La pire chose qui puisse arriver un jour d'élection, c'est qu'il fasse beau. Le taux d'abstention est souvent plus élevé quand il y a du soleil que quand il pleut. Cela ne se vérifie pas quand des socios d'un club de football doivent participer à un scrutin. Si l'élection présidentielle avait eu lieu samedi, la motivation pour aller au Camp Nou aurait été modérée vu le temps exécrable à Barcelone. Or dimanche, c'était grand bleu... jusqu'au coup d'envoi du match contre Séville, à 16h15.
Mais à en juger par les files d'attente, la participation était élevée, supérieure à 33 % à 16h30 : elle dépassera finalement les 44 %. Supérieure de 4 points par rapport à 2010 et 2015 mais évidemment inférieure de 8 points par rapport à 2021, après la motion de censure qui a bouté Josep María Bartomeu et ramené Joan Laporta au pouvoir.
Cette année, seuls le président sortant et Víctor Font, grand déçu il y a 5 ans, se font face. Toni Freixa n'a pas rempilé et Marc Ciría, censé être le troisième homme, n'a pas validé sa pré-candidature, décision confortée par la justice.
La campagne n'a pas été aussi longue et animée qu'en 2021. Neuf pré-candidats étaient au départ, et l'après-Bartomeu faisait phosphorer. Cette fois-ci, il n'y a eu que quatre pré-candidatures sérieuses. Outre les trois premiers cités, Xavi Vilajoana, ancien joueur et ancien dirigeant, n'a pas franchi le cut.
Cela s'est donc résumé à un duel Laporta-Font qui est sérieusement monté en température lors du premier débat lundi matin, au siège de la Vanguardia qui, la veille au soir, avait publié une interview incendiaire de Xavi Hernández. Une prise de parole très mal prise non seulement au sein du club, mais aussi dans le vestiaire blaugrana. Pris pour cible par Font, Dani Olmo aurait même motivé ses coéquipiers en faveur de Laporta...
Les derniers jours de campagne ont traduit une forme de nervosité de la part du clan Font, qui a dégainé un argument venu d'un autre temps : le transfert mirobolant. Selon ses dires, il serait parvenu à nouer un accord avec Erling Haaland, à qui il reste pourtant... 8 ans de contrat à Manchester City. Difficile d'accréditer la thèse que le Barça est exsangue tout en s'annonçant capable de recruter et de payer le Cyborg. Le démenti formel de Rafaela Pimenta a été cinglant et a totalement décrédibilisé Font.
Bal des joueurs
"Jan est là ? Jan est là ?". Une heure après le coup de sifflet final, Laporta a failli arriver en retard mais il a réalisé un énorme coup de com' : huit joueurs sont venus voter (Olmo évidemment, Marc Casadó, Gerard Martín, Pau Cubarsí, Pedri, Raphinha, Fermín López, Marc Bernal). Laporta les a suivis et la scène de liesse qui a fait rire les joueurs eux-mêmes a immédiatement fait le tour des télévisions.
Devant les Algeco qui servent de QG de campagne, pas besoin de travailler dans un institut de sondage : c'est bondé chez Laporta et désespérément vide chez Font. Le dauphin ne s'est pas spécialement fait remarquer, ses soutiens les plus proches, comme Xavi, n'ont pas posé avec lui, et il est apparu les traits tirés. Il faut dire qu'il y a mis du sien. En évoquant l'affaire Negreira, dont l'instruction a été une nouvelle fois prolongée sans que l'on ne sache ce que la justice a trouvé, et en considérant Bartomeu comme un meilleur président que le mandat 2021-2026 de Laporta (alors qu'il avait été un grand artisan de la motion de censure), Font s'est totalement décrédibilisé et s'est fait hara-kiri. Le dernier coup d'éclat de son équipe de campagne est d'avoir affirmé que Sergio Busquets était venu voter pour lui, sans que l'on ne puisse vérifier la véracité de ses propos. Sa fin de campagne erratique pourrait avoir des conséquences bien plus larges : il a peut-être hypothéqué ses chances pour l'élection suivante, sans Laporta qui ne pourra pas se représenter.
À 19h45, Ronald Araújo et Gavi viennent voter à leur tour. Le milieu de terrain, qui a disputé ses premières minutes après 205 jours d'absence, est escorté par Alejandro Echevarría, personnage clef de l'entourage de Laporta explicitement cité par Xavi dans son interview du début de semaine. Discret, le bras droit salue et nous dit dans un sourire : "je suis à moitié français" dans la langue de Molière. Ancien handballeur et membre de l'équipe proche de Laporta, Enric Masip est très sollicité par les radios, télévisions et webTV. Mais le plus populaire de tous, c'est sans conteste Bojan Krkic qui multiplie selfies et interviews à chaque passage devant le QG de Laporta.
À 21 heures, les premières estimations tombent : TV3 donne 66,6 % pour Laporta, la Cadena SER 69 %. 42,34 % des socios ont voté, soit 48.480 personnes. Font n'a pas réussi à convaincre sur son programme, ni rallier les anti-Laporta. Le bilan des 5 dernières années n'est pas idyllique, c'est une certitude. Pour autant, la nécessité de relever le club d'une manière ou d'une autre a été largement saluée. Certes le nouveau Camp Nou a été livré un an après les prévisions annoncées, Lionel Messi a dû partir mais les socios préfèrent toujours la stabilité, surtout quand les résultats sportifs suivent. Une victoire de Font aurait signifié le départ de Deco, annoncé par Font lui-même, mais aussi celui d'Hansi Flick, indissociable de la direction, peut-être même avec effet immédiat. L'éclosion de Lamine Yamal, le retour en demi-finale de la Ligue des champions, le triplé domestique en 2025 et la mise en échec du Real Madrid malgré l'arrivée de Kylian Mbappé ont été autant de points en faveur d'un maintien de Laporta.
Arrivé dans la course en dernière minute, Laporta avait bénéficié de son aura il y a 5 ans et avait siphonné une partie du programme de Font, estoqué lors du débat final sur TV3 par le revenant qui s'était moqué de lui au moment des remerciements finaux en brocardant son programme sportif très axé autour de Xavi... qui finira par devenir le coach de Laporta après l'échec fracassant de Ronald Koeman. Les deux hommes n'étaient pas radicalement opposés dans leurs visions, mais le charisme de Laporta avait fait la différence, au détriment du travail de longue haleine de son rival.
Un sacré animal politique ce Laporta, même dans une séance photos partagée dimanche avec Font. Pour l'objectif, un ballon est jeté en l'air : Laporta gagne le duel symbolique et reprend de la tête. Le beau cliché est pour lui ! Ça n'a l'air de rien, mais ça en dit beaucoup car l'énergie, c'est aussi un programme politique. Les séquences où, pendant la campagne, il a été aperçu en train de sauter, de reprendre des chants et même, de faire una botifarra (un bras d'honneur quoi !), ont été abondamment relayées.
À sens unique
À 22h25, les premiers résultats officiels tombent : après 25 % des bulletins dépouillés, Laporta culmine à 69,38 % quand Font est sous les 30 % (28,58 %). La messe est déjà dite et conforte les estimations initiales... mais infirment certains sondages à la sortie des urnes qui envisageaient un score plus serré.
Peu avant, le service communication du club a fait le tour de l'Auditori 1899, plus proche de la ruche ou de la fourmillière que de la salle de presse, pour annoncer une intervention publique de Font, sans doute pour concéder sa défaite. Le deuxième quart des dépouillements confirme la tendance : 69,19 % pour Laporta, 28,76 % pour Font.
Depuis le début de la soirée, les plateaux radios commentent les résultats, font intervenir leurs journalistes disséminées à plusieurs endroits du Camp Nou et reçoivent des invités. Le vacarme est continu mais une clameur fait migrer une partie des journalistes vers les QG. Le candidat battu fait face à une nuée de caméras et de micros pour expliquer cette défaite sans appel. Son attaché de presse valide ensuite des passages à CatRadio et à TV3 avant de fermer boutique. Puis un couloir se forme de manière anarchique entre les caméras aux lumières aveuglantes : Laporta et Font se font l'accolade. Le résultat n'est pas encore officiel mais c'est tout comme.
De l'autre côté, c'est déjà la satisfaction. Bojan et Deco ont le sourire aux lèvres, celui des soirs de victoire. Le directeur sportif fera lui aussi la tournée des médias, mais c'est Gerard Romero, streameur star de Jijantes qui aura la primeur. L'ancien milieu reste mesuré mais on imagine sa jubilation après avoir été nommément attaqué par Font.
Mais déjà, une séquence WTF s'annonce. Des mariachis répètent leurs gammes : au programme, el cant del Barça et Cielito lindo, un grand classique du folklore mexicain. Pour ajouter au kitsch, l'inévitable Cat fait son apparition et vu sa popularité, une candidature pour 2031 n'est pas à exclure !
À 22h50, les scrutateurs du clan Laporta arrivent, surexcités. C'est un plébiscite : 69,18 % contre 29,78 %. Dans le QG, les "President, President" et les "Campion, Campion" se font entendre. Puis le président réélu prend le chemin de l'Auditori 1899 façon remontée du 18 du Masters d'Augusta, quand le vainqueur n'a plus qu'à faire approche-putt pour enfiler la Green Jacket. L'équipe dirigeante monte sur scène, Laporta fait applaudir Flick et Deco. Sa victoire est écrasante. Il a un nouveau mandat de 5 ans devant lui avant de passer la main.
