Interview Flashscore - Lassina Traoré : "Je me sens ukrainien comme mes coéquipiers avec qui j'ai tout vécu"

Interview Flashscore - Lassina Traoré : "Je me sens ukrainien comme mes coéquipiers avec qui j'ai tout vécu"
Interview Flashscore - Lassina Traoré : "Je me sens ukrainien comme mes coéquipiers avec qui j'ai tout vécu"Shakhtar

Il chante l'hymne national, connaît les plats locaux et rassure les nouvelles recrues brésiliennes sur la guerre en Ukraine... À quelques mois de la fin de son contrat avec le Shakhtar et après y avoir passé 5 ans, Lassina Traoré revient sur son lien unique avec l'Ukraine, sa "deuxième maison". Avant d'affronter le Lech Poznan en 8es de finale retour de Ligue Conférence, l'attaquant international burkinabé se confie sur son rôle de grand frère et de taulier indispensable dans un vestiaire où les traducteurs s'activent autant que les joueurs sur le terrain.

Comment ça va ? C'est toujours aussi compliqué de quitter l'Ukraine pour rejoindre la Pologne ?

On est arrivé en Pologne hier soir. On s’est reposés aujourd’hui et on reprend l’entraînement demain (mercredi). Le voyage est toujours aussi compliqué parce qu'on doit tout faire par bus et à la frontière, on a des temps d'attente un peu plus longs, donc c'est un peu plus compliqué.

À l'aller, c'est Arda Turan qui disait que vous aviez dû attendre 5-6 heures au poste frontière, là ça a été ?

Hier on a attendu 3 ou 4 heures à la frontière pour arriver en Pologne. C’était compliqué. Mais on a l’habitude, nous les anciens. Ce sont des longues distances, mais on s’habitue, on fait des jeux dans le bus, on regarde des films, des séries, pour faire passer le temps. Mais on reste positifs parce qu'on a un but en tête, c'est de gagner les matchs. Le reste, ce sont des choses en-dehors du football, ça se gère.

Est-ce que vos adversaires se rendent compte que c'est plus compliqué pour vous de jouer ces matchs de Coupe d'Europe?

Je ne pense pas qu'ils se rendent assez compte de la difficulté. Mais je me dis que nos adversaires en Ukraine, eux ils savent. Ils savent parce qu'ils sont là-bas, ils savent comment c'est difficile de voyager. Et surtout pour nous qui jouons en Coupe d'Europe, c'est encore plus compliqué. Le désavantage, c'est plus côté stade en Coupe d'Europe, parce qu'on ne joue pas chez nous. On a toujours un désavantage avec les supporters, mais c’est comme ça.

Vous allez jouer une équipe polonaise en Pologne…

C'est vrai que jouer une équipe polonaise en Pologne, dans une autre ville… C’est quelque chose de spécial. On va voir comment ils vont se déplacer, on va voir ce que les gens de Cracovie vont nous donner comme surprise. On attend de voir parce que j'ai entendu dire aussi que les supporters de Cracovie et Poznan ne s'entendent pas. Donc peut-être que la rivalité fait qu’ils seront pour le Shakhtar. C'est comme si Marseille jouait à Paris.

Là, à l'aller, vous avez gagné 3-1. Et pourtant, si on regarde les pronostics, ils disaient que c'était plutôt le Lech Poznan qui allait s'imposer. Comment avez-vous réussi, vous, à déjouer les pronostics ?

Je ne sais pas qui a fait les pronostics, mais je pense que si on prend tout en compte, normalement, c'est le Shakhtar qui devait l'être, parce qu'on a fini dans le top 8 et aussi on a plus d'expérience côté Coupe d'Europe. Même si c'est une belle équipe, championne l'année dernière de Pologne qu'on respecte beaucoup. On a abordé le match comme ce que le coach nous a dit, on a préparé, on a regardé l'adversaire et puis on a appuyé sur les points faibles.

À quoi vous attendez-vous pour le match retour ?

Pression, beaucoup de pression parce qu'ils vont venir avec une envie. On doit pouvoir la gérer et aussi continuer à jouer notre football, essayer de gagner parce que dans le football d'aujourd'hui, pour garder un score c'est assez difficile. Donc il faut essayer de gagner.

"Arda Turan est un coach un peu fou, mais je l'adore"

Vous êtes le dernier club ukrainien encore en lice en Coupe d’Europe. Est-ce que c'est une responsabilité supplémentaire ?

Oui. Presque chaque année, le Shakhtar reste toujours le dernier club ukrainien en Coupe d'Europe et on ramène beaucoup de points UEFA à l’Ukraine. C'est toujours le même objectif : ramener des points pour que l'indice monte et que le champion puisse se qualifier directement en Ligue des Champions.

Comment est le Shakhtar de 2026 ? Parce que ça fait cinq saisons maintenant que tu es là et l'équipe a beaucoup changé.

C'est une équipe avec beaucoup de mélange parce qu'il y a assez de jeunes, très jeunes même je dirais, et quelques joueurs d’expérience qui sont là depuis très longtemps. C'est un mélange qui fait du bien. Le groupe vit bien avec tout le staff. C'est un nouveau staff aussi, donc on apprend à se connaître, on apprend à vivre une nouvelle vie ensemble.

Et toi tu es un des rares qui parle français ? Comment tu t'intègres au reste du groupe ?

Normalement on est trois. Il y en a un qui a joué à l'OGC Nice (Marlon Santos), sa langue c'est le brésilien mais il parle un peu le français, et il y a un Tunisien avec moi (Alaa Ghram). Mais normalement on essaie de parler en anglais. Tout le monde, les Ukrainiens, les Brésiliens, on essaye de se comprendre en anglais parce que l'anglais c'est difficile pour eux aussi. J'essaie de pousser un peu tout le monde pour qu'ils parlent en anglais. Le coach parle en anglais mais il y a des traducteurs en anglais et en portugais. À l’entraînement, il y a beaucoup de monde qui parle parce qu'il y a les traducteurs plus le coach.

Lassina Traoré célébrant son triplé face au Karpaty Lviv avec son capitaine Mykola Matviyenko
Lassina Traoré célébrant son triplé face au Karpaty Lviv avec son capitaine Mykola MatviyenkoShakhtar

Et c'est comment de jouer sous Arda Turan ? Il est comment le coach Arda Turan ?

Je pense que c'était un joueur magnifique. C'est un coach un peu fou, mais je l'adore. Je l'adore parce qu'il a cette énergie qui pousse l'équipe, il a cette communication aussi qui galvanise tout ça. C'est un super coach qui fait son boulot.

Qu'est-ce qu'il vous demande principalement ?

Je pense que c'est un adepte du jeu direct. C'est le football d'aujourd'hui qu'il demande. Parce qu'il a joué un autre football, il a joué du temps du tiki-taka avec Pep Guardiola, avec Luis Enrique… Donc lui, il essaie d'adapter son passé au temps d'aujourd'hui pour faire sortir un football un peu plus direct, un peu plus cohérent avec le football actuel. Je pense qu'il fait un mélange de Diego Simeone et Luis Enrique.

Et toi, ça te correspond plutôt bien ?

Oui, moi ça me va. Ça me va tant que l'idée est claire, tant que ça joue au foot et qu'on a la possession de balle, c’est tout ce qui compte.

Lui le coach voulait jouer plutôt ce 8es de finale retour en Turquie pour ne pas avoir à jouer en Pologne ? Il vous en a parlé ?

On a été au courant de la demande, mais on n’a pas eu de suite. On espérait vraiment qu'on puisse jouer en Turquie pour avoir les fans d'Arda Turan et les fans de Galatasaray pourquoi pas, venir nous supporter. Ça nous aurait aidé puis ça aurait donné un peu plus de trajet aux joueurs de Poznan aussi… Mais l’UEFA n’a pas voulu parce qu'on a joué toute la phase de groupe ici, donc on va continuer ici.

"On représente le combat que mène l'Ukraine"

Depuis le début de la guerre en Ukraine, vous jouez dans un stade différent chaque saison, voire pays différent parce que la saison passée vous étiez en Allemagne. Comment c’est de jouer ses matchs "à domicile" sans être jamais vraiment chez vous ?

C’est compliqué mais on s’adapte. Parce que le Shakhtar ne joue plus chez lui depuis près 12 ans, ce n’est pas seulement que depuis l’invasion russe de 2022. Le Shakhtar joue hors de Donetsk depuis 2014 et la guerre du Donbas. Donc même en championnat, on joue tous les matchs à l’extérieur parce qu’on ne joue pas dans notre ville. On joue soit à Lviv, soit à Kyiv, ce qui n'est pas notre ville. À chaque fois on se retrouve en infériorité côté supporters, mais on a fini par s'habituer aussi, on essaie de compenser avec notre talent.

À Hambourg, il y avait pas mal de supporters du Shakhtar qui venaient. Est-ce que c'est pareil à Poznan ?

Oui, partout en Pologne on a assez de supporters quand même. Même le match passé à Poznan, il y avait beaucoup de supporters car avec la guerre, plein de gens sont venus se réfugier en Pologne, en Allemagne ou aux Pays-Bas. Donc quand le Shakhtar joue, ils se retrouvent tous autour du drapeau ukrainien pour nous soutenir. À la fin du match, on essaie de signer des autographes. Certains viennent à l'hôtel aussi, on essaie de prendre des photos, de discuter.

Vous avez un rôle social aussi finalement, en étant le Shakhtar en Coupe d'Europe ?

Exactement. On a le rôle de représenter l'Ukraine, la force de l'Ukraine, le combat que l'Ukraine mène, et d'envoyer des messages pour dire que malgré la guerre, que ce soit sportivement ou économiquement, l'Ukraine va se débrouiller et continuer de se battre.

Et toi-même, si tu n'es pas Ukrainien, c'est un message qui te touche ?

Exactement. C'est un message qu'on doit porter toute la vie parce que la résilience c’est quelque chose que tu dois avoir en toi toute ta vie, que tu dois enseigner à tes enfants parce que la vie n'est pas simple. Il faut être résilient pour continuer à se battre.

"Si on se qualifie pour la suite, on a plus d'opportunités pour voir nos familles"

Au début de la guerre, vous viviez beaucoup dans des hôtels, quasiment tout le temps ensemble, sans trop de temps en famille. C'est toujours comme ça aujourd'hui ?

Ouais, jusqu'à présent, on est tout le temps à l'hôtel. On n’a pas le temps de voir la famille, c'est assez compliqué. Surtout ceux qui ont de la famille hors de l'Ukraine. Mais bon, c'est comme ça depuis le début de la guerre. Moi, ma famille vit à Paris. Dès qu'on a des jours off, ou en trêves internationales, j’essaie d'aller les voir.

Ce n’est pas trop dur de vivre loin de tes proches comme ça ?

C'est très dur, surtout avec la naissance de mon enfant. Le voir grandir loin de moi c'est compliqué, mais c'est ça aussi la vie de footballeur. Même si j'étais là-bas avec lui, j'allais passer moins de temps avec le programme, les matchs, les voyages... À la fin tu ne te retrouves peut-être qu'une seule journée complète par semaine à la maison.

On a l'impression en regardant vos stories que le club essaie de vous laisser rentrer 3-4 jours quand vous avez des jours off.

Oui, c'est ça. Ils essaient d'aménager parce qu'ils comprennent. Et eux aussi vivent la même situation. Le coach Arda et le staff, ils sont venus ici sans leurs familles, elles sont restées en Turquie. Donc si on a 2-3 jours off, chacun essaie de rejoindre sa famille pour mettre son esprit à zéro et revenir chercher de l'énergie, parce que ce n'est pas simple.

Est-ce que la Coupe d'Europe c'est toujours spécial ? Tu disais en 2022 que tu voyais tes proches lors des matchs de Coupe d’Europe et que ça aidait à se motiver. Tu les vois toujours en Coupe d'Europe ?

C'est ça. À chaque fois qu’on va en Pologne, en Allemagne, aux Pays-Bas ou en Espagne, c’est toujours la même chose : la Coupe d'Europe c'est le moment de profiter de la famille, de les voir. Et aussi pour qu'ils puissent voir nos matchs, parce qu'en Ukraine ils ne peuvent pas venir voir les matchs. C’est le moment pour eux de voir leur enfant, leur mari ou leur frère en live. Ce sont eux qui font le déplacement à chaque fois, que ce soit à Varsovie, Cracovie ou Poznan. On s'est vus aujourd'hui, demain aussi en veille de match, et le soir après le match on aura le temps de se voir.

Ça donne un supplément d'âme quand on est joueur...

C'est ça, exactement. Ça donne plus d'énergie pour se battre. Sachant que la famille est là, on veut continuer à avancer car si on se qualifie pour la suite, on a plus d'opportunités de se voir encore. À chaque match, il faut tout donner pour être là au prochain.

Et tu n'envisages pas que tes proches viennent vivre en Ukraine ?

Avec mon enfant c'est compliqué. On voyage beaucoup, donc souvent on se retrouverait hors de l'Ukraine alors qu'ils seraient là-bas. Il vaut mieux qu’ils soient à l'abri, avoir la tête tranquille et savoir que dès que tu as un jour off, tu peux les rejoindre.

Tu arrives quand même à suivre ton enfant qui grandit ?

J'arrive à suivre. Ma femme m'aide beaucoup. Dès que j'ai quelques jours, à Noël ou autre, j'essaie d'être là et d'en profiter au maximum. On essaie de gérer, ça se passe bien.

"L'objectif c'est minimum les demi-finale de la Ligue Conférence"

Contre Poznan au match aller, tu n'avais pas joué. Mais tu as pu voir tes proches, ça compense le fait de ne pas jouer ?

C'est ça, c'est le côté positif. Le coach a préparé son match, ça s'est bien passé, donc il n'y a pas de soucis que je joue ou pas. Le match suivant j'ai joué 80 minutes. Pour jeudi, ça dépendra de la configuration. On a d'autres attaquants avec d'autres profils. Si le coach a besoin de moi, il me fera entrer. Évidemment que chaque joueur a envie de jouer mais l'important c'est que l'équipe gagne. Si le coach voit que pour ce match il n'a pas besoin de moi, il n'y a pas de souci.

Cet hiver tu étais blessé avant la CAN. Tu es revenu fin février et tu as mis un triplé en 26 minutes ! Tu te sens pleinement de retour ?

Ouais. Après la blessure, j’avais comme objectif de jouer la CAN. Je n'étais pas à 100% mais je suis allé à la CAN jouer quelques bouts de matchs. J'ai continué la préparation à la trêve hivernale et je me sentais bien. J’étais à 100%. J’étais sur le banc, le coach a vu qu'il avait besoin de moi, il m'a fait rentrer et ça s'est bien passé. J'enchaîne les matchs, je suis en forme. C'est positif.

C'est comment de marquer un triplé quand on n'a pas joué depuis longtemps ?

Ça fait toujours du bien pour un attaquant. Ça donne de la confiance et de l’énergie. Ça montre aussi que je suis toujours là pour mes coéquipiers et que je suis toujours prêt à pousser. Je suis en forme, tout est ouvert pour cette deuxième partie de saison. L'objectif est d'aider le club à remporter le championnat et d'aller au minimum en demi-finale de la Ligue Conférence.

Comment vis-tu la concurrence avec les Brésiliens ? Il y en a beaucoup qui sont arrivés au poste d'avant-centre.

Je ne le vois pas comme une concurrence en tant que telle, mais plus une opportunité pour apprendre. Ce sont des jeunes qui arrivent du Brésil, il faut les aider à s'adapter et à découvrir le football européen. Je ne vois pas ça comme une concurrence mais comme une opportunité pour ces petits frères, de continuer à écrire mon histoire avec ce club. Le plus important c'est de remporter des trophées, comme on l'a presque toujours fait depuis que je suis ici, que ça soit avec les Brésiliens ou pas.

"La guerre, on finit par faire avec, pas par s’habituer"

Le retour des Brésiliens montre que le Shakhtar redevient le Shakhtar, alors qu'ils étaient tous partis au début de la guerre.

C'est ça. Le club redevient attirant après un moment un peu plus compliqué. Certains sont restés, dont moi qui suis resté, donc j'étais en contact avec les Brésiliens qui étaient partis. J'ai essayé de les convaincre de revenir en leur disant que tout se passait bien, ils ont eu confiance en ce que je leur ai dit. Ils sont revenus, et ça a poussé les nouveaux jeunes à signer aussi en voyant leurs compatriotes ici.

Qu'est-ce que tu leur as dit pour les convaincre par rapport à la guerre ?

On était ensemble ici avant la guerre et ils sont partis quand la guerre a commencé. Je leur ai dit la vérité, j’essayais de leur expliquer comment ça se passait, mais on est à Lviv, proche de la Pologne, il n'y a pas trop de problèmes. C'est surtout les voyages qui sont compliqués. Ils ont jugé bon de revenir. D’autres ne sont pas revenus mais dès que certains sont revenus ça a amené des plus jeunes.

Comment ça se passe au quotidien ? Il y a souvent des coupures d'électricité ces derniers temps.

C'est compliqué. Surtout les jours de match quand les sirènes retentissent. Il faut stopper le match et attendre qu'elles s’éteignent pour reprendre. Pour l'électricité, c'est plus dur pour le peuple, nous à l'hôtel, on ne vit pas trop ça.

Tu arrives à t’habituer ?

On finit par faire avec, pas par s’habituer. Ce n'est simple nulle part dans le monde actuellement, que ce soit en Ukraine ou en Afrique. On est obligés de s’adapter à toutes les situations.

Est-ce que tu as encore peur ?

Non, je n'ai pas peur. Ça se passe bien. Après la première année de la guerre, je n’ai plus eu peur. Entre les informations et la réalité, c'est un peu différent. Les réseaux sociaux amplifient beaucoup les choses et ça fait plus peur que si tu es dans le feu de l'action. Les combats se passent à l'est et nous sommes à l’ouest.

Tu arrives à rassurer tes proches ?

Au début, c'était dur. Dès qu'ils voyaient une info, même loin de Kyiv ou Lviv, ils me disaient de quitter le pays. J’essayais de les convaincre. Maintenant ils savent que si ça ne va vraiment pas, je leur dirai.

Tu as été pas mal blessé ces dernières saisons. Comment as-tu géré ça mentalement ?

C'est dur. C'est dû à l'accumulation des voyages, des matchs et du manque de repos, il faut qu’on fasse très attention. C’est ça qui a causé beaucoup de blessures. Et comme tout bon joueur blessé, il faut toujours revenir, se battre, travailler dur et avoir la foi. J'espère que mes blessures sont derrière moi.

"L'Ukraine, c'est devenu ma deuxième maison"

En 2022, tu disais être resté au Shakhtar par reconnaissance après ta blessure aux croisés. Pourquoi es-tu toujours là trois ans plus tard ?

La décision initiale c'était pour ça. Ensuite, j'avais un contrat à honorer. On a remporté des titres. J'ai eu des opportunités de partir mais on n'a pas trouvé de terrain d'entente, donc je suis resté pour finir mon contrat. Je suis toujours content d'être ici.

Ça va faire cinq ans que tu es là-bas, c'est énorme. Tu as une attache au pays maintenant ?

C'est devenu ma deuxième maison. J'ai tout connu ici. J’apprends chaque jour ici. Je m'habitue à la culture, j'arrive à manger les plats ukrainiens. Je suis très content. Quand on a des jours off j’aime beaucoup me promener dans les rues de Kyiv, c’est simplement magnifique.

On t'a vu chanter l'hymne national dans une vidéo sur les réseaux sociaux.

Ça fait cinq ans que je l’entends. À force de l'écouter au début de chaque match, j’ai fini par aimer. J’ai commencé à chercher le sens des phrases, je m’y suis attaché. C'est une façon de respecter et d'honorer le pays qui t'a accueilli et qui met tout à ta disposition.

Tu parles ukrainien ?

Je ne le parle pas couramment mais je connais plusieurs mots, surtout ceux liés au foot. L'alphabet est totalement différent, donc c'est compliqué.

Quand tu rentres sur le terrain avec le drapeau sur les épaules, tu te sens quasiment ukrainien ?

Oui, je me sens ukrainien comme mes coéquipiers avec qui j’ai tout vécu ici, même avant la guerre. J'essaie de les accompagner au mieux dans cette période difficile.

Tu es l'un des tauliers, des plus anciens maintenant puisque le groupe a énormément changé. Quel est ton rôle dans le groupe ?

Je suis l'un des trois ou quatre anciens. Le coach nous demande d'accompagner les autres en restant des exemples. Je dois être performant d'abord, puis j’ai aussi l’obligation d’aider les plus jeunes ou ceux qui sont en difficulté.

Il y a beaucoup de jeunes du centre de formation, tu arrives à les intégrer ?

Oui, on fait de notre mieux pour leur donner confiance et les aider à se libérer sur le terrain. J’ai ce devoir d’aider et d’intégrer tout le monde. Il y a beaucoup de pression dans l'équipe première et quand tu viens à l’entraînement tu peux ressentir cette pression qui t’empêche de t’exprimer. J'essaie de les détendre, de plaisanter un peu pour qu'ils n'aient pas peur et qu'ils montrent ce qu'ils savent faire.

Et les joueurs étrangers te demandent des conseils sur la guerre ?

Exact. Ils demandent si telle ville est dangereuse, combien d'heures de voyage on fait, comment on voyage… J'essaie de les rassurer et de leur donner le programme exact.

"Chaque jour on célèbre l'anniversaire d'un membre du staff ou d'un joueur"

Est-ce qu'il y a plus de solidarité dans le groupe qu'ailleurs en raison du contexte ?

Oui, il y a beaucoup plus de solidarité, on se comprend mieux, on s’entraide plus parce qu’on est presque tout le temps ensemble. On vit beaucoup de choses ensemble loin de nos familles. En-dehors du foot, on devient de vrais amis. On célèbre tout ensemble : les naissances, les anniversaires… Presque chaque jour on célèbre l'anniversaire d'un membre du staff ou d'un joueur. À tout moment tu te réveilles et c’est l’anniversaire d’untel dans le groupe,  parce qu’on est nombreux à voyager, on remplit 2-3 bus.

Tu es en fin de contrat à l'issue de la saison, comment envisages-tu la suite ?

Ça va dépendre. Je n'y pense pas trop, je pense d'abord à performer. On verra fin mai. Je ne discute pas encore pour prolonger. Je dois d'abord en discuter avec ma famille. Ce serait plus simple pour moi de rentrer dans un pays qui n'est pas en guerre : repartir aux Pays-Bas, en Belgique ou en France, ce serait le plus simple. Mais ce serait dur de quitter ce groupe qui est comme une famille. J’essaie de ne pas trop y penser, parce que je n’imagine même pas encore le jour où ça va se décider…

Dernière question : il y a le barrage de l'Ukraine dans une dizaine jours contre la Suède. Tu vois ça comment ?

Ce sera compliqué, d'autant qu'ils ont perdu notre défenseur central Mykola Matviyenko. Mais j'espère vraiment qu'ils vont se qualifier, ça ferait tellement de bien au pays d'être à la Coupe du Monde. S'ils passent, ils devront jouer contre la Pologne ou l’Albanie. J'espère qu'ils iront aux États-Unis, pourquoi pas aller les soutenir là-bas.