Flashscore : Doit-on vous appeler Madame la championne d'Europe ?
Narymane Benloucif : (Rires) Non, non, Narymane c'est très bien !
Vous avez remporté le titre EBU des super-coqs le 8 février dernier contre Michela Braga à Gênes. Comment avez-vous obtenu cette opportunité ?
Je songeais à changer de catégorie depuis longtemps, avant même de remporter mon premier titre en 57kg (en plumes) qui était une opportunité alors que j'avais débuté à 55kg. Mais avec ma grossesse, j'avais peur de ne pas être au poids. En fait, 55kg a toujours été ma catégorie et j'avais hâte d'y revenir. Au niveau des impacts, je sentais bien que j'avais moins d'impact en plumes. Je fais 55kg sans effort alors on a décidé de faire une prise de masse avant mon combat, j'ai beaucoup mangé pendant la prépa et ça m'a bien aidé pour être efficace.
Le championnat de France des plumes contre Hasna Tabsi avait été intense, avec beaucoup de coups pendant 8 rounds. Le pointage vous a déçu ?
C'était serré mais je n'étais pas à domicile et je savais comment pourrait être le pointage. À l'extérieur, ce n'était pas étonnant, même si c'était moi la championne en titre. C'était une défaite avec moi-même parce que je commence bien mais j'ai eu un doute dans ma tête et je n'ai plus réussi à m'exprimer comme je le voulais. J'ai été rattrapée par le fait qu'on était chez elle. Ce n'était pas représentatif de mon niveau, d'où ma frustration. Cependant, ce combat m'a beaucoup appris car je me suis aperçue qu'il me restait un petit blocage mental, un petit manque de confiance en moi parce que techniquement et tactiquement, j'étais capable de mieux et de la surclasser. Donc suite à cette défaite, j'ai pris un préparateur mental pour apprendre de cet échec et ça m'a bien aidé, d'autant que j'ai été très bien entourée après ce combat.
Précisément, vous êtes devenue championne d'Europe à l'étranger, ce n'est jamais acquis d'avance.
J'y suis allée avec la détermination, sans doute dans ma tête et sans être grippée comme contre Hasna. De mon arrivée au gymnase à la décision des juges, je suis venue avec toute ma détermination pour gagner. C'était ma ceinture (sourire).
Championne d'Europe, c'est un titre majeur mais il faut être un amateur averti de la boxe en France pour le savoir. Le manque d'exposition joue sur les rémunérations alors que payer un staff complet a un coût important.
Tout est onéreux, sans oublier l'alimentation, les compléments alimentaires et les soins. Je pars du principe que si je me lance dans ce genre de combats, je dois mettre toutes les chances de mon côté et faire les choses à fond. Tout est déduit de ma bourse et si j'enlève les frais d'essence, il ne me reste quasiment rien du tout. On ne fait pas ça pour l'argent et on n'a de pro que le nom. Je travaille à côté mais je n'ai pas le droit à des aménagements d'horaires de la part de mon employeur car je n'ai pas le statut de sportive de haut niveau qui est réservé aux boxeurs amateurs. Honnêtement, on n'est pas aidé et, en plus, les femmes sont beaucoup moins payées que les hommes alors qu'on fait les mêmes préparations et les mêmes efforts. C'est assez compliqué et c'est aussi une source d'angoisse au quotidien, raison pour laquelle de nombreuses boxeuses arrêtent.
Ndlr : l'entrée dans le ring de Narymane est à 3h45
Vous êtes licenciée au Boxoum de Toulouse, l'un des meilleurs clubs français.
On est très bien au Boxoum et en plus on est une team "petits poids", avec Théo Ticout qui vient de devenir champion de France, Nicolas "Cocoy" Virassamy, Zakaria Saila et beaucoup d'autres qui disputent le challenge Bouttier. On s'entraîne tous ensemble, on se tire vers le haut et c'est aussi un avantage de ne pas être obligée de partir loin en stage.
Quel est votre métier à côté de la boxe ?
Je suis éducatrice à la Protection Judiciaire de la Jeunesse (PJJ) en secteur pénitentiaire, donc avec des mineurs délinquants. C'est un métier passion. Je ne me vois pas faire autre chose et je ne vois pas ça comme une charge supplémentaire... même si j'aimerais beaucoup me reposer (rires).
Victoire Piteau travaille aussi dans le milieu pénitentiaire, mais dans l'administratif.
On en a parlé avec Victoire. Effectivement, elle est dans l'administratif alors que je suis au contact direct des jeunes. Deux mondes qui se croisent au moment d'aller boire le café (rires).
Vous êtes aussi mère de famille. Être maman et championne d'Europe de boxe, c'est un sacré tour de force. Évidemment, on pense au poids de forme à retrouver.
Sur l'aspect spécifique du poids, mes collègues masculins me disent que c'est plus compliqué pour les femmes de faire le poids mais c'est faux parce qu'eux galèrent et pas moi (rires). Je n'en fais pas une généralité mais les boxeuses sont souvent plus rigoureuses sur la nutrition alors que les garçons ont plutôt tendance à avoir la flemme et à aller au kebab (rires). Mon poids est redescendu tout seul, sans problème. En ce moment, je profite mais je me suis pesée ce matin et je fais 53,8kg ! Bien se nourrir ça change tout, je faisais le yo-yo quand j'étais jeune adulte et ça ne paye pas.
Comment êtes-vous venue à la boxe ?
J'étais à la fac de science de Toulouse et... j'ai pris du poids pendant mes études (rires). Le jour où j'ai vu 69kg sur la balance, je me suis dit que je devais absolument faire quelque chose. J'avais 23 ans. Je suis allée au complexe sportif à côté de mon studio. Il y avait un cours de boxe et j'ai même pris une licence. Je n'étais pas très assidue mais, la deuxième année, et cette fois-ci, je me suis investie.
Vous êtes de Gaillac. Êtes-vous plus connue que Vincent Moscato, également natif de la ville ?
(Rires) En ce moment oui !
La reconnaissance locale est importante, l'appartenance à un club comme Boxoum y contribue aussi ?
Beaucoup de monde veut me voir boxer et je crois que tout Gaillac était sur YouTube pour voir mon combat (sourire). Cette reconnaissance, ce soutien, ça nous permet de nous surpasser. Et puis la Team Boxoum, c'est vraiment une famille. On construit des liens très étroits, on apprend à se connaître et c'est important dans un parcours sportif, ne serait-ce que pour connaître nos qualités et nos défauts et trouver les bons mots pour chaque personne. Ismaël Seck a par exemple toujours été dans mon coin. Il me connaît très bien, il sait comment trouver les mots pour me surpasser. Ça change tout. Parfois, on peut avoir un coach qui connaît la boxe mais qui ne nous connaît pas vraiment. Même dans les entraînements, on se pousse et on se chambre en fonction de nos personnalités.
Revenons à votre combat : votre interview post-victoire est devenue virale dans le microcosme de la boxe. Vous répondez en italien et en français et vous avez des mots très émouvants.
J'aime beaucoup les langues étrangères et apprendre des gens que je rencontre. J'ai étudié l'italien au lycée et dès que j'ai l'occasion, je le parle. On a aussi des Vénézuéliens et des Cubains au club donc on parle aussi espagnol. Quand Medhi Oumiha n'est pas là, j'ai un coach vénézuélien qui ne parle qu'espagnol et j'ai appris avec lui. Pour l'anecdote, quand je réponds à l'interview, je me mélange avec l'espagnol. L'interview me fait un peu honte mais elle est assez drôle (sourire). Pour ce combat, j'ai parlé italien du début à la fin, notamment pour l'organisation. Je me suis vraiment sentie chez moi et à l'aise.
Gênes est une très belle ville en plus.
Je n'ai pas pu visiter cette fois mais j'étais déjà venue quand j'avais fait un road trip en van. J'avais pris mes gants et j'avais croisé avec des filles de toute l'Europe, c'était trop bien. L'Italie, c'était mon pays coup de coeur et j'avais rencontré Martina Righi qui avait affronté Emma Gongora à Marseille. Et j'ai réalisé que j'étais largement au niveau. Quand je suis rentrée, j'ai dit à Mehdi que je passais pro.
Quelle sera la suite ?
Déjà, je prends du repos. Ensuite, je verrai les opportunités. Des combats sont prévus dans ma région et j'ai des pistes pour des combats de préparation. Je veux que le public qui me soutient puisse me voir boxer en direct. Et puis l'objectif, c'est de défendre ma ceinture à domicile. La ville de Gaillac est intéressée, ce serait l'idéal. Mais j'ai aussi bien aimé l'expérience de l'étranger.
La boxe est un sport qui perd en médiatisation "grand public" mais très implantée et populaire dans les territoires.
Cette proximité est importante car elle suscite des curiosités, ça casse des codes car la boxe reste dans l'imaginaire comme un sport violent. Les gens sont intéressés, y compris dans la crèche de mon fils où je vais donner des cours de boxe car on s'aperçoit des vertus éducatives. Je suis contente de pouvoir activer des leviers. Ça permet aussi de faire parler de Gaillac autrement que par le vin. J'ai à coeur de montrer qu'on peut faire de la boxe et avoir un cerveau très vif et cultivé, lire en attendant la pesée et parler 4 langues et faire des métiers intellectuels. Issou (Seck) m'a dit qu'on allait m'appeler "The Cerebral". C'est mon surnom maintenant (rires).
