Interview Flashscore - Abdessamad Mohammed : "L’occasion de remettre les pendules à l’heure face à l’Ukraine"

Interview Flashscore - Abdessamad Mohammed : "L’occasion de remettre les pendules à l’heure face à l’Ukraine"
Interview Flashscore - Abdessamad Mohammed : "L’occasion de remettre les pendules à l’heure face à l’Ukraine"Charles Léger / FFF

Après avoir fini en tête de son groupe à l'Euro, une performance historique, l'équipe de France de futsal défie l'Ukraine ce samedi (16h) pour une place dans le dernier carré européen. Un adversaire au goût de revanche pour les hommes de Raphaël Reynaud. Abdessamad Mohammed, meilleur buteur de l'histoire des Bleus, analyse ce choc à venir mais revient aussi sur son cap des 100 buts à atteindre, l'évolution de la discipline et son après-carrière.

Flashscore : Tout d'abord, félicitations pour cette qualification historique en quarts de finale de l'Euro. J'imagine que le réveil a été plutôt agréable ce matin ?

Abdessamad Mohammed : C’est une première historique, mais nous étions venus pour cela. Le réveil était bon, mais nous sommes déjà très concentrés. Un gros morceau nous attend, il est donc difficile de savourer trop longtemps. On est vite passé à autre chose pour rester dans la compétition.

La phase de groupes s'est globalement bien passée, malgré le nul contre la Croatie. Vous attendiez-vous à ce scénario ?

Il faut rester humble. La Croatie est une nation très habituée à cette compétition, alors que nous ce n'est que notre deuxième participation à un Euro. Sur le passé récent on peut penser qu'on est au-dessus de cette nation mais c’est une très belle nation qui est toujours présente dans les grands rendez-vous. Ce match nul a été une bonne piqûre de rappel. C'était "un mal pour un bien" car cela nous a obligés à élever notre niveau de jeu pour finir à la première place du groupe.

Vous disiez avant la compétition que vous n’aviez pas forcément d’objectif, vous aviez quand même un peu en tête dans un coin de votre tête cette qualification en quart j’imagine.

Oui bien sûr c’était le minimum que je m’étais fixé. Après, encore une fois, quand je dis que je n’ai pas d’objectif... Se qualifier, vu notre statut dans ce groupe, c'était le minimum des choses.

Et comment le groupe vit ça ? Parce que vous, c’est votre deuxième Euro, mais c’était le premier pour pas mal d’entre vous. Comment vous l’avez vécu ? Il y avait quand même l’expérience de la Coupe du Monde ?

Oui, c’est vraiment là que l’expérience de la Coupe du Monde entre en jeu. Parce que même nous, qui avons joué l’Euro, ça remonte. On était aussi dans une autre réalité. On venait à Disneyland un peu. En 2018, c’était limite un peu... Je caricature, mais c’est un peu ça l’idée. Et là, on est venus pour se qualifier, pour aller loin. On ne sait pas à quel tour, mais le plus loin possible. Donc, on le vit plutôt bien, les jeunes se sont mis au diapason et nous, les mondialistes, franchement on digère ça assez bien et on est vraiment concentrés sur le prochain match.

Est-ce que ceux qui avaient fait le Mondial et même les plus expérimentés, vous avez eu un rôle un peu pour encadrer les plus jeunes et leur dire que justement ce n’est pas Disneyland ?

Oui, ça c’est sûr. Je pense que la meilleure façon de montrer la voie, c’est d’avoir un bon comportement et faire, plutôt que dire. Je pense que c’est bien de parler, c’est bien les statuts, etc. Moi je suis intimement convaincu que le respect se gagne sur le terrain et avec les actes. Et donc là je félicite les cadres de l’équipe parce qu’on a donné la tendance et on a montré en fait que le chemin à suivre c’est celui-là, c’est de se donner à fond, c’est de gaspiller zéro de minutes de temps de jeu et c’est une responsabilité d’être là. Chaque fois je le dis, il y a du monde qui est absent, des très bons joueurs qui sont aptes, qui auraient pu être là, qui auraient pu aider l’équipe aussi. Donc c’est important pour eux et pour nous tous de comprendre que rien n’est acquis en fait. Et je pense que c’est vraiment le cas et je suis content de la direction que ça prend.

"On n’est pas les plus forts, mais sur un match en entier on ne peut pas nous battre"

Sur le terrain, quand on regarde vos matchs, on avait l’impression que vous aviez quand même énormément de sérénité, que vous étiez très sûr de vos forces dans le groupe. C’était le cas ?

Je suis très content que vous disiez ça parce que c’est exactement ce que j’ai dit à la fin du match contre la Lettonie. On avait un petit peu un leit-motiv c’était : les imbattables. C’est-à-dire qu’on n’est pas les plus forts, mais que sur un match en entier on ne peut pas nous battre. Sur la Croatie, je n’ai pas vu ça, on aurait pu perdre le match. Mais c’est vrai que contre la Lettonie, à l’image de notre gardien Francis Lokoka, malgré le coup qu’on a pris, on a pu concéder des actions mais on est tous présents et on sait qu’à la fin ça va tourner pour nous. Cet état d’esprit est très important pour aller loin dans cette compétition, et encore plus face à une équipe comme l’Ukraine contre qui il va falloir montrer zéro signe de faiblesse. Même si on ne pourra pas tout éviter et qu'on va concéder des actions, c’est sûr, avec cet état d’esprit je suis persuadé qu'on dégagera un sentiment de force. J’espère qu’on gagnera ce match.

En tant que joueur très expérimenté de cette équipe, comment vous ressentez le groupe ? Qu’est-ce que vous avez vécu sur le début de la compétition ?

Déjà, j’avais dit qu’on avait fait une belle préparation même si ce résultat face à la Belgique en amical était un peu trompeur, je trouve, par rapport à l'image de la qualité de la prépa. Par contre, ça nous a mis en alerte. Et moi, je trouve que sur les trois premiers matchs, sur une compétition aussi prestigieuse, même si on peut croire qu’il y a des équipes de moins gros calibre, jouer la Lettonie devant son public, jouer la Croatie en match d’ouverture de la compétition alors que tout le monde nous regarde, etc. Je trouve qu’on ne s’en sort pas si mal. Avec un groupe assez relevé, pas le plus relevé de la compétition, mais quand même relevé, on arrive à montrer qu'on tient notre rang tout simplement. Avec des bonnes et des moins bonnes choses, mais on finit premiers de la poule et on est une des meilleures défenses de l’Euro. Il faut prendre un peu de hauteur et surtout garder cette humilité. On en a pris cinq contre la Belgique et deux contre la Hongrie en préparation, et là on en prend trois sur trois matchs à l'Euro. Donc c’est bien, c’est une bonne phase de poule. Elle n'est pas parfaite, mais elle nous donne beaucoup de confiance pour la suite.

Jouer l’Ukraine en quart, ce n’est pas forcément un cadeau et ce ne sont pas de très bons souvenirs pour vous ?

Non ce n’est pas un cadeau, c’est vrai. Ce n’est pas un cadeau pour eux non plus je pense. Après, nous on a fait notre travail, on a fini premiers de la poule. S’ils voulaient qu’on ne se rencontre pas, il fallait qu’ils fassent le travail de leur côté. On sait qu’ils sont tombés sur des nations très compliquées. Mais oui, on espérait un quart de finale face à un adversaire, avec le plus grand respect, moins fort que l’Ukraine. Maintenant, c’est l’Ukraine qui se présente. Notre passé récent n’est pas glorieux contre cet adversaire (défaite 7-1 en petite finale du Mondial et 3-1 en amical, ndlr). Mais c’est le moment d’inverser la tendance. C’est vrai que le match à la Coupe du Monde, le score était assez large, mais déjà le premier match ne reflétait pas le contenu. On ne méritait peut-être pas de gagner, mais on ne méritait pas de perdre aussi largement que ça. Après, c’est une bonne occasion pour nous de... Je ne dirais pas que c’est une revanche, mais je dirais que c’est l’occasion d'inverser la tendance et passer tout simplement en demi-finale coûte que coûte. Peu importe la manière, il ne faut pas être difficile : si c’est 1-0, sur un but contre-son-camp, je signe tout de suite. On gagne coûte que coûte.

Vous l'avez dit, il n'y a pas forcément de revanche, mais il n'y a pas un petit sentiment comme ça dans le groupe quand vous avez su que vous alliez jouer l'Ukraine ?

Pas personnellement, même si bien sûr que dans un coin de ma tête il y a ce match perdu pour la troisième place à la Coupe du Monde. Mais moi je dirais que c’est plus sur le match en lui-même mais certaines choses qui m’ont dérangé. C’est le moment de remettre les pendules à l’heure, mais pas dans un esprit de revanche. Je veux gagner ce match et je le prépare comme si ça avait été un autre adversaire. Mais l’Ukraine ça reste une demi-finale de Coupe du Monde, une demi-finale du dernier Euro, donc pour moi ça reste le favori. On va prendre cette petite position d’outsider et on va y aller pour leur faire mal sur le terrain et gagner ce match.

"La candidature de la France était peut-être plus à même d'accueillir cet Euro"

Au niveau de l’organisation de la compétition, parce que là vous jouez sur plusieurs pays et vous êtes actuellement dans le bus pour aller en Lituanie, comment ça se passe pour gérer ça ?

Je trouve ça très dommage, très sincèrement. C’est une compétition très prestigieuse, on peut voir la qualité des salles, la qualité de la diffusion sur les réseaux sociaux, etc. Mais par contre, c’est gâché par l’organisation, je trouve. Après, ça reste mon avis, mais voilà : voyager... On a fait quatre heures pour venir jouer notre dernier match de poule, et là on en refait quatre. On finit premiers, mais on a je ne sais pas combien d'heures de car, peut-être dix au total, pour venir faire un quart de finale. Alors que l'Ukraine finit deuxième, mais ils sont déjà installés, ils sont bien, ils ont déjà commencé la récupération. Je trouve ça un peu dommage. On a tenu notre rang, on a fait le maximum, on ne va pas s’en servir d’excuse. Je pense que la candidature de la France était peut-être plus à même d'accueillir cet Euro. Maintenant, on ne va pas se plaindre, on ne va pas se trouver d’excuses. On est là, moi je suis très content d’être là. On va faire ces quatre heures de car, on va bien se préparer et on va montrer que, malgré le fait qu'on ne soit pas dans les meilleures dispositions par rapport à notre adversaire, on a fait notre travail, on a fini premiers de la poule, on fait notre voyage retour et on va jouer ce match à fond.

Est-ce que c’est difficile d’avoir une ambiance "Euro" dans ces conditions-là ?

On a joué la Lettonie à Riga, chez eux. On a quand même ressenti ça, très sincèrement. Après oui, moi très sincèrement, j’ai l’impression que tout se passe en Slovénie. Portugal, Espagne, les demi-finales, tout se passe là-bas. Donc pour moi, il faut aller en Slovénie, c’est non négociable. 

L'entrée des joueurs.
L'entrée des joueurs.Charles Léger / FFF

Donc ça veut dire qualification en demi-finale ?

Oui, ça veut dire qualification en demi-finale. Mais avant tout, il y a ce match très important. Mais pour moi, c’est vraiment... Même pour boucler un peu cette boucle du dernier Euro qui s’est joué dans cette même salle en 2018 : d’arriver là-bas avec un autre statut. Je trouve que c’est un bel hommage à tout le parcours qui a été fait par cette équipe.

"Pour l'Euro 2018, j’ai dû poser des jours de congés sans solde"

Vous avez fait toutes les grandes compétitions internationales que l’équipe de France de futsal a connues. Comment jugez-vous la progression de cette équipe ?

Je la juge forcément très positive, avec une progression exponentielle je dirais. Tout a changé. Je pourrais vraiment dire qu'on est dans deux sports complètement différents. La condition du joueur a changé, la mise à disposition des conditions par les clubs a changé, le championnat a évolué, les conditions de l'équipe de France sont optimales. Avant les clubs ne nous envoyaient pas forcément en sélection dans de bonnes dispositions. Je trouve qu’on a tous progressé. Maintenant, je suis quelqu’un d’exigeant envers moi-même et envers les autres, et je trouve que ça devrait encore s’améliorer sur plein d’aspects. On continue d’avancer. Pour répondre à la question : en 2018, j’étais chauffeur de bus. Je m’entraînais le soir, je devais faire 1h30 de route, je devais travailler le matin très tôt et finir très tard pour pouvoir m’entraîner. Donc c’est le jour et la nuit. Moi, en tant que joueur, là je suis professionnel, c’est mon métier. Ce n’était pas le cas avant. Là, par exemple, on peut ramener nos familles pour venir voir la compétition, ce n’était pas le cas en 2018. On est vraiment dans de très bonnes conditions, on a tout ce qu’il faut et il faut même faire attention à l'excès de confort. Ce n'est pas quelque chose que j’apprécie énormément, mais on ne va pas se plaindre. Là on est dans de bonnes conditions.

Concrètement, qu’est-ce qui a changé depuis vos premiers matchs en bleu ? Parce que le gymnase à Clairefontaine est assez récent, si je ne me trompe pas ?

Oui, ça fait quelques années qu’il a été... enfin, il y a encore eu des travaux là. On est arrivés pour la prépa, il y avait encore eu des changements. Qu’est-ce qui a changé ? Tout, tout ! Lors de mon premier match en équipe de France, on jouait tous avec des maillots XL limite. On était une équipe qui rasait les murs. On était à Clairefontaine, personne ne nous connaissait. On arrivait, on était dans des petites résidences affectées aux jeunes... Tout a changé : la qualité du gymnase, les conditions mises à disposition pour les voyages, le staff, la condition du joueur, l'intendance... Par exemple, il y a un cuisinier qui vient pour les quarts de finale. Ça peut paraître un détail, mais quand je parlais d'être dans les meilleures dispositions, c’est ça : nous faire à manger quelque chose qu’on a l’habitude de manger. Parce que là, on est à la troisième semaine, on se lasse un petit peu. Le cuistot est à Clairefontaine, il connaît nos envies, ce qu’on aime, et il va transformer ça en nourriture un peu "familiale". On est dans l’ordre du détail, ça peut paraître petit, mais oui, tout a changé. Il me faudrait une heure pour lister tout ce qui a changé.

Vous qui avez connu ce futsal non professionnel, vous faites des petites piqûres de rappel des fois aux plus jeunes en leur disant de mesurer la chance qu'ils ont ?

C’est toujours délicat quand même, parce qu’après on passe un peu pour le "vieux con". C’est important de savoir d’où on vient. Et puis des fois, la démarche vient d’eux-mêmes : ils essayent de savoir comment ça se passait plus tôt. Mais il faut vivre avec son temps. Et je pense que pour performer, il faut justement se servir soi-même de ce qu’on a eu comme expérience pour la mettre à profit pour les plus jeunes, mais je pense que c’est le comportement qui prime. Moi, je sais que pour le dernier Euro (en 2018), j’ai dû poser des jours de congés sans solde. Je n'ai pas été payé, j’ai perdu de l’argent pour jouer l’Euro. Et bien là, chaque moment que je peux optimiser, je le fais. Et je pense que c’est comme ça qu’on montre l’exemple. Ce n’est pas en disant : "Ouais, avant, à ton âge, je travaillais, je faisais ci, je livrais des journaux, etc.", parce qu’ils s’en fichent, ce n’est pas leur réalité. Ce n’est pas ce qu’ils ont envie d’entendre. Ils sont là, ils vivent une autre réalité et tant mieux pour eux. Moi, je pense que ça m’a fait du bien, ce futsal d’avant où on s’est forgé un caractère, où on apprécie chaque chose qu’on a. Eux, c’est une autre réalité : ils ont fait des Pôles France, ils s’entraînent tout de suite cinq ou six fois dans la semaine. C’est leur réalité. S’ils nous demandent comment ça s’est passé, on leur dit avec plaisir, et c’est le cas des fois. Mais d’aller comme ça leur dire "Ouais, moi c’était plus dur", etc., je ne suis pas sûr que ce soit audible. Et je ne suis pas sûr que ça rajoute quelque chose à leur quotidien.

"Pierre Jacky a posé les premières pierres et Raphaël Reynaud est venu pour finir de construire la maison"

Et pourquoi ça a changé comme ça, aussi vite ? Parce que finalement, l’équipe de France de futsal est passée de ne même pas être qualifiée pour le dernier Euro à jouer les quarts aujourd'hui après avoir été demi-finaliste de la Coupe du Monde. Comment ça a changé aussi vite ?

Je pense qu’il y a quand même l’entraîneur Raphaël Reynaud qui a impulsé cela. Il est venu avec de vrais partis pris, avec un vrai projet de jeu. C’était déjà le cas avant avec Pierre Jacky, que je remercie d’ailleurs parce que c’est lui qui m’a appelé pour la première fois en équipe de France, qui m’a donné la confiance et cette chance-là. Mais Raphaël a pris le relais et a insufflé un nouvel état d’esprit. En fait, il a cassé tous les freins mentaux qu’on avait avant : le fait de nous dire qu'on est des joueurs de haut niveau, il nous a mis au travail. Je pense aussi à l’apport des préparateurs athlétiques. Je place cela tout de suite en dessous de l’apport du coach : ils nous ont construit des corps d’athlètes de haut niveau, ce qui n’était pas le cas avant. On a la chance d’avoir Arnaud. Même en dehors des périodes de sélection, on est constamment en contact avec lui. Il nous suit toute l’année, il respecte aussi le travail des clubs, il ne va jamais interférer sur ce qui se fait en club. Le coach est venu avec un projet de jeu clair, adapté à nos qualités. Ça aussi, c’est un gage de force : il a su faire un audit précis de nos qualités et de nos défauts pour pouvoir en ressortir le meilleur. Je dirais que Pierre Jacky a posé les premières pierres et Raphaël Reynaud est venu pour finir de construire la maison.

Même au niveau de la Fédération, en tout cas nous en tant que journalistes, on a la sensation que le futsal est beaucoup plus concernant pour la Fédération. Il y a une vraie volonté que la discipline s’impose.

Oui, c’est important pour nous. C’est un enjeu aussi, cette compétition. Parce que voilà, on sait qu’on est suivis par la Fédération. Face à la Belgique à Coubertin, le président de la FFF nous a fait l’honneur d’être au match. Il est venu nous voir même à Riga. Forcément, quand le président se montre et qu’il est vraiment supporter... Il nous a déjà accueillis plusieurs fois dans ses bureaux pour parler de la suite avec certains cadres de l’équipe. Donc vraiment on sent qu’on est respectés. Et puis voilà, la Fédération a les moyens et un savoir-faire qui est respecté dans le monde entier. Nous, on a la chance d’en profiter. Et puis il y a un potentiel dans le futsal : on peut voir qu’au lycée ou au collège, c’est le sport le plus pratiqué avec 200 000 participants je crois. Donc c’est aussi un enjeu pour la Fédération de transformer ce nombre de pratiquants en licenciés. Nous on est un peu la locomotive, le porte-étendard de cette discipline. C’est important pour nous de montrer l’exemple et d’aller loin dans les compétitions.

Forcément, quand les moyens sont mis à disposition, nous, les cadres qui avons connu le "futsal d’avant", on a vraiment ce sentiment d’être porteurs d’une responsabilité. On se dit : "On va rendre ce qu’on nous donne." On est reconnaissants, on se donne à fond sur le terrain. Le futsal, là c’est une compétition donc l’engouement est plus fort, mais en général, il y a un vrai plan qui a été mis en place jusqu’en 2032. Le président pousse pour que le futsal soit aux JO... L’image commence à changer. Et nous, on espère alimenter ça dans le bon sens et continuer de faire grandir notre discipline.

Ce qui a changé aussi, c’est la médiatisation. On parle beaucoup plus du futsal, surtout depuis la Coupe du Monde. J'imagine que pour vous, ça change beaucoup de choses ?

Oui. Déjà à l'Euro 2018, on avait eu une vague de médiatisation puisqu’on avait réussi à performer lors du barrage face à la Croatie. Je me rappelle qu’on était passés sur Téléfoot, les matchs étaient déjà sur L’Équipe TV. Après, c’est redescendu. Malheureusement, l’Euro 2022 qu’on a raté nous a enlevé l’occasion de continuer à faire monter la sauce. La Coupe du Monde, ça a été vraiment la référence en termes de médiatisation. Après, tout n’est pas parfait : on voit que notre championnat manque encore de médiatisation, les clubs manquent de visibilité. Tout le monde y travaille, ce n’est pas facile, à la base on est des associations donc il faut continuer de faire monter cette image. Mais via l’équipe de France, le travail est très bien fait. Jérôme et Romain, qui nous ont rejoints, se battent pour faire grandir ce sport parce que je pense qu’on le mérite. On a des valeurs, l’équipe est sérieuse et appliquée. Elle est investie de cette responsabilité de faire grandir ce sport au-delà du terrain.

"Les jours de match de l'équipe de France j'ai 80 ou 90 messages dans le groupe de la famille"

Pour parler de votre carrière, vous avez fait une carrière 100% futsal. Dans votre génération, ce n’était pas très courant. C’était un choix ou un amour de la discipline ?

Ça s’est construit. Moi, j’ai baigné très tôt dans le futsal. Mon grand frère a créé le club de C'Noues. Donc j’ai baigné dedans. Mes premiers matchs de futsal, je les ai vus à 12-13 ans, ça ne se faisait pas beaucoup à l'époque. Dès le début, je voyais les "grands" des quartiers briller en Coupe de France. On a eu des matchs assez cultes chez nous à Villiers sur Marne. Ça m’a tout de suite mis l’appétit pour cette discipline. En parallèle du foot, où je n’aspirais pas à une carrière professionnelle parce que j’estimais que je n’avais pas le niveau. J’ai pu jouer en Régional etc., mais ce n’était pas ma priorité. J’ai eu la chance d’être appelé très tôt en équipe de France Espoir et là j’ai vu qu’au futsal existait aussi au haut niveau. C’était la découverte de tout : les déplacements, l’hymne national, la remise des maillots... Tout ça m’a fait tomber amoureux de ce sport encore plus. J’ai pu y exprimer tout mon potentiel. Je suis amoureux de ce sport, je suis un fervent supporter depuis le début, même quand on n’était pas bons, même quand on était un peu raillés. Je ne dis pas que je pensais que ça allait être ma réalité aujourd’hui, mais j’estime être un ambassadeur de mon sport. J’ai tout donné pour ça. J’ai eu la chance d’avoir une famille qui m’a accompagné. Les jours de match de l'équipe de France, dans le groupe WhatsApp de la famille, quand je finis le match, il y a 80 ou 90 messages. Ça a déjà débriefé le match, attribué les bons et les mauvais points. On est une famille de futsal : les garçons, les neveux, tout le monde est amoureux de ce sport. Même mon père, qui a 83 ans et vit dans une ferme au Maroc, regarde chaque match et m’envoie un compte-rendu. Je ne lui envoie pas de lien, il se débrouille pour trouver quand je joue. Mon père est parti quand j’avais 4 ou 5 ans, mais on est en contact et à chaque fois il m’envoie un message pour me féliciter ou pour me dire que je n’ai pas été bon. C’est vraiment une histoire de famille.

Pourtant, quand vous vous lancez, le futsal n’est pas professionnel. C’est risqué d’un point de vue financier parce qu’on ne pouvait pas en vivre à l’époque.

Risqué pas vraiment, parce que quand j’ai commencé, le championnat n’existait pas. C’était des championnats régionaux et la Coupe de France faisait office de championnat national. J’ai toujours travaillé à côté. Je travaillais pour le club de ma ville, j’avais un contrat d’avenir. Je faisais l’intendance, les demandes de subventions, les réservations de minibus, j’organisais des tournois pour les jeunes... Mon premier emploi, c’était ça. C’était fou de se dire que je vivais déjà du futsal. C’était un petit contrat, j’avais 18 ans, j’étais encore chez mes parents. Après, quand j’ai commencé à jouer en championnat de France, que ce soit au Kremlin-Bicêtre ou à Arcueil, on s’entraînait le soir après le travail. On perdait de l’argent si on faisait les comptes : l'essence, les aller-retour, le repas le samedi midi avant le match... Mais je ne calculais pas ça. Je jouais en championnat de France. Je me rappelle quand j'allais en équipe de France, je ratais le lycée. Les profs ne comprenaient pas, ils me disaient : "Je ne connais pas ce sport, qu’est-ce que tu racontes ?" Je faisais mon bonhomme de chemin. J’avais un copain, Ima, à qui je rends hommage et qui m’a soutenu. On était ensemble au lycée, on a grandi dans la même cité, et il disait aux profs : "Non, non, il n’est pas là, il est en équipe de France, il revient dans 10 jours". C’était vraiment marrant.

Mais vous avez dû compenser jusqu’à récemment en travaillant en dehors ?

C’est sûr que jusqu’en 2018-2019, j’ai dû travailler à côté. C’était la réalité de tout le monde. On s’entraînait le soir. Le futsal c'était un hobby, moi j'en ai fait une passion absolue. Jusqu'à l’Euro 2018, c’était la bascule : je ne travaillais pas mais c’était très précaire. J’étais au RSA à cette époque-là, j’avais un enfant et une femme, on galérait. C’est tous ces efforts qui ont payé. Je n'ai vraiment aucun regret, j’ai apprécié chaque moment de mon parcours et de ma vie de joueur de futsal.

Aujourd’hui, vous avez un retour sur investissement, c’est sympa.

Complètement. J’ai eu la chance d’être entraîné par le meilleur entraîneur du monde, Velasco, qui est maintenant à la sélection espagnole, de jouer avec Ricardinho, Carlos Ortiz, des légendes. Si je n’avais pas fait ces choix dans mon parcours, je n’aurais pas vécu tout ça. En termes de salaires et de retour sur investissement, je suis en train de récupérer ce que je n’ai pas eu avant, je pense. Moi je crois en Dieu et il faut donner pour recevoir. C’est le cas. Même si je n’avais pas reçu, je n’aurais rien à regretter non plus.

"Je ne suis pas Pippo Inzaghi, je préfère Karim Benzema"

En parlant de donner pour recevoir : vous êtes le meilleur buteur de l’histoire de l’équipe de France. Mais si on regarde le classement des passeurs sur l’Euro, on voit que vous aimez aussi la passe. Comment structurez-vous votre jeu ? Vous n’êtes pas obsédé par le but ?

Je ne suis pas obsédé par le but, les seules fois où je l'ai été c'est là que j'ai le moins marqué. J'ai toujours été attiré par le but, mais j'ai toujours eu l’équipe en tête. Ça ne m’a jamais empêché de faire une passe pour quelqu'un de mieux placé. C’est important de respecter le jeu si tu veux gagner. Et puis, si tu veux que les autres te fassent la passe, il faut les servir en retour. S’ils ne le font pas, tant pis pour eux. Mais je ne suis pas Pippo Inzaghi, je préfère Karim Benzema. S'il faut donner, il faut donner. S’il faut marquer, il faut marquer. Après, bien sûr qu'il m'est arrivé de tirer alors qu'il y avait mieux placé, et ça m'arrivera encore. Mais si une passe est claire et que quelqu’un a plus de chances de marquer pour l’équipe, je la donne. J'ai toujours fonctionné comme ça et ça me réussit. J’ai de la chance de jouer avec des joueurs qui me font énormément de passes, donc je donne en retour. J’appelle ça la "baraka". En équipe de France, que ce soit Souheil Mouhoudine, Sid Ahmed Belhaj ou tous les autres, dès qu’ils peuvent me la donner, ils le font. Je sais qu’ils sont contents pour moi, je le ressens. C’est la moindre des choses de rendre la pareille.

Le fait d’être le meilleur buteur de l’histoire et d’être toujours en compétition, est-ce que ça vous rajoute une pression ?

On me le rappelle souvent. Je sais que ça va venir, le cap des 100 buts avec la sélection. Sauf blessure bien sûr. Ça viendra quand ça viendra, il n’y a pas de pression. C’est prestigieux, donc c’est normal qu’on me le rappelle. On me présente souvent par cet aspect, ce n’est pas quelque chose qui me déplaît, j’en suis fier. Mais non, pas de pression particulière. Le coach m’a fixé comme objectif de passer ce cap sur cet Euro, je trahis peut-être un secret, mais je lui ai dit : "Si je marque zéro but et qu’on gagne l’Euro, je signe tout de suite". J’ai réussi à avancer, je suis content, mais ça viendra quand ça viendra. J’en ai mis 95, les plus durs ne sont pas les cinq qui arrivent.

Vous parlez du cap des 100 buts même si je ne vous en ai pas parlé... 

C'est un lapsus. Honnêtement aujourd'hui on me parle plus de ça que du titre de meilleur buteur de l'histoire. 

Le but c'est d'atteindre ce palier à l'Euro donc ?

Non, franchement, j'ai dit ça au coach pour lui faire plaisir, mais moi je veux gagner. Si on gagne contre l’Ukraine, je voudrais gagner contre le prochain adversaire. On arrive au prime de notre génération avec l’apport des plus jeunes, les cadres qui sont encore en forme, et le staff qui, dès le premier jour, nous a rabâché "Euro 2026". La première fois que Raphaël Reynaud m'a appelé en 2021, on parlait déjà de 2026.

Il y a une pression de la FFF vis-à-vis de cet Euro, plus que pour la Coupe du Monde ?

Je ne pense pas que ce soit de la pression, c’est un fort soutien. Le président nous a répété plusieurs fois ce qu’il voulait avoir comme résultat minimum. On l’a bien entendu. Je ne sais pas s’il l’a dit à la presse donc je ne veux pas trahir de secret. Il faudra aller lui demander ! Mais on a des objectifs assez élevés qui sont en phase avec le niveau actuel de l’équipe.

"Mon avenir ? Je n’ai pas pris de décision. Si on gagne, j'en prendrai peut-être une."

Vous dites qu’il ne vous reste plus forcément beaucoup de compétitions. Cet Euro pourrait être votre dernière avec les Bleus ?

Je ne sais pas du tout. Je serai en fin de contrat avec Laval en 2028, ça correspond à la Coupe du Monde. Je n’ai pas pris de décision. Si on gagne, j'en prendrai peut-être une. Pour l’instant, je n’ai pas prévu d’arrêter. Je ne me vois pas arrêter ma carrière dans trois matchs. On a eu une discussion avec le staff et on sait très bien où on veut aller et où on veut finir ensemble.

La Fédération pousse pour que le futsal soit aux JO. Vous pensez pousser jusque-là ?

Par contre, ce que je peux dire, c’est que je ne serai pas aux JO en tant que joueur. S’ils ont besoin de moi en tant qu’observateur ou à un autre poste, ce serait avec grand plaisir. En 2030, j’aurai 42 ans. Ma femme ne sera pas d’accord ! C’est beaucoup trop. Je me suis donné encore deux ans et demi en club, et ce sera largement suffisant. Je remercierai tout le monde et ça s’arrêtera en 2028.

Ce serait un regret de ne pas avoir fait les JO ?

Non, pas du tout. Au contraire, ce sera une fierté de se dire qu'en ayant commencé en 2013, alors qu’on ne passait même pas le tour préliminaire, on a fini par emmener le futsal aux JO. Ce sera le travail de toutes les fédérations, mais j’aurai participé à mon tout petit pourcentage et ce sera très bien comme ça. J’espère que les plus jeunes en profiteront. Nous on a bénéficié du travail des plus anciens qui n'ont pas fait de compétitions, que des tours préliminaires. Dieu accorde à chacun ce qu’il doit lui accorder et je suis très content de ce que j’ai reçu. Si la fin doit être à la Coupe du Monde 2028, ce sera un honneur.

Et comment imaginez-vous l’après ? Vous faites une formation de manager de club ?

Cette formation m’apporte plus de questions que de certitudes ! J’avais déjà passé mon BEF Futsal en 2021, donc j’ai la possibilité d’entraîner en première division française. J’ai toujours été focalisé sur la reconversion. Je ne sais pas encore comment je l’imagine. Cette formation est extrêmement prestigieuse, j’y apprends énormément sur l’administratif, l’événementiel, le droit... Je monte en compétences. À côté de ça, j’ai un organisme de formation à Laval, axé sur le sport et l’insertion. Je suis très attaché à ces valeurs. Je suis un enfant des associations et des maisons de quartier, on est une famille de militants, donc le social est primordial. J'ai la chance parce que j'aurais le choix, mais je ne sais pas encore exactement ce que j’ai envie de faire.

Plutôt dans le futsal ?

Oui, pour pouvoir continuer modestement de faire grandir cette discipline. Que ce soit avec la Fédération, en club, ou même de mon côté, pour aider ceux qui en ont besoin. Je veux continuer de me construire en tant que personne et de me former.