Il n’y a pas que les buts de Haaland et la force d’une Norvège qui, après avoir éliminé l’Italie, fait trembler aussi les sélections de la Coupe du Monde. L’équipe surprenante de Solbakken est bien plus que cela : elle est devenue un phénomène viral, un engouement entre casques à cornes et ce geste, simple, rythmique, presque hypnotique, scandé au rythme du tambour après les victoires : “RO !”, “ramez !”.
Crié par des milliers de voix et imité par des milliers de corps, joueurs et supporters, qui reproduisent la rame viking. Un rituel qui dégage une force semblable à une rune invoquée par Odin, et qui s’accorde parfaitement avec les caractères utilisés pour écrire les noms sur les maillots norvégiens créés par Nike et inspirés de l’alphabet runique du Futhark ancien.
Cette référence à cet imaginaire enthousiasme les passionnés de sagas nordiques comme la série Vikings de Netflix, mais pas seulement : elle crée des adeptes, de la curiosité et de la passion. Une iconographie et une littérature longtemps confisquées par l’extrême-droite, comme ce fut le cas sous le nazisme et dans les nouveaux courants qui s’en inspirent, ont été libérées par Haaland et ses coéquipiers, défiant les craintes des autres Scandinaves plus réservés qui vivent cette histoire et ces exploits anciens presque comme une culpabilité.
Les navires du mythe
Pour comprendre ce que les supporters et joueurs norvégiens imitent réellement, il faut partir des navires. Les drakkars et les knarrs vikings, qui étaient respectivement des embarcations de guerre/exploration et de commerce. De véritables chefs-d’œuvre d’ingénierie navale pour l’époque : coques à quille formées de planches superposées selon la technique dite du "clinker", légères, flexibles, capables de naviguer aussi bien en haute mer que dans les eaux peu profondes et les rivières étroites.
Tout comme les navires de Gokstad et d’Oseberg, en Norvège, datant du IXe siècle et aujourd’hui conservés au Musée des navires vikings d’Oslo. Le navire de Gokstad possédait 32 rames, 16 de chaque côté, insérées dans des trous ovales (fermés par des bouchons en bois lorsqu’ils n’étaient pas utilisés pour limiter l’entrée de l’eau). Ces rames étaient utilisées au port, en bataille pour les manœuvres ou lorsque le vent faisait défaut. À côté des rames, il y avait la voile carrée pour la haute mer. La saga d’Egill et la Saga des Ynglingar racontent des expéditions à la rame le long des côtes et des fleuves russes, sur la célèbre route des Varègues. Ces rames, justement, de la “Viking Row”.
L’origine moderne du mythe et le phénomène marketing
La "Viking Row" qui est aujourd’hui reprise par les foules de l’AT&T Stadium et jusque dans les rues de Times Square n’a pourtant pas une origine rituelle ancienne. Elle a en fait été inventée par un supporter norvégien, Ole Frøystad, qui l’a proposée au groupe de supporters Oljeberget (le club officiel des supporters de la sélection masculine norvégienne) en mars 2026, avant même le début du tournoi.
Comme il l’a lui-même raconté, il cherchait "un chant court, facile, avec une signification culturelle et un grand impact". Le geste s’est d’abord répandu dans les tribunes puis a gagné le terrain. Après la victoire contre le Sénégal, les joueurs ont eux aussi commencé à ramer avec les supporters, Martin Ødegaard marquant le rythme au tambour et Haaland “ramant” en première ligne.
À partir de là, le phénomène viral a explosé : de la vidéo de supporters norvégiens "ramant" sur un escalator à Boston, cumulant des millions de vues, à la chorégraphie improvisée dans le métro de New York, à Times Square, et même au Parlement norvégien. Après la victoire historique contre le Brésil qui a envoyé la Norvège en quarts de finale, c’est Haaland lui-même qui a pris le tambour pour guider l’équipe.
On peut dire que la "Viking Row" vue lors du Mondial a fusionné deux traditions footballistiques récentes des terres du Nord : le "Vikings Thunder Clap" islandais de l’Euro 2016, avec deux coups de tambour suivis d’un clap, et le chant norvégien des supporters de Rosenborg, utilisé en championnat et en Ligue Europa en 2016 : "Shalala oh Rosenborg". Le chant profond et rythmique “Ro-Sen-Borg” qui résonnait dans tout le stade a donné à Ole Frøystad l’idée que la première syllabe, “Ro”, pouvait devenir un véritable mouvement de rame imitant un navire viking.
L’inexactitude historique et l’éternel défi entre Scandinaves
Au-delà de l’origine moderne comme phénomène marketing, certains historiens suédois ont aussi critiqué la référence historique en soulignant que ce sont surtout les Vikings orientaux, venus de l’actuelle Suède, qui étaient connus pour la navigation fluviale et côtière à la rame. C’est ainsi qu’ils remontaient les fleuves vers Byzance sur ces longships, tandis que les Vikings occidentaux, c’est-à-dire les Norvégiens, étaient les grands navigateurs transocéaniques qui ont débarqué en Islande, au Groenland et même sur les côtes d’Amérique du Nord, utilisant donc principalement la voile en haute mer.
Une précision qui naît d’une petite jalousie, car entre la Norvège, la Suède et le Danemark, il existe – comme à l’époque des villages vikings – une certaine rivalité, qui a aussi des racines historiques. À l’époque du Danois Ragnar Lothbrok de Vikings (personnage plus légendaire qu’historique), de son fils Björn Ragnarsson (suédois) ou du Norvégien Harald à la Belle Chevelure, les États du Danemark, de la Suède et de la Norvège n’existaient pas encore, l’identité nationale étant remplacée par l’appartenance à un clan spécifique. Plus récemment, la Norvège a été sous domination danoise pendant quatre siècles, de 1380 à 1814, puis sous domination suédoise jusqu’en 1905, date de son indépendance. La Suède et le Danemark, de leur côté, se sont affrontés sans cesse pour le contrôle de la Baltique et du détroit d’Öresund entre le XVIe et le XVIIIe siècle.
Une rivalité qui s’est aujourd’hui atténuée pour devenir une jalousie, pour la richesse du voisin ou, comme ici, pour les succès sportifs. Outre la Norvège comme sélection de football aux Mondiaux, n’oublions pas les trophées remportés aux Jeux olympiques d’hiver. De petits éléments qui créent de la frustration chez les voisins, autrefois ennemis.
Pourquoi la Norvège mise sur le mythe viking et pas la Suède ni le Danemark
Si la Norvège, avec son musée d’Oslo des navires vikings comme attraction phare, se présente au public comme “terre des Vikings” par rapport au Danemark et à la Suède, c’est aussi parce qu’après une longue domination, cette période reste symboliquement la seule où elle a été actrice et non colonie d’un autre dans le passé. Mais si la Norvège vit du mythe, pourquoi la Suède et le Danemark veulent-ils presque l’oublier ?
Une chose qui m’a frappé lors de ma visite à Gotland, littéralement "la terre des Goths", parsemée de navires funéraires vikings en pierre abandonnés dans les broussailles alentour, c’est l’absence non seulement de marketing, mais aussi de soin ou de mémoire de cette époque. Dans un musée à ciel ouvert où étaient reconstitués tous les villages suédois de l’Antiquité au XIXe siècle à peu près, il manquait justement celui des Vikings. Cela m’a paru étrange, alors j’ai interrogé les Suédois.
Le fait est que, outre le fait que les runes, le marteau de Thor et d’autres symboles vikings ont été “confisqués” par les groupes d’extrême droite et les ethnonationalistes dans toute la Scandinavie, rendant leur adoption plus difficile pour éviter toute ambiguïté, il y a aussi une question politique de fond. La Suède moderne a en effet choisi de centrer son “âme” sur le bien-être social, le progressisme, le design et la neutralité, des éléments qui s’opposent à l’épopée guerrière.
Au Danemark, la ligne est plus nuancée. Roskilde et ses navires vikings originaux sont bien mis en valeur comme attraction muséale, ce que les Danois exploitent pour leur composante culturelle touristique, mais là aussi l’identité nationale est davantage liée à la monarchie, au design et à ce sentiment de confort et de bien-être que les Danois appellent “hygge”, bien loin de la hache viking et de ce quotidien de batailles et de crânes fracassés.
Nous verrons, comme se le demandent déjà les observateurs de la culture pop, si la "Viking Row" survivra après le tournoi, ou si elle restera un phénomène lié à celui-ci, comme les chants de stade “Seven Nation Army” des White Stripes pour l’Italie championne d’Europe ou “Wonderwall” d’Oasis pour les Anglais, “confisqué” d’ailleurs à Manchester City.
En attendant, le phénomène a permis de libérer ce mythe viking longtemps caché par crainte, “rendant à César ce qui est à César”, hors de toute manipulation ou récupération politique. On peut donc dire qu’au-delà du marketing et du folklore, ils font du bien.

