Exclu - Julien Simon-Chautemps, ex-ingénieur de Räikkönen : "Tout le monde n’est pas Kimi"

Julien Simon-Chautemps reste impliqué dans le pinacle du sport automobile.
Julien Simon-Chautemps reste impliqué dans le pinacle du sport automobile. Julien Simon-Chautemps

Sa manière d’aborder les paddocks de Formule 1 a changé. Passé de l’autre côté, du moins médiatiquement, Julien Simon-Chautemps demeure un expert valeureux et c’est son expérience, ses connaissances et sa vision qu’il a naturellement pu mettre en avant lors d’un échange avec Flashscore.

La F1 est en perpétuel mouvement, comme en témoigne la prochaine réglementation technique de 2026. C’est d’autant plus vrai et contemporain avec, dans quelques semaines, l’entame d’une nouvelle saison que l’on attend endiablée, où rookies et pilotes aguerris vont découvrir des structures et des organisations inédites pour eux.

Cette adaptation, de Lewis Hamilton à un débutant comme Isack Hadjar, Julien Simon-Chautemps en a longtemps été l'initiateur ou le guide, lors de ses passages remarqués en tant qu’ingénieur de piste (avec Kimi Räikkönen ou encore Romain Grosjean). Délesté de ces tensions, l’ingénieur français, désormais à la tête de sa propre société, avait tout de l'interlocuteur idoine pour en parler. À moins de trois semaines des essais hivernaux de Bahreïn.

Julien Simon-Chautemps
Julien Simon-ChautempsJulien Simon-Chautemps

Flashscore : La réorganisation des pilotes au sein des écuries en 2025 a également précipité les changements en coulisses. À quel point l’adaptation avec le nouvel environnement est-elle compliquée à gérer ? 

Julien Simon-Chautemps : La majorité des rookies sont issus de la F2 et ces dernières années, il y a eu de grands changements avec l’intégration dans des académies et une préparation dans les simulateurs de plus en plus importante. Les grosses équipes arrivent à répliquer des mouvements de plateforme très réalistes et les pilotes l’utilisent pour connaître les pistes. Mais ça devient surtout un outil d'ingénierie extrêmement puissant qui permet au pilote de s’adapter avec son volant et ses fonctionnalités mais aussi de s'entraîner à communiquer avec son ingénieur et la radio. Cet environnement très réaliste leur permet d’arriver préparés pour la piste. 

FS : La préparation est meilleure qu’avant…

JSC : Il suffit de prendre l’exemple d’Oliver Bearman qui courait en F2 à Djeddah et qui est monté du vendredi au samedi dans la Ferrari. Il a tout de suite été performant. Ce n’est pas du hasard. Il est très bon évidemment mais il était aussi très bien préparé. 

FS : Et pour les ingénieurs ? 

JSC : Cela reste une routine. Ils ont l’habitude de travailler avec des pilotes d’expérience comme des pilotes rookies. 

FS : Rookie qui débarque de la F2 justement, Isack Hadjar a déclaré à L’Équipe qu’il voulait être moins agressif à la radio. C’est aussi un axe de progression ? 

JSC : J’ai beaucoup d’expérience évidemment et en ayant travaillé avec Kimi (Räikkönen), j’ai l’habitude de situations assez intéressantes à la radio. Le problème, c’est que tout le monde n’est pas Kimi. Il y a beaucoup de jeunes pilotes qui essaient d’émuler ce qu’il faisait mais malheureusement, ça passe très mal. 

L’un des points faibles d’Isack et sur lesquels il doit travailler est sa communication avec la radio. Il doit comprendre que son ingénieur est son meilleur ami. 

"L’IA, c’est le futur de la F1", avoue Simon-Chautemps

FS : Les pilotes sont différents sur le sujet…

JSC : Il y a une part émotionnelle et chaque pilote est différent. Romain Grosjean était très latin, il aimait beaucoup s’exprimer à la radio quand Marcus Ericsson était plus nordique. C’est aussi le boulot de l’ingénieur de piste de s’adapter à chaque pilote. Mais une chose est sûre, cela n’aide pas lorsque l’on a un pilote qui passe son temps à crier à la radio. Ce n’est pas constructif. 

FS : Sacré duo avec Yuki Tsunoda sur le sujet ! 

JSC : Avec les mesures répressives de la FIA sur les radios, chacun sera en mesure de juger le bien-fondé de ces règles, ils ne pourront plus utiliser certains mots sans être pénalisés. C’est dommage. On en entendrait des vertes et des pas mûres si les joueurs de football avaient un micro sur eux. Il y a l’adrénaline et une part à prendre en compte. 

FS : La FIA vient altérer le côté humain en cherchant à annihiler des réactions parfois compréhensibles ? 

JSC : Absolument. Il y a une normalisation avec le temps et cela rend les communications monotones et peu engageantes. 

FS : Laura Müller va devenir, au côté d’Ocon, la première femme ingénieure de piste. Qu’est-ce que cela vous inspire sur la féminisation du sport automobile ? 

JSC : La F1 doit rester un sport élitiste où les meilleurs travaillent. Je ne la connais pas mais je suis sûr que si elle arrive à ce poste, c’est qu’elle est compétente. 

FS : Ayao Komatsu (le directeur de Haas) a déclaré que seul son travail comptait dans cette promotion. 

JSC : Exactement. Pour moi qui travaille beaucoup dans le recrutement maintenant, l’important reste d’avoir les meilleures personnes aux meilleurs postes. Indépendamment de leurs origines et de leur sexe. La F1 reste le top, on doit y voir les meilleurs et c’est forcément très positif de voir une femme accéder à ce rôle. 

FS : La réglementation technique va changer en 2026. La F1 va-t-elle dans le bon sens et la réduction de poids souhaitée est-elle réellement possible ? 

JSC : Le poids a toujours été un problème en F1 mais ce n’est pas le problème majeur. Le principal objectif de 2026 est de réduire les performances des monoplaces. Rien qu’avec les appuis générés sur les pneus, ils se sont rendus compte que cela commençait à devenir ingérable pour Pirelli. Les vitesses de passage en courbe sont extraordinaires et c’est aussi un problème au niveau de la sécurité. Maintenant ils veulent aussi favoriser les dépassements mais c’était déjà le cas avec la génération actuelle. Même s’il y avait des bonnes idées, les équipes travaillent toujours sur la performance et généralement, cela va à l'opposé du spectacle et des dépassements. 

Julien Simon-Chautemps
Julien Simon-ChautempsJulien Simon-Chautemps

Cela commençait à devenir ingérable pour Pirelli 

FS : Le changement sera important selon vous ? 

JSC : La manière de fonctionner de l’unité moteur va être extrêmement différente de ce que l’on connaît maintenant. Cela va changer la façon de piloter et la manière dont ils vont régénérer la batterie. Le poids restera également une difficulté. Quand j’ai commencé en F1 en 2007, les monoplaces faisaient entre 550 et 580 kilos. Maintenant, c’est plus de 800. La différence est énorme. 

FS : L’objectif est à la réduction, partout. 

JSC : Les empattements seront plus courts, les voies seront plus courtes, les pneus aussi. Quand on voit des F1 modernes dans les rues de Monaco, je ne sais même pas comment ils font pour tourner ! Vous comparez la génération à l’époque 2005 - 2006 et celle de maintenant, on dirait des Hot Wheels (sic) ! 

FS : Les pilotes seront-ils plus en gestion avec la nouvelle réglementation ? 

JSC : Oui, il va falloir qu’ils se concentrent beaucoup plus sur la régénération d’énergie. Elle va être encore plus importante qu’elle ne l’est maintenant. Le fait d’enlever le MGU-H va créer des problèmes pour la recharge et le pilote devra faire des manipulations qui pourraient être contre-intuitives. Peut-être relâcher l’accélérateur au milieu de la ligne droite. C’est contre-productif mais ce sont les règles avec la partie électrique qui prend de plus en plus de poids. 

FS : La charge de travail va-t-elle s’accroître pour l’ingénieur ? 

JSC : Évidemment. L’ingénieur de piste pas tellement mais ceux qui gèrent l’unité moteur seront encore plus impliqués dans la performance. 

FS : Est-ce cette future réglementation ou plutôt la frénésie actuelle de la F1 qui font que la F1 est attractive et attire commercialement des constructeurs comme Audi et Cadillac ? 

JSC : La frénésie actuelle est énorme. L’arrivée de constructeurs comme Cadillac avec GM (General Motors) derrière est top, pareil pour Audi. L’engouement pour la F1 n’a jamais été aussi fort et de ce que je sais, il y a beaucoup de pays qui demandent des droits pour l’obtention d’un Grand Prix, comme en Afrique qui est un continent pas du tout exploité pour le moment mais qui a un grand potentiel. On voit aussi l’arrivée de LVMH pour dix ans : tout cela fait partie d’un boom extraordinaire pour la F1 qui ne peut être que positif. 

FS : L’IA est au cœur de toutes les discussions et l’univers du sport automobile est pionnier dans la gestion des data. Est-ce que les récentes évolutions technologiques changent vraiment la donne ? 

JSC : Je vais être clair, l’IA c’est le futur. Et les équipes ou les personnes qui ne sauront pas embrasser ces nouvelles technologies seront derrière. C’est aussi simple que cela. 

FS : Mais elle est déjà utilisée depuis plusieurs années… 

JSC : Les équipes utilisent ce que l’on appelle des agents IA pour lire les écrans, les data, et les interpréter. C’est aussi pour donner des suggestions. Avec les terabytes de data enregistrées, c’est impossible humainement de tout contrôler. L’IA a été, est déjà et sera encore plus importante dans cette gestion de données, dans leur interprétation mais aussi dans la suggestion : pour la fiabilité, pour les ingénieurs, pour les pilotes. Ce sont des choses qui étaient manuelles à l’époque et qui sont maintenant automatisées. 

FS : Plus que l’analyse, c’est donc la suggestion qui en est le point fort ? 

JSC : C’est son intérêt. C’est un autre cerveau qui va utiliser la data pour suggérer des scénarios et cela fonctionne en continu pendant les courses. Par exemple, les ingénieurs stratégie vont développer des centaines de scénarios avant les courses et vont s’adapter en temps réel à ce qu’il se passe en suggérant des pit stops, des changements de pneus et quelle gomme mettre ou encore, une stratégie de gestion pneumatique ou de carburant. C’était fait par l’humain avant. Cela existe déjà mais cela va devenir de plus en plus important. 

FS : Être dans le feu de l’action en F1 ne vous manque-t-il pas trop ?

JSC : C’est beaucoup plus reposant et ça ne me manque pas du tout. Je l’ai fait de très nombreuses années, pendant plus de 15 ans. Et les week-ends qui s’enchaînaient avec les triple headers (trois week-ends de suite) parfois, ça devenait très dur pour moi et pour la famille. C’est aussi ce que les gens doivent comprendre sur la F1. C’est un boulot que l’on fait par passion mais qui est très contraignant physiquement et mentalement. 

"Lawson va peut-être faire des erreurs"

FS : Que faites-vous dans le monde du sport automobile désormais ? 

JSC : Cette année, je vais me focaliser sur trois points avec ma société JSC7 Engineering (créée en 2022), au-delà de la télévision. Le premier est le recrutement, je veux être une référence pour aider les équipes à trouver leur personnel, notamment au niveau des ingénieurs seniors. Il y a une niche dans le marché du recrutement. Très peu de personnes ont mes connaissances techniques et les équipes sont très friandes de mes conseils mais aussi de mon réseau. Je peux faire passer des entretiens techniques pour que l’équipe soit assurée que la recrue qui débarque soit la meilleure. 

FS : Vous avez également un rôle de conseiller technique… 

JSC : C’est mon deuxième point auprès de la société allemande PACETEQ, spécialisée dans les logiciels sur le timing, la stratégie, la fiabilité, le suivi du kilométrage et toutes ces choses-là. Je travaille aussi sur un agent IA qui traduit les transmissions radio des pilotes et qui permet aux équipes d’avoir directement accès à ce qu’il se dit dans les voitures et stands. Pour eux je suis strategic advisor (sic) et responsable de tous les clients sur monoplace, c’est une start-up et j’aime beaucoup le style.

FS : Et le troisième point ? 

JSC : Dernier point, le management pilotes. Pour la même raison que le recrutement, le marché est très peu structuré. On a de tout et de rien. Il y a aussi peu de gens qui ont mon expérience du fonctionnement d’une équipe actuelle et ça, cela apporte énormément à un pilote pour la conduite de sa carrière, présente ou future. C’est aussi une autre occasion de mettre en avant mon réseau. 

FS : Les passionnés vous verront-ils tout de même sur Canal ou F1 TV cette saison ? 

JSC : J’ai adoré ce que j’ai fait avec Canal+ et F1 TV mais ça reste une petite part de mon business actuel. Cela sera ponctuel. 

FS : Il est toujours difficile de se mouiller avant les tests hivernaux mais y-a-t’il une équipe qui vous paraît au-dessus du lot pour la saison 2025 de Formule 1 ?

JSC : Je pense que McLaren sera devant et sera l’équipe à battre cette année s’ils arrivent à bien gérer leurs deux pilotes. Derrière cela va être intéressant de voir chez Red Bull comment (Liam) Lawson va se comporter par rapport à Max (Verstappen). Il va essayer de sur-conduire pour essayer d’arriver au niveau de Max et peut-être faire des erreurs. S’adapter sera son challenge le plus important. 

Ferrari sera devant avec Lewis (Hamilton) et Charles (Leclerc) mais encore une fois, je pense qu’il y aura des tensions internes en ayant deux numéros 1 avec de si forts caractères. Ça va être intéressant à voir, sans oublier Mercedes qui sera à l’affût.