Pourquoi les supporters du Rayo Vallecano sont-ils en conflit ouvert avec leur président ?

Pourquoi les supporters du Rayo Vallecano sont-ils en conflit ouvert avec leur président ?
Pourquoi les supporters du Rayo Vallecano sont-ils en conflit ouvert avec leur président ?Credit: Luciano Lima / Gonzales Photo / Profimedia

Si certains supporters du Racing Club de Strasbourg affichent une vraie hostilité à la multipropriété et à BlueCo, consortium également propriétaire de Chelsea, qui a racheté le club en juin 2023, les supporters du Rayo Vallecano eux s'opposent aussi à leur direction et particulièrement à Martín Presa, président du club depuis 2011.

Pour comprendre pourquoi le conflit entre les supporters du Rayo Vallecano et leur président Raúl Martín Presa est aussi intense, il faut d'abord comprendre ce qu'est Vallecas. Ce quartier populaire du sud-est de Madrid est l'un des rares endroits de la capitale où le Parti Populaire (droite conservatrice) n'a jamais remporté la moindre élection. C'est un club à part en Espagne : le Rayo Vallecano ne doit pas sa renommée à ses succès sportifs, mais à ses supporters ; à base d'identité ouvrière et d'antifascisme, ils se portent garants que le club soit à l'image de son quartier, l'un des plus populaires de Madrid.

Les Bukaneros, groupe ultra antifasciste fondé en 1992, en sont le symbole le plus visible. Leur nom vient d'une tradition locale : les habitants de Vallecas se revendiquent d'un "port" imaginaire, à plus de 300 kilomètres de la mer, en référence à une bataille navale annuelle à coups de jets d'eau organisée chaque 14 juillet depuis 1981. Ce folklore bon enfant cache une identité politique très affirmée. Mettre en face de ces supporters un président aux antipodes de leurs valeurs, c'était allumer une mèche sur un baril de poudre.

L'arrivée de Presa : un rachat dur à avaler

En mai 2011, Raúl Martín Presa, homme d'affaires madrilène né en 1977, rachète 98,6 % des parts du Rayo Vallecano à José María Ruiz-Mateos. Le club était alors valorisé entre 50 et 70 millions d'euros, mais écrasé par les dettes. Des sources estiment qu'il l'a acquis pour une somme comprise entre 500 et 1 000 euros. Le club dépose le bilan quelques semaines plus tard. Presa se présente alors comme un sauveur. Les supporters restent méfiants.

En 2015, dans l'optique de développer le Rayo Vallecano comme une marque internationale, Presa s'essaie à la multipropriété avec l'acquisition d'une franchise de la NASL, ancienne ligue américaine de football aujourd'hui disparue, basée à Oklahoma City, baptisée "Rayo OKC". L'expérience tourne court, mais cimente l'antagonisme entre un adepte du football-business et des supporters qui rejettent ces travers. Pour une afición viscéralement attachée à son quartier et à une vision populaire du football, voir leur club transformé en franchise exportable à l'autre bout du monde est une trahison fondatrice. Cet épisode marque le début de la fin. Une "trahison" qui finit par réduire à néant le peu de confiance que les supporters avaient en leur président.

L'affaire Zozulya : l'identité du club en jeu

Le conflit entre Presa et ses supporters prend une nouvelle dimension en janvier 2017 avec le prêt de Roman Zozulya, attaquant ukrainien du Real Betis. Les Bukaneros constituent un dossier à charge démontrant que l'Ukrainien soutient des milices néo-nazies, comme le Bataillon Azov, actives dans la guerre du Donbass. À peine arrivé à Vallecas, le joueur n'a même pas eu le temps d'enfiler ses crampons qu'il fait demi-tour devant l'hostilité des supporters.

L'histoire ne s'arrête pas là. Le 15 décembre 2019, alors que Zozulya revient à Vallecas avec le maillot d'Albacete, le joueur se fait copieusement insulter par les tribunes. Ses coéquipiers, par solidarité, refusent de revenir sur le terrain à la mi-temps, et l'arbitre interrompt la partie : il s'agira du premier match de Liga arrêté pour "racisme". Le Rayo écope d'une amende de 18 000 euros. Sans surprise, Raúl Martín Presa choisit son camp en condamnant publiquement les ultras de son club, les Bukaneros, avec qui il est en guerre depuis de nombreuses années. Pour la direction, les supporters sont le problème. Pour les supporters, c'est la direction qui a trahi l'âme du club.

Le stade de Vox : la provocation de trop

Presa reproche aux supporters, principalement aux Bukaneros, de nuire aux intérêts du club. Pas à une provocation près, il invite les figures du parti d'extrême-droite Vox, Santiago Abascal et Rocío Monasterio, dans la loge présidentielle. C'est en plein confinement, lors d'un match à huis clos ; donc sans supporters. Le lendemain, des fans se réunissent devant l'Estadio de Vallecas pour le "désinfecter" symboliquement. Dans un communiqué de la Plataforma ADRV, Raúl Martín Presa se fait alors traiter d'"idiot utile du fascisme".

La photo de Presa tenant le maillot du Rayo aux côtés du leader de Vox fait le tour de l'Espagne. Pour une afición antifasciste, c'est une insulte directe à l'identité même du club.

La guerre du quotidien : abonnements, sécurité, répression

Au-delà des coups d'éclat, Presa mène une politique au quotidien que les supporters vivent comme une répression systématique. Hausse du prix des abonnements, prohibition du matériel des Bukaneros, Raúl Martín Presa n'a pas lésiné sur les mesures antisociales et répressives. Il n'hésite pas à instrumentaliser les débordements pour marginaliser les franges les plus combatives.

Lors d'un match capital pour le maintien face à Mallorca en 2022, les supporters sont restés bloqués aux portes du stade, fouillés plus que jamais, la procédure ralentissant délibérément leur entrée. Aucun drapeau, écharpe ou vêtement portant la marque des Bukaneros n'était autorisé, si bien que certains ont dû entrer "à moitié nus" dans le froid de février pour pouvoir voir leur équipe. Une atmosphère de siège dans leur propre stade. Le club a nié avoir délibérément cherché à empêcher l'accès des supporters les plus fervents à la fin du match, précisément cette semaine-là, affirmant que cette décision relevait de la sécurité du stade. 

L'équipe féminine : du sabordage à l'ignominie

La gestion de Raúl Martín Presa à l'égard de la section féminine du Rayo constitue l'un des chapitres les plus sombres de sa présidence. La première attaque sournoise contre la section féminine se traduit par des mesures d'austérité budgétaire qui provoquent fin 2020 des retards conséquents dans le versement des salaires. Un nouveau cap dans cette entreprise de sabordage est franchi un an plus tard, quand la direction stoppe le paiement du loyer des joueuses, les mettant en difficulté vis-à-vis de leurs bailleurs. Les créneaux de salle de sport et le kiné sont également supprimés, jugés comme des dépenses inutiles.

Le coup de grâce survient en janvier 2022 : Presa nomme Carlos Santiso entraîneur de l'équipe féminine alors que des enregistrements audio WhatsApp avaient fuité, dans lesquels celui-ci plaisantait avec son staff sur le viol collectif d'une joueuse, en référence à une affaire d'agression sexuelle sur une mineure de 15 ans à Arandina CF. Face au tollé général -la joueuse du Barça Alexia Putellas, la gardienne de l'Atlético Hedvig Lindahl, le syndicat des joueuses FUTPRO, le président du Conseil supérieur des sports, et tous les partis politiques madrilènes (à l'exception de Vox) condamnent publiquement la décision- Presa campe sur ses positions. Il déclare : "Nous engageons des professionnels, pas des personnes." 

Santiso présente des excuses publiques et est maintenu dans ses fonctions. Son équipe ne collecte que 5 points en 10 matchs avant la relégation. Le dimanche 17 avril 2022, devant un maigre public de 70 spectateurs, les 19 saisons consécutives du Rayo Femenino en première division prennent fin. L'équipe, totalement abandonnée à son sort par le dirigeant, a été reléguée il y a deux semaines en quatrième division, dix ans après ses participations en Ligue des champions, avec trois descentes en quatre saisons.

La crise du stade : symbole d'une gestion catastrophique

La saison 2025-2026 marque un nouveau sommet dans la crise. Malgré un bon début de saison et une qualification pour la Ligue des Conférence, une première épopée européenne en plus de vingt ans, Presa reste engagé dans un bras de fer avec LaLiga et les supporters, après des années de mauvaise gestion et de sous-investissement dans leur stade.

La rencontre contre l'Atlético de Madrid a dû être délocalisée à l'Estadio de Butarque, antre du CD Leganés, à cause de l'état catastrophique de la pelouse de Vallecas, jugée impraticable, une pelouse "même pas digne d'un niveau régional", dénoncée par les joueurs eux-mêmes.

La réaction des supporters est sans ambiguïté. Les Bukaneros appellent à boycotter le match contre l'Atlético : "Supporter du Rayo, aller à Leganés crée un dangereux précédent permettant à Presa de justifier un départ du Rayo Vallecano hors du quartier. Ne prends pas ton billet." Le match est boycotté par près de 75 % des abonnés.

Le moment le plus marquant survient lors du match contre l'Athletic Club : à la 13e minute, des milliers de pancartes "SOS" aux couleurs du club envahissent les tribunes pour symboliser le danger que court le club. Cette action coordonnée n'est pas un incident isolé, mais l'énième manifestation d'épuisement d'une afición à bout.

Ni billetterie en ligne, ni boutique : un club "à l'ancienne"

Dans un football où même les plus modestes clubs professionnels proposent l'achat de billets en quelques clics, le Rayo Vallecano fait figure d'anomalie absolue. Le club madrilène est le seul de Liga à ne toujours pas disposer de vente en ligne sur son site web, ce qui nuit à l'expansion de sa marque. La conséquence directe est bien connue des rayistas : toutes les deux semaines, la Calle Payaso Fofó, la rue longeant le stade, est le théâtre de longues queues aux guichets pour tenter de décrocher un billet.

Cette absurdité atteint un niveau kafkaïen lors des grands rendez-vous. Pour la demi-finale de Ligue Conférence contre Strasbourg ce match du 30 avril à Vallecas, potentiellement le plus important de l'histoire du club, à trois jours de la rencontre, les billets n'étaient toujours pas en vente en début de matinée. Des centaines de supporters ont pourtant commencé à faire la queue dès le lundi matin aux guichets du stade, sans même savoir à quelle heure les tickets allaient être mis en vente.

Quand les tarifs ont finalement été annoncés dans l'après-midi, une deuxième vague d'indignation a déferlé : la place la moins chère coûtait 50 euros en virage, les latérales et préférences oscillant entre 60 et 125 euros, soit plus cher que les 20 euros payés par les supporters strasbourgeois, dont le tarif est plafonné par l'UEFA. Le journaliste Carlos Sánchez Blas résume l'état d'esprit général : "Les billets ne sont pas en vente. On ne sait pas combien ils vont coûter. Des dizaines de supporters font la queue aux guichets. Le propriétaire veut les mettre en vente le vendredi. C'est délirant. Ce qui se passe dans ce club est indescriptible. Quelle ruine sociale."

Le déménagement : la ligne rouge

La dernière bataille en date est peut-être la plus existentielle. Presa insiste sur le fait que le Rayo Vallecano a l'obligation de déménager dans un nouveau stade, estimant que c'est la seule option réaliste. Ce point de vue n'est pas partagé par une grande partie des supporters, qui veulent rester dans leur stade historique et affirment que des améliorations sont possibles. Pour les Rayistas, quitter l'Estadio de Vallecas, c'est quitter Vallecas — c'est-à-dire cesser d'exister en tant que club populaire de quartier.

Ce qui rend ce conflit unique dans le football européen, c'est que, chose rare dans le football moderne, l'effectif a pris position et fait front commun avec les supporters. Douches froides, délocalisations des entraînements, retards de salaires évoqués dans les médias : les joueurs partagent la même désillusion.

Le conflit entre les fans du Rayo et Presa exprime une tension plus profonde entre propriété privée et propriété d'usage des clubs. "Le Rayo c'est nous !" répètent en chœur les supporters. D'un côté, un actionnaire qui possède légalement les parts d'une société commerciale. De l'autre, une communauté qui considère que le club lui appartient moralement, historiquement, culturellement.

Depuis plus de dix ans, chaque match à domicile est ponctué du même chant scandé face à la loge présidentielle : "Presa, vete ya !" (Presa, pars maintenant, en français). Il écoute. Il reste. Et la guerre continue.