L'histoire va-t-elle bégayer ? Dix ans quasiment jour pour jour après l'éviction de Rafael Benítez et son remplacement par Zinedine Zidane, Xabi Alonso a été démis de ses fonctions et c'est Álvaro Arbeloa qui lui succède sur le banc du Real Madrid.
Si le double A n'a pas la même aura que le double Z, son amour du club merengue est indéniable… alors que son père supportait... l'Atlético de Madrid et que sa mère est de... Barcelone. Né à Salamanque, entré au Real Saragosse en 1995 où il effectue l'essentiel de sa formation en tant que défenseur central, Arbeloa a intégré la Fábrica à 18 ans, en 2001. Après avoir joué avec la C puis la B, il porte deux fois le maillot de l'équipe première avant de mettre le cap sur La Corogne (2006). Six mois plus tard, il est recruté par Liverpool alors dirigé par... Benítez. Il restera deux saison sur les bords de la Mersey avant de revenir au Real Madrid où il évoluera 7 ans (2009-2016) et de finir en pente douce à West Ham (2016-2017).
Loin d'être le latéral le plus clinquant, Arbeloa a fait partie de la génération dorée espagnole double champion d'Europe et championne du monde et compte 56 capes avec la Selección.
Camacho, viré d'entrée
Depuis son premier jour, Arbeloa sait à quel point le Real Madrid peut se transformer en poudrière. "José Antonio Camacho m'a appelé le jour où il a présenté sa démission, expliquait-il dans une interview accordée en 2014 à Jot Down. Troisième journée de Liga, nous perdons 1-0 contre l'Espanyol. Déjà avant, lors de la causerie, il y avait une tension énorme. Il avait laissé Beckham et Raúl sur le banc. Ça te choque d'entrer là, dans un vestiaire fabuleux, et sentir une telle charge de pression. C'était entrer d'un coup dans la réalité du football."
À ce moment-là, les Galactiques sont un sacré panier de crabes. Ça se passe mal avec Luis Figo, au point que Florentino Pérez avait dû recadrer le Portugais qui refusait de jouer avec Zidane, exaspéré et proche d'un départ, puis avec Beckham. "Le football est un sport collectif à 20-30 %. Le succès consiste en être une équipe, mais la plupart du temps, c'est un sport individuel. Chacun sait qu'il doit avoir son rendement. Si tu ne joues pas, on te tue. Si on siffle un coéquipier, et alors ?"
Benítez, visionnaire distant
En 2006, le Deportivo de la Corogne n'est plus le SuperDepor mais l'équipe reste intéressante. Joaquín Caparrós l'installe en charnière avec Jorge Andrade dans une défense composée également du mythe Manuel Pablo à droite et de Joan Capdevila à gauche. Mais le club galicien a des dettes, si bien qu'il doit vendre au mercato d'hiver.
>>> Notre interview avec Joaquín Caparrós est à retrouver ici
Rafa Benítez saute sur l'occasion. Le technicien le recrute pour évoluer au poste de latéral droit. Un repositionnement qui lui permettra d'intégrer la Selección comme doublure de Sergio Ramos. Or pour son premier match de Ligue des Champions, il est titularisé en tant que latéral gauche. Son vis-à-vis ? Lionel Messi, lors d'un Barça-Liverpool au Camp Nou que les Reds remporteront (1-2) avant de se qualifier pour les 1/4 de finale en dépit d'une défaite 0-1 à Anfield au retour.
"Son approche méthodique est incroyable. C'est un entraîneur phénoménal", expliquait-il en 2014. Pour autant, la séparation des pouvoirs entre coach et joueurs ne semblait pas coller avec la vision d'Arbeloa : "Il n'a peut-être pas ce lien personnel avec les joueurs que d'autres entraîneurs parviennent à tisser. Il nous disait souvent qu'un kiné ne peut pas aller dîner avec un joueur, qu'ils ne peuvent pas être amis, et que c'était la même chose pour lui : "Si je deviens ami avec un joueur, que se passera-t-il le jour où je le laisserai sur le banc ?" Je ne suis pas d'accord avec ça, car on peut avoir une bonne relation avec l'entraîneur et savoir où il se situe et où on se situe, mais c'est sa façon de faire."
Dans une vidéo publiée par la chaîne YouTube Coache's Voice il y a 3 ans, Arbeloa a affiné sa pensée : "Benítez est très méthodique, il s'attache aux détails. Il est l'entraîneur qui fait le plus progresser individuellement, en donnant beaucoup de conseils. Tactiquement, il était d'une telle richesse. Il avait un plan de jeu très clair à chaque match. Il avait du succès pour trouver les joueurs mais aussi dans son approche et sur la transmission au quotidien. Cela facilitait notre compréhension de ce qu'il voulait pour l'appliquer sur le terrain."
Pellegrini, l'Alcorconazo et la presse madrilène
Le 27 octobre 2009, le Real Madrid tombe sur la pelouse d'Alcorcón, pensionnaire de troisième division, en 1/16 de finale aller de la Copa del Rey. De retour de blessure, Arbeloa marque un but contre son camp et la Casa Blanca s'effondre 4-0.
La presse madrilène fait ses choux gras de cette déroute, des boîtes de pizza sont retrouvées dans le vestiaire visiteur, témoignant d'un laisser-aller au sein de l'effectif. Le lendemain, Marca met Manuel Pellegrini à l'index avec la mention "¡Vete ya" (va-t-en !).

"Cet article de Marca sur Pellegrini était impitoyable, rembobinait Arbeloa. L'expérience directe d'entraîner un club comme le Real Madrid. Il venait de Villarreal, il est arrivé ici et il s'est retrouvé non seulement au Real Madrid, mais avec tout ce qui entoure le Real Madrid. Le problème, c'est que toute la responsabilité lui incombait ; elle n'était pas partagée, contrairement à ce qui se passe habituellement. Nous étions contents de Manuel et entretenions de bonnes relations avec lui. Il aimait jouer vite, sur les ailes. Mais nous avons échoué dans tous les matchs importants cette saison-là."
En 2009, c'est le grand chambardement au Real Madrid. Alors que l'ère Ramón Calderón tire à sa fin et que Pérez revient aux manettes, Arbeloa est un appoint dans le mercato merengue, tout comme Esteban Granero de retour lui aussi à la Casa Blanca : Cristiano Ronaldo, Xabi Alonso, Karim Benzema, Kaká et Raúl Albiol arrivent !
"J'ai adoré travaillé avec Pellegrini, un entraîneur qui adore mettre beaucoup de vitesse dans le jeu, a-t-il poursuivi dans Coaches' Voice. Il voulait limiter les touches de balle. Il insistait beaucoup là-dessus. Nous n'avons pas remporté de titre mais nous avons fait un grand championnat avec 96 points. J'ai beaucoup appris avec Manuel."
Mourinho, trop spécial
En 2010, le Real Madrid signe José Mourinho. Peu importe que l'Espagne soit devenue championne du monde : le Special One calme tout le monde dès le premier match de préparation à Los Angeles.
En 2014, il livrait cette anecdote qui résume la mentalité du technicien. "On jouait un match contre LA Galaxy : à la mi-temps, on était menés 2-0. Les choses qu'il nous a criées ! Il n'a épargné personne. On a vite compris qui était Mourinho. On n'aurait jamais imaginé Pellegrini hurler comme ça sur Cristiano. On se souvient très bien de cette conversation. Il disait des choses comme : "Tu ne veux pas courir ? Pas de problème : sur le banc. Toi non plus ? Pas de problème : dehors !" Il le faisait à n'importe qui : aux nouveaux champions du monde, à Kakà, ou à un joueur de l'équipe de jeunes".

Le duel que livre Mourinho à Pep Guardiola polarise plus que jamais les tensions entre le Real Madrid et le Barça. Rossés lors d'un Clásico en championnat, les Vikingos prennent leur revanche lors d'une finale de la Copa del Rey sous très haute tension, le Portugais met même un doigt dans l'œil de Tito Vilanova. Le management du Mou fait des dégâts dans le vestiaire merengue : Iker Casillas est mis de côté tandis que Cristiano Ronaldo se brouille avec son compatriote.
"Il s'agit certainement de la plus grande personnalité du football que j'ai connue, avec Luis Aragonés même si je n'ai pas beaucoup travaillé avec lui, a-t-il complété il y a 3 ans alors qu'il dirigeait les catégories inférieures du Real Madrid. J'ai été trois ans avec José et j'ai tout de suite adhéré dans sa manière de diriger un groupe. Il transmettait la gagne, il y avait de grands noms et il fallait être au maximum tous les jours. Il donnait l'exemple. C'étaient des valeurs et idéaux qui se mariaient avec les miennes. Tactiquement, on était parfaitement préparés. J'essaie d'entraîner comme je m'entraînais. José voulait de la verticalité, plus il y avait d'occasions mieux c'était, sans oublier d'être une équipe rugueuse, très compacte pour concéder le minimum d'occasions."
Del Bosque, Ancelotti et Zidane, les gestionnaires
La tactique est une chose, gérer un effectif rempli de stars et d'égos en est une autre. D'ailleurs, le management est la principale tâche d'un entraîneur du Real Madrid, avant même les considérations footballistiques pures. En la matière, Arbeloa a pu côtoyer un trio qui savait ménager les susceptibilités.
"Pour moi, la gestion d'un groupe est fondamentale, expliquait le Spartiate dans Coaches' Voice. Tu peux avoir de grandes connaissances tactiques mais si tu ne sais pas gérer un groupe comme l'équipe d'Espagne ou le Real Madrid, tu fonces droit vers l'échec. Vicente, comme Carlo ou Zidane sont de grands gestionnaires. Mais ils ne sont pas que ça. À l'Euro 2012, nous avons disputé les 3 ou 4 derniers matches en changeant d'attaquant en fonction de notre adversaire, pour disposer de variations tactiques."

Avec pléthore de joueurs offensifs, c'est la planification défensive qui prend le dessus. Un aspect que n'a pas pu résoudre Alonso et qui sera le principal sujet pour Arbeloa. "De Carletto, je garde sa capacité à gérer un vestiaire. Il a été un grand joueur et cela se note. Son expérience est fondamentale dans l'organisation défensive, comme tout bon Italien qui se respecte. Comme joueur, je le recevais très bien parce qu'il était très clair sur ce qu'il voulait transmettre. Quand tu entrais sur le terrain, tu savais ce que tu avais à faire défensivement. Offensivement, il donnait deux ou trois circuits mais il accordait beaucoup plus de libertés. Ce n'était pas aussi cadré qu'avec Rafa Benítez qui nous guidait beaucoup. Au Real Madrid, il y a des joueurs qui ont besoin de cette liberté pour donner leur meilleur."
Arbeloa a connu le Zidane joueur mais aussi le Zidane adjoint d'Ancelotti et, pendant ses 6 derniers mois au Real Madrid, le Zidane entraîneur principal. Deux personnalités distinctes. "Il a toujours été discret et maintenant, il se lâche petit à petit, constatait-il en 2014. Finalement, un second entraîneur est plus important que ce que les gens pensent. Il a plus de contacts avec les joueurs, on est plus enclin à parler avec lui qu'avec l'entraîneur principal."
Désormais, Arbeloa devient l'un des entraîneurs les plus exposés au monde. Son expérience suffira-t-elle pour s'imposer à la tête de l'équipe ? Difficile de le prédire tant le contexte est délicat. Mais comme son président, Arbeloa ne tolère pas l'échec. C'est déjà un bon début pour diriger les Vikingos.
