Interview Flashscore - Ibrahim Boukedim : "Quand je monte dans le ring, ça doit être un jeu"

Ibrahim Boukedim
Ibrahim BoukedimInstagram Ibrahim Boukedim

Le 14 février prochain à Dubai, Ibrahim Boukedim défiera l'Argentin Tiago Dylan González pour la ceinture WBC Youth des coqs. Avec seulement 5 combats professionnels, l'ancien membre de l'Equipe de France brûle les étapes et est déjà double champion de France. Pour Flashscore, le boxeur qui est parti vivre aux Émirats Arabes Unis s'est longuement confié pour partager son expérience à l'étranger et son ambition.

Flashscore  : Vous êtes de Woippy en Moselle, vous vous entraînez dans le Nord mais vous passez l'essentiel de votre temps à Dubai. On a bien résumé ? 

Ibrahim Boukedim : Je suis licencié à Hénin-Beaumont mais j'habite à Dubai car j'y ai ma société. Mohamed Nichane est mon entraîneur en France, mais toute ma préparation, je la fais à Dubai. Pour ce qui est des combats, ça varie. Je rentre en France quand c'est pour le titre national mais mon prochain combat, qui est une ceinture WBC Youth des coqs, je le fais ici. J'alterne. Quand tu es un boxeur professionnel, tu peux aller partout, ce n'est pas dérangeant. Tout dépend de l'organisation. Ce sera mon 6e combat pro, un 8-rounds pour monter dans le classement mondial et aussi dans le ranking WBC. C'est une bonne opportunité parce qu'en vrai, je n'ai pas beaucoup de combats. Je grimpe dans les classements, c'est très bien pour moi. 

Dès votre 3e combat, vous devenez champion de France en 10-rounds. Vous avez brûlé les étapes. 

J'ai une grosse carrière amateur, je suis resté 8 ans en Équipe de France. J'y suis entré à 14 ans. Ce n'était pas un problème sur le plan technique mais beaucoup de choses changent en professionnel. Je suis passé de 3 à 10 rounds, c'est énorme. J'ai beaucoup travaillé mon cardio pour tenir et changer mon style de boxe. Je bougeais beaucoup en amateur mais tu ne peux pas le faire autant chez les pros. Sur 10 rounds, tu vas te cramer ! On a beaucoup travaillé le positionnement des jambes, le placement des appuis et évidemment la force. J'étais explosif et rapide mais je n'avais pas développé ma puissance. C'est ce que je suis en train de faire et ça commence à payer. Lors de mon 2e championnat de France, j'ai commencé à toucher mon adversaire.

Je n'ai pas voulu attendre comme d'autres boxeurs qui attendent leur 15e combat pour affronter de bons adversaires. Si je ne prends pas de risques maintenant... Je n'ai pas envie d'attendre 45 ans pour faire un championnat d'Europe. J'ai grillé des étapes et ça a marché. On a proposé à mon coach que je sois challenger pour le titre national et pour ma défense, j'ai affronté Loïc Tajan. Ce n'est pas n'importe qui ! Mon équipe n'était pas très chaude mais je lui ai dit qu'on allait le faire. J'ai fait une préparation de malade mais je suis tout le temps actif. Toute la stratégie mise en place a marché. 

Loïc Tajan avait de sérieuses références, il avait disputé un combat incroyable contre Terry Le Couviour. Même s'il avait perdu au 4e, il avait impressionné. 

On savait que c'était un frappeur, il avait beaucoup de KO à son actif. Moi, j'étais le jeune qui arrivait. Certes, j'ai une bonne technique mais je n'avais pas la puissance. Donc on a travaillé la défense parce que Tajan ne met que des crochets. Le mot d'ordre c'était que, même loin de lui, je devais monter les mains. Il a mis KO Élie Konki ! Konki a une technique superbe mais Tajan a la force. La preuve : Konki a eu un moment de déconcentration et il a pris un crochet au milieu du menton. Je pense qu'il a été surpris sur le plan physique et je l'ai touché au 2e round, il a vacillé. Mais ce qui me choque chez Tajan, c'est sa résistance incroyable. Je lui ai mis des coups, des coups, des coups, et il n'est pas tombé, il n'a pas arrêté. Respect à lui, c'est un grand boxeur. Il m'a fait la guerre, mais il a eu un manque de tactique que j'ai décelé dès le début du combat. Ce qui m'a sauvé, c'est mon expérience en amateur. Sur le plan technique, sur la rapidité, je voyais ses coups arriver. Dès le premier round, j'ai compris qu'il cherchait toujours à placer son crochet pour m'éteindre. J'ai voulu évaluer sa puissance en prenant son crochet dans les gants... Il frappe ! Je me suis entraîné à Dubai avec des mecs qui tapent, pour m'habituer, mais je ne devais pas me déconcentrer. 

Vous évoquez votre passé en Équipe de France : ça a développé votre QI boxe ? 

J'ai plus de 100 combats amateurs. C'est surtout de la technique et de la visualisation du ring. J'ai affronté tous les types d'adversaires. Je n'ai pas voulu passer pro pour me faire un palmarès contre des journeymen géorgiens. Je n'ai que 5 combats et je suis 120e mondial, ce n'est pas mal. Si je gagne la WBC Youth, je serais entre la 70e et la 80e place. 

Emilie Sonvico nous a expliqué que la compréhension de l'algorithme Boxrec pour grimper rapidement, même sans avoir beaucoup de combats professionnels. 

C'est par rapport à tes adversaires. Si tu affrontes des chèvres, tu ne peux pas monter. On essaie de prendre des mecs sérieux qui peuvent te permettre de grimper. En plus, on voit le gain possible sur Boxrec. C'est un calcul. Et à un moment donné, il faut prendre des risques. C'est tellement dur la boxe ! J'ai dit à ma team : "je ne vais pas faire trois ou quatre 4-rounds, puis trois ou quatre 6-rounds, etc.". Maintenant, je boxe soit en 8 soit en 10 rounds. La WBC Youth est en 8 rounds, ensuite je dois défendre mon titre national en avril. 

En Équipe de France, vous avez travaillé avec Luis Mariano González, un esthète et un perfectionniste. 

Dans certains entraînement, on a pu faire une heure de bras avant, uniquement ça, et on n'a pas arrêté tant que ce n'était pas parfait. Même si tu pensais que c'était déjà parfait, lui il voyait encore comment améliorer. Il a une autre vision de la boxe et c'est comme ça que tu progresses. Dommage qu'il soit parti. Il a fait énormément de bien à l'Equipe de France par sa vision de la boxe. C'est vraiment un grand entraîneur. Il n'y a pas mieux qu'un Mariano. Il a trop la vista, il voit trop loin. C'est pour ça que nous les Français sommes aussi techniques. 

Partir est-il une nécessité pour un boxeur professionnel ? 

Comment expliquer que mon combat contre Tajan n'ait pas été diffusé ? Tu trouves ça normal ? Un combat comme ça, avec la guerre qu'on s'est fait, les gens auraient été choqués. C'est ça le problème de la boxe française : il faut mettre de l'argent et personne ne veut en mettre. Mon combat à Dubai sera diffusé, l'organisation est parfaite. En France, tu es dans un gymnase. C'est vrai que Dubai, c'est un autre monde. Et puis j'ai ma société de coaching et il y a beaucoup de boxeurs installés ici, des mecs du Top 10 mondial. Je n'ai aucun problème pour trouver des sparrings et c'est pour ça que j'ai progressé. Ma boxe a changé quand je suis venu ici, contre des mecs qui m'ont mis des coups et qui m'ont fait mal.

Trouver des sparrings, c'est souvent très compliqué en France. 

Dans ta salle, tu vas tourner avec qui ? Tu ne vas pas progresser avec un sparring qui se prépare pour les France amateur. Ma manière de penser, c'est que je dois aller tourner contre des mecs qui veulent me péter la gueule pour que, le jour du combat, je sois prêt et que je puisse m'amuser. C'est pas marrant les entraînements, mais il faut en passer par là. Quand je monte dans le ring, ça doit être un jeu. C'est ce qui s'est passé contre Tajan, j'ai fait ce que j'ai voulu faire, parce que j'étais prêt à tous les niveaux et je suis resté lucide. Je parle pour des mecs comme moi, qui ont fait beaucoup de boxe amateur : on ne peut pas attendre 15 combats pour disputer un championnat de France. Il faut aller chercher les boxeurs. Et puis il faut aussi se payer. Pour que la France devienne intéressante, il faut changer le système et voir plus loin, ne serait-ce que pour les sparrings. Queensberry est venu ici, il y a que des monstres. J'ai cru que j'étais bon... J'ai tellement appris avec eux. Ils n'ont pas besoin de bouger d'Angleterre et pourtant ils le font. La semaine dernière, Hamza Sheeraz a regardé mon sparring, j'ai croisé Christian Mbilli aussi. Et puis à Dubai, c'est beaucoup de bouche à oreille. J'ai une vingtaine de clients en coaching, ils connaissent tous d'autres personnes. Ce sont eux mes sponsors. En France, beaucoup de boxeurs ne sont même pas aidés par leur mairie. 

La critique qui revient régulièrement, c'est que les boxeurs tricolores s'évitent beaucoup. Vous avez cette sensation également ? 

Les Français se protègent trop. Si je veux montrer que je suis le meilleur en France, j'affronte le meilleur en France. Même après avoir battu Julien Roeder, je voulais affronter Tajan car c'était le meilleur pour moi. Maintenant, je peux dire que je suis le meilleur, parce que je l'ai battu. Ma ceinture a une vraie valeur après avoir battu un boxeur comme ça, qui en plus a été bloqué dans sa carrière car il faisait peur avec sa frappe. J'ai pris 100 places au classement mondial, je suis même devant Elie Konki. Ça ne sert à rien d'aller faire des petites ceintures sans intérêt : deviens champion de France d'abord, surtout qu'il y a plein de catégories où c'est vraiment dur d'être titré. 

Dans l'idéal, quel est votre plan de carrière ? 

Mon but, c'est un championnat d'Europe d'ici un an ou 18 mois, après avoir défendu mon titre national et la WBC Youth si je l'emporte en février car j'affronte Tiago Dylan González qui est champion d'Argentine et c'est un très bon adversaire. Je viens d'être classé 16e EBU et tous ceux devant ont au moins 10 combats alors qu'en ai moitié moins. Elie Konki s'est de nouveau blessé, Cristian Zara veut un nouvel adversaire et je suis dans les 5 noms proposés. Peut-être qu'il me choisira, ce serait même logique car je suis celui avec le moins d'expérience. Mais pour moi, ce n'est pas un monstre non plus. En revanche, c'est un 12-rounds et ce n'est pas la même préparation.