjà crispé par des travaux de marquage frontalier entrepris par l'armée algérienne quelques semaines plus tôt. Plus récemment encore, en marge de la Coupe du monde masculine, l'agression d'un adolescent algéro-américain portant le maillot des Verts dans une fan zone de Boston avait provoqué une vive émotion en Algérie, jusqu'à une intervention des autorités algériennes à Washington sur ce dossier.

Un historique dominé par les Algériennes, malgré la hiérarchie actuelle

Ce climat délétère se lit aussi, très concrètement, dans l'historique des confrontations entre les deux sélections. Avant le choc de jeudi, on recense six confrontations entre l'Algérie et le Maroc en football féminin, pour un bilan de quatre victoires algériennes, un match nul et une seule victoire marocaine.

Cet unique succès des Lionnes de l'Atlas reste toutefois le plus récent des duels entre les deux nations : il s'agit de la victoire 2-0 du 22 février 2020, en amical, grâce à des buts de Ghizlane Chebbak et Ibtissam Jraidi, deux joueuses toujours présentes dans le groupe marocain six ans plus tard. Un signe probable du changement de rapport de force entre les deux sélections, à l'heure où le Maroc pointe désormais à la 64e place du classement FIFA féminin, quand l'Algérie occupe le 74e rang.

Avant cela, l'Algérie s'était imposée 1-0 en amical en 2018. Le duel le plus marquant entre les deux nations reste toutefois leur double confrontation de 2014, en demi-finale des qualifications pour la CAN : l'Algérie avait éliminé le Maroc en s'imposant 2-0 à l'aller, avant un match nul 0-0 au retour qui avait scellé la qualification algérienne.

Depuis février 2020, plus aucun amical n'a été organisé entre les deux sélections, un gel sportif qui coïncide très précisément avec l'escalade des tensions diplomatiques entre Rabat et Alger, jusqu'à la rupture officielle de 2021. Un parallèle qui donne à ce Maroc-Algérie de la CAN féminine 2026, imposé par le seul hasard du calendrier et du tirage au sort, une saveur particulière : c'est la compétition qui remet aujourd'hui face à face deux sélections que plus rien, en dehors d'un cadre officiel de la CAF, ne semblait vouloir réunir, et qui aborde ce rendez-vous avec un historique favorable aux Vertes (4 victoires, 1 nul, 1 défaite), mais une dynamique récente clairement marocaine.

Dafeur coupe court à toute polémique

Signe de la sensibilité du sujet, ni le Maroc ni l'Algérie n'ont souhaité accorder d'interview individuelle en amont de cette rencontre. Aucune sollicitation n'a abouti des deux côtés, les deux fédérations ayant fait le choix de cadrer strictement la communication autour des conférences de presse d'avant-match. Une manière, pour les deux camps, d'éviter toute sortie de route médiatique sur un sujet aussi inflammable que les relations entre les deux pays et de recentrer autant que possible le discours sur le seul terrain sportif.

Capitaine des Vertes, Marine Dafeur n'a laissé aucune place à l'ambiguïté lorsqu'un journaliste camerounais l'a interrogée, en conférence de presse, sur l'influence que pourrait avoir le contexte politique entre les deux pays sur la rencontre. La défenseure de Bristol City a immédiatement recadré les échanges : "Nous sommes ici pour la Coupe d'Afrique, il n'y a aucun contexte particulier. C'est simplement un match", a-t-elle tranché, refusant d'alimenter tout débat extérieur au football.

Dafeur est même allée plus loin en relativisant l'importance médiatique de l'affiche : "Je ne sais pas si c'est le match le plus attendu. Pour nous, c'est avant tout notre deuxième rencontre dans cette compétition", a-t-elle expliqué.

La capitaine avait déjà montré l'exemple lors de la première journée en ouvrant le score face au Sénégal grâce à un penalty parfaitement transformé, un but qui avait largement contribué au succès des Algériennes (2-0). Une ligne assumée par l'ensemble du groupe algérien, sous la houlette de Farid Benstiti, qui a lui aussi tenu à calmer les ardeurs après ce premier succès. "Je n'ai pas changé de position. L'important pour nous est de poursuivre notre progression. Après notre victoire contre le Sénégal, nous allons nous concentrer sur le Maroc et aborder chaque match avec la même détermination", a expliqué le sélectionneur, avant d'ajouter, en forme de mise en garde : "C'est une compétition relevée. Nous l'avons encore constaté ces derniers jours. Ce sont des matchs difficiles et, si nous ne faisons pas preuve d'humilité, nous allons tout perdre. (...) Nous restons conscients que cette équipe a atteint, en deux ans et demi à trois ans, un niveau que personne n’aurait pu imaginer."

Recentrer l'enjeu sur le sportif

Même son de cloche du côté marocain, où le sélectionneur Jorge Vilda s'est concentré exclusivement sur l'aspect sportif du choc lors de sa conférence de presse. Sans s'attarder sur la large victoire inaugurale contre le Kenya (4-0), le technicien espagnol a immédiatement tourné la page : "Le premier match fait désormais partie du passé. On est satisfaits du premier match, mais maintenant focus total sur le prochain. On s'attend à un match difficile, l'adversaire est solide défensivement."

Vilda n'a pas caché son respect pour une équipe algérienne qu'il juge en pleine progression, y compris offensivement. "Nous devons chercher à avoir la maîtrise du jeu grâce à nos propres qualités", a-t-il prévenu, avant de développer devant la presse : "C'est une équipe difficile à manœuvrer. Elles ont progressé offensivement, nous devrons donc être à notre meilleur niveau." Le technicien espagnol a également salué la capacité de l'Algérie à construire depuis l'arrière et à progresser balle au pied, prévenant qu'il ne s'attend pas à voir les Algériennes renoncer à la possession.

"Nous sommes déterminés à décrocher la victoire, car décrocher les trois points nous offrirait en grande partie le billet de qualification pour les quarts de finale. C’est notre objectif principal pour le match de demain", poursuit Vilda. De son côté, la défenseure marocaine Hanane Ait El Haj a insisté sur la nécessité de garder la concentration pendant les 90 minutes et d'entamer la rencontre avec force pour obtenir le résultat escompté. Sans mentionner une seule fois le conflit ouvert entre les deux pays.

Sur le plan tactique, un duel de style

Au-delà du contexte, ce derby s'annonce aussi comme un vrai duel de systèmes. Le Maroc s'appuie sur un jeu très porté vers l'avant, capable d'accélérer rapidement sur les ailes et de multiplier les centres pour créer le danger. Face au Kenya, les Lionnes de l'Atlas ont montré l'étendue de leur registre offensif, avec un doublé d'Ibtissam Jraidi et des réalisations de Sakina Ouzraoui et Meriem Atiq, en plus d'une capacité à imposer leur rythme et à récupérer rapidement le ballon dans les trente derniers mètres. Vilda a d'ailleurs prévenu que son équipe chercherait avant tout la maîtrise du jeu par ses propres qualités, plutôt que de subir le plan de l'adversaire : "Nous devons chercher à avoir la maîtrise du jeu grâce à nos propres qualités."

Selon l'agence nationale marocaine (MAP), le staff marocain a par ailleurs préparé une approche tactique spécifiquement adaptée aux caractéristiques de l'Algérie, avec un objectif clair : démarrer la rencontre avec intensité, sans se précipiter ni laisser aux Algériennes la possibilité de s'installer dans le match. Une entame maîtrisée sera d'autant plus cruciale que le Maroc, finaliste malheureux des deux dernières éditions de la CAN à domicile, jouera avec la pression d'un pays organisateur qui n'a encore jamais soulevé le trophée sur ses terres.

En face, l'Algérie devra faire preuve d'une grande rigueur défensive, resserrer le marquage et mettre en place des prises à deux pour empêcher les Marocaines de progresser dans les couloirs, tout en conservant un bloc compact et bien positionné dans la surface pour couper les ballons aériens.

Mais les Vertes ne devraient pas se contenter de défendre. Leur plan passera aussi par des transitions rapides et verticales, avec des séquences de trois ou quatre passes maximum pour punir les espaces laissés dans le dos d'une défense marocaine qui évolue très haut sur le terrain. La vitesse d'exécution de Mélissa Bethi pour prendre la profondeur, alliée à la précision de Marine Dafeur sur les phases arrêtées, seront des armes majeures dans cette optique. Vilda lui-même a reconnu que l'Algérie ne se contenterait pas de subir : "Elles ont des joueuses capables de relancer proprement et de faire progresser le ballon, l'aspect tactique du match sera donc très important."

Le combat pourrait bien se jouer avant tout au milieu de terrain, entre la volonté marocaine de dicter le tempo devant son public et la capacité algérienne à basculer rapidement de la défense à l'attaque : l'équipe qui imposera son rythme dans l'entrejeu prendra un avantage décisif.

Le Maroc sous pression, l'Algérie libérée

Paradoxalement, la pression ne devrait pas peser sur les épaules algériennes. Le pays organisateur devra, lui, assumer son statut et confirmer son ambition de remporter "sa" Coupe d'Afrique des nations. L'Algérie, elle, abordera ce rendez-vous avec un autre état d'esprit : celui d'un outsider devenu crédible, deux ans après une CAN 2024 frustrante où les Algériennes avaient pourtant tenu tête à toutes les défenses adverses sans jamais parvenir à concrétiser, jusqu'à une élimination aux tirs au but face au Ghana.

Le décor, en tout cas, est déjà planté à Rabat : le stade Moulay El Hassan affiche complet, les drapeaux rouges vont envahir les tribunes et tout un peuple poussera ses joueuses vers une victoire qui paraît presque indispensable, dans un choc qui dépasse la simple rivalité sportive aux yeux de nombreux supporters.

En cas de victoire, l'une des deux sélections validerait mathématiquement son billet pour les quarts de finale avant la dernière journée de groupe, avec à la clé le maintien dans la course à la qualification directe pour la Coupe du monde 2027 au Brésil, réservée aux demi-finalistes de la CAN. Les quatre équipes battues en quarts devront, elles, se contenter de barrages africains, dont les deux vainqueurs accéderont ensuite à un tournoi de barrages intercontinental organisé par la FIFA. L'enjeu dépasse donc largement la seule première place du groupe A.

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