Comment Monaco est passé du top européen à la 10ᵉ place de Ligue 1

Comment Monaco est passé du top européen à la 10ᵉ place de Ligue 1
Comment Monaco est passé du top européen à la 10ᵉ place de Ligue 1REUTERS

Alors qu'elle terminait sur le podium la saison dernière, l'AS Monaco pointe aujourd'hui à une inquiétante 10e place en Ligue 1. Entre choix sportifs contestés, blessures de cadres et crise de confiance, le Rocher vacille.

Pendant des années, l’AS Monaco incarnait une forme d’équilibre rare dans le football moderne : un club capable de rivaliser sportivement avec les géants européens tout en restant une pépinière de talents et un acteur majeur du recrutement. Aujourd’hui, pourtant, la Principauté vit une désillusion : alors que l’équipe dispute la Ligue des Champions, elle végète au milieu du classement de Ligue 1, chutant à la 10ᵉ place. Comment une telle chute est-elle possible ? Retour sur une crise qui mêle finances, performances et identité.

Au cœur des difficultés de l’ASM se trouve d’abord une réalité qui dépasse le club et touche l’ensemble du football français. Avec l’échec retentissant du contrat Mediapro, puis la rupture prématurée de l’accord avec la plateforme DAZN, les revenus télévisuels, longtemps colonne vertébrale des budgets des clubs de Ligue 1, se sont effondrés. Monaco a perdu près de 30 millions d’euros de droits TV en deux ans, une baisse spectaculaire qui contraint la direction à revoir ses ambitions financières et sportives à la baisse.

Le PDG Thiago Scuro n’a pas caché l’ampleur du problème : "Tout le monde, à l’exception du Paris Saint-Germain, est en mode survie." Dans ce contexte, investir massivement pour renforcer l’équipe devient presque impossible.

100 millions d'euros de bénéfice mais un mercato insuffisant

Alors que Monaco avait assuré sa place en Ligue des Champions à la fin de la saison précédente, l’été 2025 n’a pas été celui d’un renforcement spectaculaire. Loin de là. En réalité, le club a choisi de vendre ses talents les plus prometteurs pour équilibrer les comptes : Eliesse Ben Seghir, Wilfried Singo, Soungoutou Magassa et même Breel Embolo ont fait leurs valises, générant plus de 100 millions d’euros de bénéfices nets sur le mercato. 

Cette stratégie, louable d’un point de vue économique, a eu un prix sur le terrain. Les recrues, souvent brillantes sur le papier, peinent à compenser les départs et à offrir une stabilité sur la durée. Paul Pogba, icône du recrutement monégasque, n’a joué que 33 minutes cette saison sous le maillot de l'ASM, passant le reste de son temps à l'infirmerie, entre nouvelles blessures musculaires et rechutes. Même sort pour Eric Dier, arrivé du Bayern pour apporter de l'expérience à la défense monégasque, qui n'a disputé que 12 matchs toutes compétitions confondues, dont 3 seulement en Ligue des champions. 

Ansu Fati aussi passe le plus clair de son temps à l'infirmerie, mais a aussi pati de l'arrivée de Pocognoli, qui lui préfère d'autres profils. Et même s'il n'a disputé que 28% des minutes possibles en Ligue 1, il reste étonnamment encore le meilleur buteur de l'ASM avec 7 réalisations, loin devant Maghnes Akliouche et ses 4 buts. 

Une série noire historique

En Ligue 1, les résultats suivent une courbe inquiétante. L’équipe traverse actuellement une série de défaites historiques : sept défaites lors des huit derniers matchs, une première dans l’histoire du club, Ligue 1 et Ligue 2 confondus, qui illustre un manque de régularité et un malaise profond. Le départ d'Adi Hütter, remplacé par Sébastien Pocognoli, a marqué un tournant. Si le technicien belge a tenté d'apporter de nouvelles idées, l'équipe a perdu sa force principale : son pressing haut et agressif.

Avec 33 buts encaissés en 21 journées, la défense monégasque est devenue l'une des plus poreuses du haut de tableau. Pire : Monaco ne presse plus. Les statistiques de "PPDA" (passes autorisées par l'adversaire avant une action défensive) ont bondi, prouvant une passivité inédite. Avec l'absence prolongée sur blessure d'Eric Dier, la défense centrale a été confiée à des jeunes joueurs en manque de repères, encaissant 1,57 but par match en moyenne.

Le poste de dernier rempart est même devenu le symbole du manque de sérénité sur le Rocher. Lukas Hradecký, arrivé en août 2025 avec le statut de champion d'Allemagne pour stabiliser la défense, a enchaîné deux blessures de longue durée au genou. Il ne devrait pas revenir avant mi-mars. En son absence, Philipp Köhn a retrouvé une place de titulaire sans convaincre totalement (39 buts encaissés toutes compétitions confondues, seulement 8 cleans sheets en 23 matchs). Le club ne compte que 5 clean sheets cette saison en Ligue 1.

À l’inverse, en Ligue des Champions, Monaco parvient encore à exister, parfois avec panache - comme ce match nul 2-2 face à Manchester City ou le 0-0 face à la Juventus -, mais la double compétition s’avère lourde à gérer pour un groupe qui manque de profondeur. Le club du Rocher jouera sa survie lors d'un barrage aller-retour contre le Paris Saint-Germain, un adversaire qu'il a battu en championnat mais qui risque de lui poser des problèmes sur une double-confrontation.

La valse des coachs et "l’effet Pocognoli"

Au-delà des difficultés économiques et sportives, l’AS Monaco a aussi payé une instabilité chronique sur son banc. Adi Hütter, arrivé en 2023, avait pourtant replacé le club dans le haut du tableau avec deux podiums consécutifs et des qualifications en Ligue des Champions. Mais un début de saison 2025-2026 jugé insuffisant a précipité son départ en octobre, après 93 matches dirigés (49 victoires, 18 nuls, 26 défaites). Un bilan solide, mais une dynamique en perte de vitesse.

Pour lui succéder, la direction a choisi Sébastien Pocognoli, jeune entraîneur belge auréolé d’un titre en Belgique avec l’Union Saint-Gilloise. Un pari audacieux, mais risqué. Depuis son arrivée, les chiffres traduisent les difficultés d’adaptation : sur ses 23 premiers matches toutes compétitions confondues, Monaco affiche 8 victoires, 6 nuls et 9 défaites. Pour une moyenne de 1,30 point pris par match, loin des 1,77 affichés par son prédecesseur.

Sous Pocognoli, l’équipe a alterné quelques performances encourageantes et des revers marquants, dont une lourde défaite européenne 6-1 face à un Real Madrid pourtant mal en point. Au point qu'il est déjà sur la selette et pourrait à son tour prendre la porte s'il ne parvient pas à redresser la barre. Le club est aujourd'hui à 14 points du podium, objectif vital de l'ASM.

Danger économique

Si les résultats sportifs sont en chute libre, c'est aussi parce que l'AS Monaco navigue dans un brouillard institutionnel et financier inédit. Depuis début 2024, le propriétaire majoritaire Dmitry Rybolovlev a entamé une "consultation stratégique" pour céder ses parts (66%). En février 2026, cette incertitude pèse lourd. Bien que le club ait attiré des noms ronflants, la stratégie globale semble privilégier la valorisation de l'actif (les joueurs) plutôt que la construction d'un projet stable à long terme.

Les offres venues d'Arabie Saoudite ou des États-Unis alimentent les discussions, mais l'absence de repreneur officiel crée une vacance de pouvoir perçue jusqu'au vestiaire. Malgré les ventes, le rapport de la DNCG souligne un déficit structurel persistant. Hors transferts, les revenus du club (billetterie, sponsoring) ne couvrent qu'environ 75% de sa masse salariale.

Sans une qualification régulière en Ligue des Champions, mission qui semble aujourd'hui impossible pour 2027, le modèle économique monégasque s'expose à un violent coup de frein, obligeant potentiellement le club à encore brader ses derniers cadres dès l'été prochain. Et les supporters commencent à s'inquiéter de voir leur club manquer à ce point de repères.

Supporters en colère

La tension a atteint son paroxysme le 7 février dernier lorsque des membres de groupes de supporters ont forcé l'accès au centre d'entraînement de la Turbie. Cette action visait directement la direction sportive : des tags "Scuro Out" ont été apposés sur les installations, et le face-à-face avec les joueurs a nécessité l’intervention de la gendarmerie pour éviter tout débordement physique. 

Le Stade Louis-II est devenu le théâtre d'une contestation permanente. Les groupes de fans (Ultras Monaco 1904, CSM) multiplient les actions symboliques : grèves des encouragements durant les premières périodes, bâches retournées et déploiement de banderoles fustigeant la politique de "trading" du club.

Les supporters dénoncent une perte d’identité profonde. Ils reprochent à Thiago Scuro d'avoir privilégié la valorisation marchande de l'effectif au détriment de la stabilité technique, et contestent ouvertement la légitimité de Sébastien Pocognoli, dont le bilan est jugé inacceptable pour les ambitions du club.