Suisse - Bosnie : Haris Tabaković face au pays qu’il appelle sa "maison"

Suisse - Bosnie : Haris Tabaković, face au pays qu’il appelle sa "maison"
Suisse - Bosnie : Haris Tabaković, face au pays qu’il appelle sa "maison"Credit: ČTK / imago sportfotodienst / www.imagephotoagency.it

Ce jeudi à Los Angeles, la Bosnie-Herzégovine affronte la Suisse dans le groupe B du Mondial. Dans l'attaque des Zmajevi, un nom résonne particulièrement de ce côté-ci de la frontière : Haris Tabaković, né le 20 juin 1994 à Granges, dans le canton de Soleure. Ce jeudi, l'avant-centre va affronter pour la première fois son pays de naissance en match officiel, douze ans après avoir porté pour la dernière fois le maillot à croix blanche en sélection de jeunes. Retour sur le parcours d'un joueur dont l'identité se conjugue, sans contradiction selon lui, au pluriel. 

Son histoire commence par une fuite. Ses parents quittent la Bosnie en pleine guerre des Balkans en 1994, sa mère enceinte de lui. "La fuite devant la guerre a été pour mes parents la seule issue, confiait-il dans les colonnes de Spielfeld, le magazine du TSG Hoffenheim, en mai 2025. Ils se sont enracinés en Suisse sans même parler la langue." La famille passe d'abord par un camp de réfugiés avec d'autres familles, avant que son père ne trouve du travail comme homme à tout faire - jardinage, peinture, chauffeur - pour une famille suisse qu'il a eu la chance de rencontrer.

Sa mère, elle, devient femme de ménage. "Beaucoup sont repartis après la guerre, mais mes parents ont vu que la Suisse était un pays incroyablement stable, offrant de grandes possibilités pour leurs enfants, expliquait-il. Avec le recul, je suis avant tout fier de mes parents, d'avoir réussi tout ça et de nous avoir offert une enfance normale et heureuse. Je sais que tous les enfants de familles réfugiées n'ont pas eu cette chance."

Le terrain rouge de Grenchen

Grandir à Grenchen, petite ville de 20 000 habitants, n'a rien d'un parcours doré, mais rien d'un manque non plus. "Pour moi, l'enfance était simplement normale, ni dans l'opulence ni dans la pauvreté, racontait-il. Il y avait juste de la joie, le foot, sonner chez le voisin, tout le monde dehors sur le terrain rouge de l'école." Une enfance modeste aussi dans les détails : "Avec le recul, il ne nous a jamais rien manqué, mais je n'ai jamais eu de PlayStation. J'ai partagé une chambre avec mon grand frère jusqu'à mes 16 ou 17 ans." Une discipline familiale stricte, héritée d'un père exigeant, mais toujours reconnaissant d'avoir pu refaire sa vie : "Pour lui, je suis le travailleur, je fais ça, je donne tout. Il m'a transmis ça, alors que nous vivions une réalité bien différente de la sienne."

Formé à Young Boys, Tabaković mène une double vie d'adolescent. Son éducation prime sur le foot aux yeux de ses parents, et il entame un apprentissage de banquier en parallèle de ses débuts au club bernois. "J'ai alors été repéré et j'ai eu la chance de m'entraîner avec les Young Boys de Berne tout en continuant à jouer à Grenchen, expliquait-il. Après ma première année d'apprentissage, Berne voulait absolument m'intégrer à son U17. Je suis allé voir ma cheffe à la banque pour lui demander comment faire." La solution : étaler l'apprentissage sur quatre ans plutôt que trois, pour suivre les entraînements à Berne.

"J'étais en costume au bureau à huit heures, l'un des premiers arrivés, puisque je devais repartir au plus tard à 16 heures. Puis je courais à la maison, j'enlevais le costume, j'attrapais le sandwich préparé par ma mère, je prenais le train pour Berne, je m'entraînais, et je rentrais vers 22 heures. Ça a duré trois ans, jusqu'à mon examen final." Son père n'a validé son choix de vie qu'une fois le diplôme en poche : "Ce n'est qu'à ce moment-là qu'il m'a dit : 'D'accord, maintenant tu peux être footballeur', alors que j'avais déjà signé mon contrat professionnel depuis longtemps. Pour lui, le foot n'avait rien à voir avec gagner de l'argent ou faire carrière, c'était secondaire, juste du blabla."

Le maillot à croix blanche, jusqu'aux espoirs

Pendant ces années, c'est bien la Suisse qu'il représente sur la scène internationale. Il enchaîne les catégories de jeunes, des moins de 18 ans aux espoirs (U21), inscrivant six buts au total avec ces derniers, dont un doublé contre la Lettonie en septembre 2014 lors d'une victoire 7-1. Mais Tabaković n'est jamais le joueur qui crève l'écran à cette époque. Son ancien coéquipier en sélections suisses de jeunes, Musa Araz, se souvient d'une génération 1994 pleine de techniciens plus brillants que lui, sans que cela ne l'arrête : il n'a jamais été frustré de voir d'autres passer devant lui, cette concurrence l'ayant au contraire poussé vers le haut, jusqu'à la place qu'il occupe aujourd'hui.

Le natif de Grenchen ne cache pas non plus les failles de ses jeunes années. Repéré comme l'un des attaquants les plus prometteurs de sa génération dès 18 ans, il admet avoir traversé une phase où le succès précoce lui est un peu monté à la tête : "Bien sûr, j'ai commis des erreurs en tant que jeune footballeur, j'ai eu en boîte de nuit ce sentiment du genre 'le club m'appartient'. À l'époque, je pensais qu'il me fallait ce t-shirt hors de prix. Aujourd'hui, je me dirais : 'mais qu'est-ce que tu peux être bête.'" Plus profondément, il évoque une peur de la performance qui l'a longtemps freiné : "Au moment décisif, j'avais peur, peur de la performance. Lors des week-ends importants, je tombais soudainement malade ou blessé. Je pense que c'était une réaction de mon inconscient, le corps qui se protégeait par peur de l'épreuve. C'est pour ça qu'à 18, 19 ans, je n'étais simplement pas prêt pour la grande scène, peu importe mon talent."

Le frère resté à la maison

Cette trajectoire heurtée, Tabaković la met aussi en miroir avec celle de son frère aîné, resté en Suisse pour construire une carrière bancaire rangée. "Je crois que c'est un peu pour ça que mon frère est le préféré de mes parents, ironise-t-il. Moi, j'ai quitté la maison à 18 ans, j'ai vécu à l'étranger. Lui a toujours été présent, il a étudié l'économie après son apprentissage bancaire, est resté chez nos parents jusqu'à 26 ans, est devenu père et a connu une belle carrière dans la banque." Un chemin qu'il regrette à moitié de n'avoir pas suivi davantage : "À l'époque, jeune pro à Berne, j'aurais largement pu étudier en parallèle. J'ai donc un vide de sept ans, entre 19 et 26 ans, où je n'ai rien fait d'autre que du football." Une lacune qu'il a comblée depuis, en obtenant un certificat de management du sport à l'ESM de Nuremberg en parallèle de sa carrière, avant d'intégrer le programme FIFA Club Management.

Le pari hongrois et autrichien

Le tournant professionnel survient loin des projecteurs. Prêté à Wil, transféré aux Grasshoppers, l'attaquant part tenter sa chance en Hongrie, où il évolue plusieurs saisons à Debrecen puis à Diósgyőr, sans percer. Quand le Covid frappe, il résilie son contrat hongrois, déterminé à rentrer au pays. Sans club l'été suivant, il accepte une offre de deuxième division autrichienne, à l'Austria Lustenau, vécue comme une chute pour son ego après avoir évolué dans de grands clubs suisses comme Young Boys ou Grasshopper.

"Soit je réussissais mon redressement, soit je retournais en Suisse pour une vie de travailleur, résumait-il. Au final, ça a été l'étape la plus importante de ma vie." Le pari paie au-delà des espérances : il termine meilleur buteur de la deuxième division autrichienne en 2021-2022 avec 27 réalisations, avant de rejoindre l'Austria Vienne en 2026... pardon, en 2022. C'est aussi en Autriche qu'il rencontre sa femme.

"L'équipe nationale doit toujours rester un objectif"

À 29 ans, alors qu'il évolue encore à Vienne, la ligue helvète l'interroge sur ses ambitions avec la Nati. Sa réponse ne ferme aucune porte : "Sans aucun doute. L'équipe nationale doit toujours rester un objectif. Ce qui compte avant tout, c'est de fournir de bonnes performances en club. Pour cela, je dois marquer des buts, étant attaquant. Si cela conduit à une convocation en équipe nationale, ce serait bien sûr fantastique." Le rappel suisse ne viendra jamais.

Quelques mois après cette déclaration, il s'engage avec le Hertha Berlin en août 2023, concrétisant un rêve qui datait de ses 18 ans : "Jouer devant 60 000 spectateurs, vivre à Berlin, il fallait que je le fasse. Je ne l'avais pas atteint à l'époque, et à 30 ans, je voulais me l'offrir." C'est peu après ce transfert qu'il reçoit sa première convocation en équipe nationale de Bosnie-Herzégovine, qu'il accepte sans hésitation. Sur son rapport aux deux pays, il n'a jamais cherché à trancher artificiellement : "Deux cœurs battent dans ma poitrine, mais la Suisse reste ma patrie. J'y suis né, j'y ai grandi. Grenchen, là où vivent mes parents, ça veut dire rentrer à la maison."

Il le concède volontiers : "J'ai bien sûr les deux nationalités, mais je n'ai jamais vécu en Bosnie. J'y allais chaque été en vacances, en famille. Mais après deux semaines, j'avais déjà envie de rentrer en Suisse." Une nuance qu'il assortit toujours d'un discours sur l'intégration, point central de sa réflexion identitaire : "C'est important de comprendre comment fonctionnent les Suisses, dans mon cas, quels sont leurs centres d'intérêt. Si ça ne t'intéresse pas, si tu ne t'intègres pas, ça ne fonctionne pas. Mais je ne juge absolument pas ceux qui pensent autrement. Pour moi, ce qui compte, c'est la façon dont les gens se comportent envers moi, indépendamment de leurs origines. Le respect mutuel, c'est le plus important." Une philosophie qui n'empêche en rien son engagement total sous le maillot des Zmajevi une fois la chance saisie.

Le bourreau de l'Italie et du Pays de Galles

Et quelle chance. Tabaković devient un héros inattendu pour la sélection bosnienne : unique buteur d'un match nul 1-1 face à l'Italie qui sera finalement remporté aux tirs-au-but par les Zmajevi, il participe directement à qualifier son pays pour sa deuxième Coupe du monde de l'histoire, douze ans après celle de 2014. Et logiquement, le sélectionneur Sergej Barbarez le retient dans sa liste des 26 pour le Mondial, le 11 mai 2026.

Sa progression en club suit la même courbe ascendante. Après son explosion en Autriche, il devient meilleur buteur de la deuxième division allemande en 2023-2024 avec 22 buts sous les couleurs du Hertha, ce qui lui ouvre les portes de Hoffenheim puis, cette saison, d'un prêt à Borussia Mönchengladbach où il inscrit 13 buts en Bundesliga. De Lustenau à Mönchengladbach, c'est toujours la même obsession qui le guide : "Je vis une vie sans limite, parce que j'ai toujours accompli plus que ce qu'on attendait de moi. Si tu te fixes une limite, tu es de toute façon catalogué."

Face aux siens pour la première fois

Placée dans le groupe B avec le Canada, le Qatar et la Bosnie-Herzégovine, l'équipe de Murat Yakin, emmenée par son capitaine Granit Xhaka, retrouve donc ce jeudi un attaquant qu'elle a longtemps eu sous la main sans jamais l'appeler en équipe A. Pour Haris Tabaković, ce sera surtout l'occasion d'affronter, pour la première fois de sa carrière en match officiel, le pays où tout a commencé, celui qui ne l'a jamais appelé, et celui qu'il continue, à sa manière, d'appeler "maison".