La multipropriété des clubs ouvre une "nouvelle ère" centrée sur la rentabilité

Rosenior en conférence de presse ce mardi.
Rosenior en conférence de presse ce mardi.STR/NURPHOTO VIA AFP

Le départ annoncé ce mardi de l'entraîneur de Strasbourg Liam Rosenior vers Chelsea, qui appartient au même consortium, BlueCo, illustre la "nouvelle ère" représentée par la multipropriété dans le football, et centrée sur la rentabilité, estime l'économiste du sport au CNRS Luc Arrondel dans un entretien accordé à l'AFP.

QUESTION : Que vous évoque le spectaculaire débauchage de Liam Rosenior par Chelsea ?

REPONSE : "C'est l'illustration de ce que peut être une gestion d'actifs quand vous disposez de plusieurs clubs. De manière très évidente, ici vous avez un club phare qui est Chelsea et un club satellite qui est Strasbourg. En général, les meilleurs éléments vont du club satellite vers le club phare. Ça se traduit souvent au niveau des joueurs, mais là, ça se traduit au niveau de l'entraîneur.

"On voit aussi que la Ligue 1 est très loin du niveau de la Premier League anglaise. Elle est en train de devenir un championnat 'mineur', avec la faillite de l'attribution des droits TV. À part les quatre clubs qui peuvent jouer la Ligue des champions, les clubs commencent à tirer la langue."

Q : Le mécontentement des supporters n'est-il pas annonciateur de remous et tensions dans d'autres clubs ?

R : "Il y a une incompréhension des supporters. C'est délicat de considérer que son club est le satellite d'un autre club plus huppé. Aujourd'hui, les joueurs et entraîneurs changent énormément, et il y a de plus en plus de changements de propriétés. Donc quelque part, on voit bien que les supporters sont les seuls à être fidèles à leur club."

Q : La multipropriété a-t-elle des avantages pour un club satellite ?

R : "Cela peut être gagnant-gagnant entre un club très riche qui joue en Premier League comme Chelsea et des clubs de Ligue 1 qui sont vraiment en difficulté financière, notamment à travers la baisse des droits TV. Ça a plutôt été positif pour Strasbourg, qui a un budget prévisionnel de 100 millions d'euros qui les situe au-dessus de la 10ᵉ place (financièrement). Strasbourg peut jouer les compétitions européennes, ce qui n'a pas forcément été le cas dans le passé. Ils sont même en tête de la Ligue Conférence. Strasbourg est devenu un gros du championnat mais au détriment de son identité. Il faut savoir ce qu'on veut: garder ce côté territorial ou bien être compétitif au niveau européen ?"

Q : Comment expliquer la progression du modèle de multipropriété ?

R : "Il existe depuis les années 1970, mais le phénomène est en forte croissance depuis les années 2010 et surtout depuis la crise du Covid. On estime qu'il y a à peu près 300 clubs dans le monde qui sont concernés par la multipropriété, à peu près 100 en première division en Europe. La plupart de la centaine de galaxies comprend deux ou trois clubs.

"Cela s'explique par la croissance des investissements américains dans le foot, qui fonctionnent par 'private equity' (capital-investissement), avec ses fusions-acquisitions courantes. C'est la financiarisation du foot, qui devient une gestion d'actifs.

"Il y a trois intérêts à cela: développer la filière de formation car un club a besoin d'autres clubs de l'élite européenne pour faire jouer tous ses joueurs. Ensuite, diversifier ses actifs parce qu'investir dans un seul club peut être risqué dans un système de 'promotions-relégations'. Et la troisième raison est de s'ouvrir de nouveaux marchés."

Q : Assiste-t-on à un changement de modèle économique dans le football ?

R : "Jusqu'à présent, on ne peut pas dire que l'économie du foot était très rentable. En général, c'était des milliardaires qui y venaient en acceptant de perdre de l'argent. Et une économie marxiste dans le sens où ce sont les joueurs-travailleurs qui captent pratiquement tout l'argent.

"Or la multipropriété entend gérer un portefeuille d'actifs, diversifier les produits, etc. Un fonds vise des investissements à moyen terme qui devront être rentables. Or la rentabilité d'un club de foot se fait soit sur la vente des joueurs, soit sur la revente des clubs.

"Il y a eu les Trente Glorieuses du foot depuis l'arrêt Bosman (mettant fin aux quotas de joueurs étrangers dans les clubs européens, en 1995). Et aujourd'hui, on rentre dans une nouvelle ère économique du football."


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